16.07.2006
FINANCE
Bien qu’il soit daté, l’article d’Ange Sampieru paru dans la revue Vouloir n°40/42 (été 1987) présente un ouvrage annonciateur des logiques d'investissement définissant la phase de mondialisation. La virtualisation de l’économie ne peut qu’aggraver son écart avec la vie des peuples. Entre impératif de rentabilité maximum et économie réelle, la tension constitutive de l'aliénation ne semble pourtant pas seule en cause dans cette dévalorisation du tissu socio-professionnel, il convient, comme R. de Herte dans l’éditorial de la revue éléments n°98 (mai 2000, commandable ici) rajouté en pièce-jointe, de s'interroger sur la dévolution du pouvoir de décision dans nos sociétés.
Les vertiges de la finance internationale
Recension Les vertiges de la finance internationale, H. Bourguinat, éd. Economica, Paris, 1987.
Le monde occidental, selon les économistes, vit aujourd'hui une "crise" de nature économique. Le paradoxe de cette crise - qui se traduit essentiellement par la hausse vertigineuse du taux de chômage, la baisse de la productivité dans les secteurs industriels (encore que ce dernier point fasse l'objet de nombreuses polémiques), la décroissance du taux de profit, et, enfin, la "restructuration" sectorielle des industries lourdes - réside dans l'incroyable prospérité des activités financières internationales.
La finance est une activité de service qui s'appuie sur les différentiels de rentabilité qui existent dans les différents pays occidentaux. Différentiels de rémunération, bien sûr, qui se présentent sous la forme de taux d’intérêt ou de variations des devises-titres. L'activité "devises" nécessite une action rapide et quelquefois risquée, en particulier au sein d'un système de changes flottant. L’activité d'arbitrage est aujourd'hui très développée dans les banques, mais aussi dans des organismes très spécialisés souvent localisés à New York.
Des "fundamentals" à la "titrisation"
L'activité "titres" (les traditionnels portefeuilles d'actions et d'obligations mais aussi la multiplication des nouveaux instruments financiers - les instruments à terme étant les plus appréciés par les opérateurs du marché- qui envahissent depuis quelques années le marché mondial) connaît un bouleversement de nature historique, qui oblige de plus en plus les autorités institutionnelles nationales et internationales (gouvernements, commissions de contrôle et de régularisation, banque mondiale et banques centrales concernées, etc.) à une réflexion accélérée sur les éventuels outils de freinage et de contrôle des phénomènes d'emballement du marché. La déréglementation conjuguée avec la "dématérialisation" grandissante des titres (les Américains préférant le terme de "titrisation") autorise l'auteur à parler de l’émergence d'une révolution financière (encore que parler de "révolution" en ce domaine puisse choquer tous les partisans d'une Révolution).
La situation actuelle est en effet un renversement total des rapports que le circuit financier entretenait avec l'économie. Jusqu'à récemment, l'économie, que les économistes anglo-saxons nommaient les "fundamentals", était une économie réelle. Il s'agissait de l'ensemble des indices de mesure de la production (PNB, PDB, Productivité) qui déterminaient le jugement sur la "santé" de telle ou telle économie. Par ailleurs, afin de préserver le niveau de vie des citoyens, mesuré en pouvoir d'achat, la lutte contre l'inflation était un indicateur important. De ce fait, entre 1980 et 1985, le taux moyen d’inflation des pays occidentaux était passé de 10 % à 4,5 %. Cette victoire était aussi celle des consommateurs, donc du taux de croissance de la demande. Parallèlement à cette réussite, le taux de croissance réelle de ces mêmes pays indiquait un très fort ralentissement de son développement. Il passait de 5% dans les années 1980/84 à 2 ou 3% à partir de 1985/86. Selon certains spécialistes, les prévisions de ce taux de croissance, qui mesure le développement des économies selon une échelle commune, seraient à réviser à la baisse.
Selon H. Bourguinat, 3 phénomènes majeurs domineraient aujourd'hui l'économie mondiale :
1) La pénurie de travail
La pénurie de travail contre une saturation des marchés. La demande de travail actuelle est largement supérieure à l'offre de travail. Les 16 millions de travailleurs au chômage, recensés dans les pays membres de l'OCDE, ne le démentiront pas (on peut par ailleurs penser que ce chiffre, déjà effrayant en soi, est en deçà de la réalité ; d'abord 1) parce que la politique de soi-disant créations d'emplois est un maquillage plus ou moins habile de l'aggravation constante du chômage ; nous pensons, ici, aux "travaux d'utilité collective" - TUC - en France ou aux CST et TCT belges ou encore au développement du secteur des services aux États-Unis, not. dans le secteur de la restauration. Ensuite, 2) parce que la définition statistique du chômeur prête évidemment à certaines variations à la limite de la manipulation politique).
Pour Bourguinat, le chômage résulte des causes suivantes : augmentation des coûts du travail dans la valeur-ajoutée du secteur industriel, baisse des gains de productivité due à la baisse de l'investissement (les capitalistes transfèrent leurs gains, leurs profits, non pas dans l'achat d'outils modernes de production - le terme savant étant la "Formation Brute de Capital Fixe" (FBCF) - mais dans des secteurs plus rentables en termes de profits à court terme ! Résultat : le coût de production de chaque unité augmente, l'argent dégagé sur la vente n'est plus (ou est moins) réinvesti dans un matériel, la profitabilité globale diminue.
2) Internationalisation et interdépendance : les fléaux de l'économie contemporaine
L'internationalisation contre l'autonomie de décision. L'interdépendance, évidente dans le cadre de l'économie internationale capitaliste (investissements hors frontières des multinationales, collaboration entre les États, circuits d'échanges entre économies développées exportant des biens finis et/ou semi-finis et économies en voie de développement exportatrices de matières premières, etc.), subit une transformation qualitative. La question de l'endettement des pays dits du "Tiers-Monde et des États-Unis eux-mêmes induit une mondialisation progressive de l’économie. Selon Bourguinat, on analyse une contradiction entre des pouvoirs économiques nationaux (du moins en termes politico-juridiques) et une mondialisation progressive des forces du marché (Groupe des 5, capitaux flottants,... ). Résultat : perte croissante de l'autonomie de décision des gouvernants, multipolarisation de l'économie. L'Amérique, emprunteur mondial net de capitaux (85 milliards en 1985, dont 60 milliards au Japon exprimés en US dollars) destinés à finance son déficit budgétaire (212 milliards de $ en 1985) et le déficit de sa balance courante (118 milliards la même année !) manipule le marché financier afin de surmonter le plus grave problème de son histoire économique.
3) L'économie financière contre l'économie réelle
Enfin, l'économie financière contre l'économie réelle. L'auteur parle ici de "méga-marché" mondial. Tout le monde peut en effet constater la croissance quasi exponentielle d'un marché de création et de mobilisation de fonds prêtables. Que ce soit sous la forme de "papier commercial" aux États-Unis, des options et des certificats de dépôts ou du MATIF en France, le marché financier mondial génère de manière de plus en plus évidente sa propre identité au détriment de l'économie réelle. La force de ce marché réside en partie dans l'existence de réseaux mondiaux de communication et d'information qui assurent la permanence d’activités de marché. Le décalage des fuseaux horaires permet, à l'heure de la "fermeture" des bourses européennes (le terme est au fond impropre puisqu'il n'y a pas vraiment de clôture boursière dans le cadre d'un marché dit continu), le report automatique des opérations sur les marchés nord-américains, puis asiatiques et même pacifiques (en particulier Sydney). La gamme des produits offerts s'étend chaque jour ; les anciennes catégories de titres sont aujourd'hui noyées dans une masse de produits financiers nouveaux sur des titres à court et moyen terme. Le "capitalisme du cow-boy" gagne sensiblement le monde entier et la Bourse de Londres est la 1ère bourse européenne qui présente le profil de ce capitalisme fin de siècle ("Big Bang" d'octobre 1986).
Ceci constaté, l'auteur définit la finance internationale comme résultant d'une combinaison de 4 éléments :
- la mondialisation des marchés financiers
- les innovations financières
- la globalisation de la fonction financière
- la "titrisation" (translation en français du néologisme anglais "securitisation").
Des variations erratiques dangereuses
En ce qui concerne les points c et d, l'activité des banques va consister à une politique de placement de papier à court terme auprès de sa clientèle pour le compte d'un emprunteur final. De fait, celles-ci développent depuis quelques années une fonction particulière, celle de l'intermédiation financière. Cette fonction implique la croissance des opérations "hors bilan" et la rémunération sous la forme de commissions. Le rôle traditionnel des banques, qui était celui d'accorder des crédits aux entreprises et/ou aux particuliers, régresse au profit d'une activité qualifiée d'hybride, située entre les crédits et les obligations (du type placement d'obligations à taux variables). Les objets de cette "titrisation" sont de plus en plus vastes : des encours hypothécaires aux cartes de crédit ("cards") en passant par les crédits sur achat d'automobiles. Ces actifs liquides, très diversifiés comme on le voit, sont déjà soumis à une classification (le "rating") mesurant le risque actuariel couru. L'élément intéressant, que souligne l'auteur, est que ces techniques nouvelles impliquent un mouvement de transfert du risque. Le risque, habituellement supporté par les intermédiaires professionnels (banques ou organismes de crédit) est désormais supporté par la multitude de souscripteurs finaux. La titrisation se conjugue ensuite avec la mondialisation des marchés financiers. En particulier celui du marché des changes. Ce dernier porte en lui les risques d'une véritable crise mondiale.
Les tentatives de stabilisation des variations des taux de change (conférences de New York et Paris du Groupe des 5 ou du Groupe des 7, si on inclut le Canada et l'Italie) sont l'expression de l'inquiétude grandissante suscitée par les conséquences catastrophiques potentielles pour l'économie internationale de ces variations erratiques des monnaies principales (dollar, yen, DM). Un souci nouveau provient de l’affaiblissement des moyens de contrôle concertés sur les mouvements de la masse des capitaux flottants. Ce risque de la perte de contrôle n'est bien entendu pas le fruit du hasard. Il correspond à un état donné de l'évolution du système (cf. p. 25). Ce phénomène global (financier mais aussi monétaire et commercial) exige des décisions urgentes. L’arbitrage réalisé au profit des investissements financiers par les capitalistes est suscité par le désir de profiter de la montée des taux d’intérêts réels, ainsi, bien sûr, que des taux de change sur les marchés déréglementés. Bourguinat, pourtant toujours très - voire trop- modéré dans ses jugements, parle alors de "dégénérescence" du système.
Les rééchelonnements anesthésient la crise et ne la résolvent pas
Dans la 2ème partie de son livre, Bourguinat nous introduit au problème fondamental de l'endettement international. L’impossibilité pour les pays en voie de développement d'honorer les intérêts de la dette rend la question cruciale pour l'avenir du système. Les rééchelonnements de paiement du service de la dette, s'ils ont pour fonction "d'anesthésier" la crise, ne règlent rien au fond. Idem pour les tentatives de "restructuration" de la dette ; ces décisions ne font que repousser le problème dans un avenir incertain. La décision prise en février 1987 par le gouvernement brésilien de suspendre pour un temps le remboursement de sa dette reflète bien la gravité du problème. L'impossibilité de remboursement des 15 milliards de $ de prêts à court terme accordés par les banques étrangères au Brésil est un indice significatif de la gravité de la situation (cf. Wall Street journal Europe, 26 fév. 1987, section 2).
D'autres pays sont d'ailleurs dans une situation identique de banqueroute : le Mexique (cas le plus connu), l'Argentine, le Nigeria. La dette du Tiers-Monde atteint aujourd'hui la somme fantastique de 1000 milliards de $. En dépit des rééchelonnements successifs entre 1983 et 1985 (l50 milliards), et les 100 milliards supplémentaires prévus en 86, l'impossibilité d'assurer le remboursement de la dette apparaît comme une évidence criante. Le continuum d'endettement qui en découle (où le financement devient une action quasi-spéculative, mais indispensable à la poursuite du mouvement) assure la survie des banques créditrices. Les tentatives américaines (Plan Baker) de proposer des solutions d'arrangement n'ont pas, jusqu’ici, débouché sur les améliorations espérées. D'autre part, certains débiteurs, peu désireux de se soumettre aux diktats du FMI ou de la Banque Mondiale (cf. les conséquences sociales et politiques de cette soumission en Tunisie en 1985) prennent des décisions de survie. Pour preuve, la décision unilatérale du Président péruvien de limiter le service de la dette à un pourcentage des exportations, exemple suivi par le Nigeria.
Le scandale de la réexportation des capitaux
Le scandale de cette situation réside aussi dans la réexportation des capitaux par les pays emprunteurs eux-mêmes ! En dehors des cas particuliers des Philippines et de Haïti, longtemps gouvernés par des potentats-escrocs, beaucoup de particuliers, appartenant à la grande bourgeoisie locale, ont confié leurs fortunes aux bons soins de banques étrangères, not. américaines. Ce transfert net (capitaux nouveaux reçus moins service de la dette), devenu négatif, aggrave encore la situation des pays débiteurs. Ces évasions de fonds (sous-facturation des exportations, surfacturation des importations, exportations clandestines, etc.) sont, dans la plupart des cas, dirigés vers des comptes en banque à New York, Zurich, Londres ou Miami (cf. étude citée du magazine américain Time, 2 juil. 1984).
Un autre élément est la position d’emprunteur net des États-Unis d'Amérique. L’endettement net américain avoisinait en 1986 la somme astronomique de 250 milliards de $. Selon certaines prévisions, ils pourraient atteindre dans les années 90 le montant de 1000 milliards de $. Afin de financer le déficit gargantuesque de l'État, les États-Unis absorbaient déjà en 1985 près de 9 % de l'épargne brute du monde. Pour le journaliste du Financial Times, L. Thurow, cette situation met en danger l'équilibre planétaire.
3 règles fondamentales
Dans une dernière partie de son travail, Bourguinat examine les différentes solutions possibles. Il énonce 3 règles fondamentales :
- permettre la croissance équilibrée de tous les pays ;
- développer régulièrement et substantiellement le commerce et l'investissement à l’échelle internationale grâce à un système d'ajustement des paiements internationaux ;
- enfin, créer un système financier ET monétaire international garanti par des prêteurs en dernier ressort.
Bourguinat présente ensuite quelques pistes qui, toutes, envisagent la stabilisation du système, par ex. par des zones de références monétaires, pivots d'une stabilité relative.
En conclusion, il apparaît que l'emballement du système financier international est moins un accident historique que le résultat d'une certaine logique du profit poussée jusqu'à son terme. L'idéologie libérale, dans toutes ses versions historiques, sous-tend ce système, en lui fournissant les valeurs de justification de son existence. Les vertiges de la finance, qu'évoque Bourguinat, sont au fond ceux de tout organisme livré à ses propres pulsions. Par ailleurs, l’intérêt politique de l'Occident, et des États-Unis d'Amérique en particulier, favorise le mouvement de croissance de cette activité proprement parasitaire. Les économies réelles, celles qui se traduisent per la production de biens et de services, l'organisation des unités de production que sont les entreprises, la distribution de la production auprès des consommateurs, tout ceci, mesurable selon des critères clairs (PNB, prix de vente, etc.) macro- et micro-économiques, est victime d'un système où la rente (spéculation facile) et le risque (irresponsable) sont les 2 piliers de chaque décision d'investissement. Il s'agit du système capitaliste.
------------------------------------------------------------------------------------------------
Alter eco
Qui disait que la critique du capitalisme était morte ? Depuis quelques mois, les livres se succèdent qui dénoncent la nature irréaliste de ses hypothèses, le caractère réducteur de ses outils d'analyse, en même temps que les effets dévastateurs de la mondialisation. Viviane Forrester s'en prend à "l'horreur économique", Emmanuel Todd à "l'illusion économique", Michel Mussolino à "l'imposture économique, Henri Bourguinat à la "tyrannie des marchés", Frédéric Lebaron à la "croyance économique", Keith Dixon aux "évangélistes du marché", Jean-Joseph Goux à la "frivolité de la valeur". Parallèlement, l'opinion publique se mobilise en faveur de la sécurité alimentaire et des identités culturelles. À Seattle et ailleurs, on manifeste contre l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC). La catastrophe ferroviaire de Paddington, en Angleterre, le naufrage de l'Erika, en France, soulèvent pareillement l'émotion. Mais le capitalisme ne s'en porte pas plus mal.
Boltanski et Chiapello définissent le capitalisme comme un "processus régi par une norme d'accumulation illimitée du capital". Au sens étroit, le capitalisme est en effet un système autoréférentiel. C'est le système qui vise à ce que l'argent produise toujours plus d'argent. Le profit n'est que le moyen le plus efficace d'y parvenir. L’accumulation de biens matériels, l'élévation du pouvoir d'achat n'en sont que des résultantes. Fondamentalement, le capitalisme est le système qui fait du capital une fin en soi. Mais au sens large, le capitalisme est aussi la civilisation qui fait des valeurs économiques, financières et marchandes les normes indépassables de sa vision du monde. C'est cette civilisation qui triomphe actuellement.
Des valeurs de classe ont donné naissance à une idéologie planétaire : le capitalisme était un système économique, il est devenu un mode de vie. Certains chantaient hier : "Groupons-nous et demain, l'Internationale sera le genre humain". Aujourd'hui, ce sont les multinationales qui sont le genre humain. Signe révélateur : jamais il n'y a eu autant de gouvernements de gauche en Europe, et jamais la politique économique européenne n'a été aussi soumise à la loi des marchés. Est-ce un hasard, écrit Ignacio Ramonet, si les démocraties, minoritaires dans le monde lorsqu'elles s'efforçaient de juguler les puissances économiques, sont largement devenues majoritaires du jour où elles se sont mises à leur service
La doctrine du capitalisme libéral repose sur 2 croyances fondamentales. La 1ère est que les individus ne servent jamais aussi bien l’intérêt général que lorsqu'ils cherchent à maximiser de manière égoïste leurs intérêts propres, ce qui représente un bouleversement total, tant du point de vue moral que politique. La 2nde est que toute économie de marché tend vers un "ordre spontané" correspondant à un équilibre optimal (ce qui n'est évidemment qu'un acte de foi car il est impossible de dire qu'une situation est absolument meilleure qu'une autre s'il n'en existe précisément aucune autre). Dans une telle perspective, la société n'est constituée que d'atomes individuels qui ne sont jamais antérieurs à leurs fins. Le marché est perçu comme un mécanisme "naturel", alors qu'il est en réalité une institution historique liée à des pratiques sociales bien précises.
Le capitalisme de marché s'est progressivement imposé, avec son système de prix fluctuants qui rétroagissent sur la production des biens, comme le système de croissance et de développement le plus efficace de l'histoire. Cette efficacité n'est pas niable. Il est d'ailleurs évident qu'on ne peut pas se passer de marché dans une économie de spécialisation et d'échange. Toutes les doctrines qui ont affirmé le contraire ont échoué. Leur grande erreur a été d'avoir voulu battre le capitalisme sur son propre terrain. Par définition, rien ne peut être plus efficace en économie que le système économique dont l’efficacité, la performance calculable et mesurable, constitue le critère absolu.
Plutôt que de chercher à nier l'efficacité du système capitaliste, il faut s'interroger sur ses limites et sa portée. Dès l'origine, le capitalisme a manifesté des caractères intrinsèques (primat de futilité et de la quantité, recherche du profit maximal à tout prix, rationalisation intégrale des comportements, légitimation de la recherche égoïste de l’intérêt particulier, transformation des désirs humains en besoins, tendance à l'arraisonnement du monde comme simple source d'utilités commercialisables, etc.) qui, en pesant sur l'évolution des mœurs et des esprits, ont entraîné une grave détérioration de la vie sociale. Ne se voyant plus proposer comme horizon de sens que la production et la consommation, la société, avec le capitalisme, devient à la fois plus opulente et plus désespérante : sa richesse matérielle augmente tandis que s'appauvrit le lien social.
Lionel Jospin a souvent dit : "Oui à l’économie de marché, non à la société de marché" - c'est-à-dire à la société elle-même conçue sur le modèle du marché. La formule est excellente. Mais a-t-elle encore un sens dans une société qui, de toute évidence, est déjà gérée comme l'auxiliaire du marché ? Et surtout, comment empêcher que la 1ère débouche mécaniquement sur la 2nde ?
L’économie n'est pas un domaine qui nous est extérieur. Même ceux qui la critiquent sont pris dedans. L'économie ne peut jamais être séparée de la société globale, la différence étant qu'elle était autrefois encastrée dans cette société globale, alors qu'aujourd'hui c'est cette dernière qui est encastrée dans l'économie. L'évolution des rapports entre le politique et l'économique est à cet égard significative. Il ne suffit pas de dire que l'économie s'est imposée au politique, en le reléguant à l’arrière-plan ou à un rang subalterne. Il faut encore constater que l'économie tend à remplacer le politique en devenant elle-même le véritable lieu de la stratégie et de la décision politiques.
Il n'y a pas d'alternative au capitalisme quand on entre dans son système de valeurs. Résister à la tendance expansive du marché, qui ne connaît par définition aucune limite, ne consiste pas à chercher à mettre au point un système aussi efficace qui serait en même temps "plus juste" mais à mobiliser tous les moyens permettant de restreindre l'influence de la sphère marchande. Moyens extérieurs, avec la mise en place d'une économie plurielle dont la logique marchande ne serait qu'une composante, et le développement d'un tiers-secteur, ni marchand ni public, en prise avec les activités quotidiennes des citoyens. Moyens extérieurs encore avec des mesures concrètes telles que la taxe Tobin qui prévoit une imposition de 0,5 % sur la spéculation des devises. Mais aussi moyens intérieurs, avec la démarchandisation des mentalités, des imaginaires et des comportements. Il s'agirait alors de relativiser en nous-mêmes, et jusque dans nos façons d’être, la part donnée aux valeurs économiques et marchandes. Dans son dernier livre, De l'inhumanité de la religion, Raoul Vaneigem écrit : "Le capitalisme atteint son stade parasitaire lorsque la valeur d'usage de la marchandise tend vers zéro et sa valeur d'échange vers l'infini". On y est.
------------------------------------------------------------------------------------------------
> LIENS :
- L'entreprise "holiste" est l'entreprise de demain
- Transformer la raison économique
- Le capitalisme: un syndrome monétaire
- Etat national et subsidiarité
- Billet "Economisme"
- Lettre du CREST
- Vocabulaire de l’économie et des finances
- A quoi sert la théorie des jeux ?
- Nouvelle économie ou crise du discours économique ?
- Revue Agone n°16 (Misère de la mondialisation)
- Droit & économie (T. Kirat et L. Vidal)
- Relecture nihiliste du mondialisme (R. Lussac)
- Travail et libéralisme (groupe Krisis via blog Les cahiers de la nuit surveillée)
- Textes d'Hervé Dequengo
- Plusieurs textes sur la mondialisation et le capitalisme sur le site des amis d'A. de Benoist
>>> A LIRE AUSSI : revue semestrielle Eurasia n°1 (15 €, août 2006) commandable par internet sur LIBRAD seulement pour l'instant. Dossier : le financialisme. 3 excellents articles d'A. Douguine sur l'impact du capitalisme du XXIe siècle sur la vie des peuples.(site LIBRAD).
03:25 Publié dans OIKOS | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : économie, capitalisme
31.01.2006
With Rythm
Le docteur Paul Chauchard (1913-2003), éminent neurophysiologiste et par ailleurs homme de foi, auteur de plus de 80 livres, montre souvent une inspiration proche d’Alexis Carrel. Ce que ses textes manifestent, c'est non tant un point de vue normatif que le signalement de cette zone aveugle des comportements modernes concernant la santé et que la médecine aide à mieux cerner. [Photo : Paul Chauchard (à g.) et Taishen Deshimaru (à dr.)]
Médecine et beauté, physiologie esthétique,
Paul Chauchard (éd. Épi, Paris, 1973, p. 21-27)
La dimension temporelle du beau : le rythme
Dans un univers absurde et incohérent tel que l'imaginent quelques idéologues pessimistes, il ne saurait y avoir de beauté qu'accidentelle. En fait, un tel univers ne pourrait exister, car l'ordre et l'harmonie sont des conditions nécessaires de la survie du monde, et les désordres ne sont que des accidents locaux aux conséquences partielles. Ambiguïté du mot matière qui est opposé à esprit, alors que la matière n'est pas un produit brut à organiser, mais n'existe qu'organisée ou, pour reprendre le mot heureux de la philosophie réaliste, informée. A tous les niveaux, que l'observation soit commune ou scientifique, qu'il s'agisse d'infiniment petit, d'infiniment grand ou de ce troisième infini cher à Teilhard et le plus important, l'infiniment complexe, qu'il s'agisse de détail ou d'ensemble, la beauté est propriété fondamentale de la matière, de la matière inanimée dont l'apparente inertie cache un dynamisme énergétique prodigieux comme de cette matière dite vivante qui n'existe que sous forme d'organismes. C'est parce que nous sommes des êtres matériels organisés dont le bon fonctionnement est à base d'harmonie et de beauté que nous pouvons donner à la beauté sa dimension suprême, la conscience que nous en avons et la possibilité de créer artificiellement du beau. La beauté du monde devient conscience grâce à la beauté enregistrée dans notre cerveau, organisation matérielle la plus complexe où culmine l'harmonie et la beauté de la matière.
Le temps, autre dimension du réel
La beauté est organisation de l'espace. Mais dans un préjugé statique qui nous interdit de comprendre pleinement le monde et nous-mêmes, nous mettons l'idéal du beau dans ce qui est et reste beau, dans ce qu'on peut posséder, garder, avoir. Nous faisons de l'être un avoir permanent et nous nous désolons des modifications et des destructions qu'introduit le temps, cet ennemi qui nous conduit à la mort. Avec la science, il faut faire du temps le constituant essentiel de notre être. Il est une autre dimension du réel, et tout est envisagé aujourd'hui sous un aspect spatio-temporel. La beauté de la vie humaine, ce n'est pas l'adulte soi-disant équilibré et installé, c'est la succession dans l'individu et la collaboration sociale de ces états d'être tout aussi humains que sont les temps de la jeunesse et les âges de la vieillesse. Un homme n'est achevé et complet qu'au moment de disparaître naturellement en ayant profité de tous les moments de son cycle vital, cycle d'humanisation, de socialisation et de spiritualisation.
Sous des apparences statiques, tout bouge et se transforme dans la matière. Les préjugés de notre esprit résistent à intégrer ce dynamisme. Nous parlons de notre corps comme s'il était, sauf pathologie, une réalité matérielle inchangée. Or, à part certaines cellules complexes comme les neurones qui meurent sans se renouveler, sans arrêt des cellules meurent et sont remplacées par d'autres semblables. Et dans ces cellules le propre de la vie n'est pas la beauté de structures immuables, mais un dynamisme perpétuel de structurations fluctuantes. Des molécules sont éliminées, mais sous le contrôle des acides nucléiques remplacées par d'autres semblables. Ce qui dure, c'est l'organisation, la forme, une harmonie dynamique spatiotemporelle. Un grossier matérialisme scientifique avait voulu faire de la pensée une sécrétion matérielle des cellules cérébrales. On sait aujourd'hui que la pensée est inséparable du fonctionnement du cerveau, une mosaïque fluctuante d'états d'excitation et d'inhibition qu'on qualifie de schèmes spatio-temporels. L'arrêt de ce dynamisme supprime toute pensée et toute conscience même si, le cerveau n'étant que stoppé, subsiste une possibilité de reprise.
Ce dynamisme que nous trouvons en nous, il est la condition même de l'existence et de l'harmonie de la matière. Tout se transforme, tout évolue. Le cosmos a une histoire, une origine et un destin. L'harmonie que nous constatons est le résultat d'une harmonisation, d'un progrès d'harmonie. Sans évoquer l'évolution des éléments des atomes simples aux complexes ou l'évolution cosmique à partir de l'explosion d'un atome primitif, on sait comment sur notre terre l'homme est le résultat de l'histoire de la vie née par complexification naturelle de la matière et qui est passée des êtres simples aux êtres complexes, une évolution qui à travers les hasards, les catastrophes, les incohérences, les ratés et les horreurs de la lutte pour la vie, n'en, est pas moins incontestablement un progrès d'organisation, donc d'harmonie et de beauté, dans la mesure où l'homme ne s'y oppose pas.
Un monde rythmique
Dans le cadre de ce cosmos que nous connaissons et dont il est difficile de dire si son début et sa fin correspondent à des absolus ou ne sont que le début et la fin d'une phase évolutive précédée et suivie d'autres phases, tout se renouvelle cycliquement : les individus, les espèces comme aussi les étoiles naissent et meurent. Un aspect important de la chronologie du monde comme de nous-mêmes, un des constituants essentiels de la beauté contemplée comme de l'art se trouve précisément ici dans ce qu'on nomme le rythme, une notion plus difficile à préciser que ne le pense le sens commun puisque P. Valéry en imaginait vingt définitions. Avec Platon, on peut dire que le rythme est "l'ordre dans le mouvement". Ainsi, comme l'énonce P. Mounier-Kuhn dans l'introduction du colloque de Lyon de 1967 (1) qui regroupait artistes et scientifiques autour de la notion de rythme, " se caractérise et se précise ce double élément du rythme : l'écoulement dans le temps et la structure, c'est-à-dire périodicité et structure, un élément temporel et un élément spatial ". Pour J.-C. Lafon, il existe une différence essentielle entre la simple cadence et le rythme : " la cadence déroule ses temps régulièrement, le rythme est de plus une image des temps écoulés qui suppose la prise de conscience d'un complexe ou d'un ensemble temporel, s'effectuant à un instant donné, impliquant donc une abstraction. Il ne s'agit plus de percevoir des durées égales ou inégales, mais de les ordonner les unes par rapport aux autres en une figure qui prend forme de signe. Le rythme suppose une organisation... Le rythme répète l'organisation du temps. Alors qu'en termes d'information la répétition est une redondance qui lui fait perdre sa valeur informative, dans le rythme elle est le signe nouveau d'une organisation complexe constituant un ensemble signifiant ".
Le monde où nous vivons est un monde rythmique, celui de la succession des jours et des nuits, celui des saisons, etc., et ce caractère rythmique des processus matériels se retrouve dans notre organisme. Evidence du rythme du cœur ou de la respiration, du rythme de la marche, mais plus secrètement l'analyse scientifique découvre que tout est rythme : pulsations des ondes électriques du cerveau, messages sensoriels et ordres moteurs assurés par des pulsations rythmées d'ondes d'influx nerveux.
C'est une grave cause de déséquilibre nerveux que la méconnaissance et l'irrespect des rythmes naturels dans la vie moderne grâce aux techniques qui permettent de vivre activement de nuit ou aux climatisations qui nous font perdre contact avec les saisons dans un univers de béton où disparaîtrait toute végétation. Un tel univers mené par l'intelligence technique oublieuse de la chair et visant à asservir la nature sans la respecter est de conception essentiellement masculine. Il est facile à l'homme d'oublier le rythme. C'est au contraire impossible à la femme profondément marquée, de la puberté à la ménopause, par son cycle génital avec ses deux phases folliculinique et progestative et les deux crises générales du milieu du cycle (ovulation) et du moment des règles. Dénaturée par l'intellectualisme masculin, la femme soucieuse d'une fausse égalité-identité, y voit souvent une infériorité de nature, dont certains gynécologues voudraient la délivrer en bloquant son cycle plus totalement que par la pilule actuelle qu'on arrête mensuellement pour provoquer une hémorragie de privation qui fait croire à la femme à de vraies règles, nécessaires à son équilibre psychologique. Bien au contraire, cette conscience d'être cyclique est une supériorité féminine, et la femme est là pour rappeler à l'homme que s'il ne l'est pas dans son activité génitale, il n'en est pas moins un organisme charnel qui ne peut s'équilibrer dans le mépris du rythme.
Une horloge biologique
Fort heureusement, la préoccupation du rythme cesse d'être l'apanage des artistes pour devenir un objet de recherche important de la psychophysiologie actuelle. Il a fallu en effet expliquer la fatigue nerveuse qui résulte du travail de nuit surtout s'il n'est effectué qu'à certaines périodes limitées, qui provient également du décalage horaire rapide des déplacements en avion, avec la perspective de rechercher les meilleures conditions d'équilibre dans les séjours cosmiques où n'existera pas l'alternance terrestre des jours et des nuits.
Nous avons besoin de dormir pour reposer notre cerveau, et aussi, on le sait maintenant, pour avoir une quantité suffisante de rêves, mais l'alternance veille-sommeil sur 24 heures en rapport avec la succession jour-nuit est-elle une nécessité vitale ou une simple habitude issue de la vie primitive où, l'obscurité de la nuit obligeant à l'inactivité, il était logique de la consacrer au sommeil ? Le sommeil ne concerne pas que notre cerveau et notre psychisme, il marque déjà l'ensemble de notre corps par la perte du tonus musculaire qui nous oblige à nous allonger, mais si les fonctions viscérales, y compris l'automatisme respiratoire, subsistent, elles n'en sont pas moins modifiées dans le sens d'un ralentissement qui dépend de façon générale d'une prépondérance dans le sommeil du parasympathique sur l'orthosympathique : constriction de la pupille, ralentissement du cœur... Ce rythme qu'on disait nycthéméral paraissait dépendre du sommeil lui-même. En fait c'est un rythme organique indépendant du sommeil, et celui qui au repos ne dort pas la nuit possède le même ralentissement viscéral. Ce ralentissement est favorable au sommeil et défavorable à l'activité, d'où l'inconvénient du travail nocturne. Cependant, au bout de quelques semaines d'activité nocturne et de repos diurne, le rythme finit par s'inverser. De ce point de vue, il vaudrait donc mieux un travail permanent de nuit qu'une alternance, si ceci n'entraînait pas des conséquences sociales encore plus déséquilibrantes. Ceci montre donc que l'activité de notre organisme est rythmique, mais que ce rythme propre peut être modulé par les circonstances et en particulier l'est naturellement par la succession des jours et des nuits. Une horloge interne nous guide pour le sommeil, l'éveil, les repas, et c'est le décalage entre cette horloge interne réglée sur l'horaire de départ et les nouvelles conditions horaires de vie qui fatigue celui qui s'est rapidement déplacé en avion d'est en ouest ou inversement. Problème biologique général, car des abeilles transportées en avion mettent du temps à s'adapter au nouvel horaire et sont tentées de sortir butiner suivant l'ancien horaire, donc par ex. de nuit.
La nouvelle psychophysiologie des rythmes doit beaucoup à l'américain Halberg. C'est lui qui, en 1959, a proposé de remplacer l'expression nycthéméral qui mettait l'accent sur le seul rythme extérieur par la dénomination circadien, rythme interne d'à peu près 24 heures (entre 20 et 28 heures). Des rythmes ultradiens ont une période inférieure et des rythmes infradiens ont une période supérieure (circaseptidienne pour environ la semaine, circatrigintidienne pour le mois et circannienne pour l'année). Les études de Michel Siffre sur la rythmicité dans la vie dans les gouffres en dehors de la succession jour-nuit et de l'utilisation d'horloges ou de calendriers ont été précieuses pour préciser qu' "en dehors du temps" (2) l'homme continue à apprécier le temps de par la succession circadienne de son sommeil, mais son appréciation n'étant plus synchronisée extérieurement il se produit un décalage qui fait que le moment venu prévu pour la sortie, le sujet est décalé sur le temps réel et croit avoir encore d'autres jours à passer sous terre. Cette rythmicité organique synchronisée par les rythmes externes se retrouve dans tous les domaines, par ex. celui de la sensibilité aux médicaments ; on s'explique ainsi l'horaire de certaines crises pathologique (3). Le caractère biologique de notre rythmicité explique que notre sens du rythme varie avec la rapidité de nos processus biologiques : en élevant la température du corps, on fait que des abeilles conditionnées à venir chercher leur nourriture à une certaine heure sont en avance au rendez-vous ; de même, qui a la fièvre a tendance à accélérer quand on lui dit de battre un certain rythme. C'est aussi pour cela, à cause de cette subjectivité du temps, que les jeunes et les vieux ne sont pas dans le même temps, car la vitesse biologique, notamment la cicatrisation des plaies (Lecomte du Noüy) est plus grande chez les jeunes pour qui le temps passe plus lentement car il a un contenu plus grand. De même les fatigués en dépression ont l'impression que le temps s'arrête ou passe plus lentement.
On connaît encore mal le siège de notre horloge biologique, mais la centralisation de notre rythmicité dépend certainement de l'hypothalamus régulateur du cycle vital en commandant par l'hypophyse la croissance et la puberté. D'où la gravité de s'attaquer de façon technocratique irréfléchie à l'hypothalamus comme le fait la pilule féminine contraceptive. Vivant dans un monde rythmique et étant un être de rythme qui se synchronise sur le monde extérieur, l'homme a besoin de rythme. Le rythme fait partie de son harmonie, donc de son équilibre et de sa santé. Il doit en prendre conscience. Et c'est ici encore que l'art prend son vrai sens humain et humaniste. Il ne surajoute pas une activité rythmique de luxe et de jeu, mais il nous aide à reprendre conscience de nos rythmes, à les respecter, à rerythmer les intellectuels techniciens désincarnés que nous devenons. Contemplation des rythmes naturels, de ces changements qui sont l'essentiel de la beauté de la nature, utilisation des rythmes artificiels de l'art qui est essentiellement rythme, qu'il s'agisse de poésie, de danse, de musique, qui l'est plus encore quand il s'agit de pratique active de ces arts qui nous fait vivre et sentir le rythme comme Mme Aucher l'a montré à propos des psaumes à vivre (4) avec toute son expression corporelle et qui, de la pratique esthétique du chant, a passé à l'équilibre par le chant, la psychophonie. La musique n'est plus simple plaisir, mais ce plaisir nous rythme et nous harmonise, source de musicothérapie ou de pédagogie d'expression et de contrôle de son équilibre. Même les plus apparemment statiques des arts font intervenir le rythme, car un tableau n'est pas statique une fois fait, mais est fait pour être exploré du regard, ce qui donne un rythme à l'harmonie apparemment statique des formes et des couleurs.
1. Les rythmes, SIMEP, Lyon, 1968. 2. Michel Siffre, Expériences hors du temps, Fayard, 1972. 3. Reinberg et Ghata, Les rythmes biologiques, PUF, 1964. 4. Marie-Louise Aucher, Les plans d'expression, Mame, 1968.
> Sur ce thème, voir aussi :
- La nature du rythme (Ludwig Klages)
- L'esthétique des rythmes (Henri Maldiney)
- Vitalisme & vitalité (Bruno Favrit)
02:50 Publié dans OIKOS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : philosophie, psychologie
Ecologie politique
Ecologie, politique, science & opinion entretien avec Jean-François GAUTIER
Voici un entretien inédit de Laurent Ozon (de la revue Le recours aux forêts et dont nous conseillons vivement la lecture de son blog d’où ce texte est issu) avec Jean-François Gautier (né en 1950) : docteur en philosophie, physicien et historien des sciences, rebouteux campagnard aussi, cet auteur cultive l'indépendance d'esprit hors des institutions. Ses écrits et ses conférences sont, de son propre aveu, autant d'occasions de semer le doute dans les idées les mieux reçues et les mieux partagées. Il. a notamment publié de courts traités de physiologie clinique et thérapeutique : Logique et pensée médicale, 1991 ; Le syndrome CNV, 1993 ; Le système circulatoire, 1994-1996. Il a dirigé l'édition française de l'encyclopédie Astronomie (Atlas), et publié notamment L'Aventure des Sciences (Du May). 3 essais chez Actes Sud : 2 consacrés à l’écriture musicale (Palestrina ou l’esthétique de l’âme du monde et Claude DEBUSSY, la musique et le mouvant) l’autre à la cosmophysique (L’Univers existe-t-il ?) . En fin lettré aussi, un essai littéraire sur la poétique du paysage (La sente s’efface, éd. Le Temps qu’il fait, Cognac, 1996).
L.R.A.F. - Votre livre L’Univers existe-t-il ? développe un thème central : l’Univers n’existe pas en tant qu’objet d’une science. Peut-on l’amplifier ainsi : la Nature n’existe pas en tant qu’objet d’une science ?
JFG : La Nature, la phusis en tant que généralité, n’existe effectivement à l’horizon d’aucune science. C’est une denrée métaphysique, une abstraction du même genre que la Matière ou la Vie. Une science établit des rapports, des relations, le plus souvent métriques, entre plusieurs objets d’expérience ; dès lors, du fait des méthodes employées, des techniques de mesure, des concepts fondateurs tel que celui de déterminisme, une science ne peut évidemment se donner pour objet d’enquête un singulier universel qui serait "la Nature". Le singulier interdit toute relation, et donc toute science. La Nature, c’est comme la Licorne, personne ne l’a jamais vue, même si chacun en a beaucoup entendu parler.
- Faut-il en conclure que l’écologie n’existe pas ou qu’elle n’a pas d’objet propre ?
Surtout pas. Dire que l’Univers n’est pas un objet, ce n’est pas vider d’un coup la scène cosmique de ses objets propres, qui sont toujours là : les planètes, les étoiles doubles, les amas galactiques. Il en va de même pour "la Nature". Dire que ce n’est pas un objet de science, ce n’est pas faire disparaître les corps naturels. L’écologie scientifique a pour dessein l’observation des milieux vivants et, dans ses milieux, l’étude des relations entre des singularités végétales, animales, minérales, etc. L’écologie brosse le tableau du travail de la durée, du temps passé qui a conduit à des équilibres dynamiques entre différentes formes vivantes, les matériaux dont elles se nourrissent, les régions où elles prospèrent. Il s’agit, en chaque cas, de milieux particuliers, avec des équilibres particuliers. Le milieu des grands fonds sous-marins n’est pas celui de la montagne pyrénéenne ni de la rivière solognote. Chaque observation requiert une attention particulière à tel détail, à la pression, à la température, à la lumière, aux qualités de l’eau, de l’air, aux différentes espèces présentes dans l’écosystème, à leurs saisons migratoires. Qu’est-ce que "la Nature" dans cette diversité ? Répondre "rien" n’est offensant pour personne. Cela relève du simple constat : en retirant cette idée générale, vous ne changez pas un iota aux études de milieux que vous pouvez mener ici et là, vous les débarrassez simplement d’une métaphysique encombrante.
- Quelle peut-être, dans cette perspective, la tâche de l’écologie entendue comme mouvement politique ?
- Ce problème est difficile à examiner parce que les données sont très souvent biaisées. Partons d’un exemple simple. Une rivière traverse votre jardin depuis... disons 3 siècles. Jusqu’au début des années 70, 12 à 15 générations ont bu l’eau de cette rivière, et depuis 20 ans elle est imbuvable à cause des nitres dilués. L’écologie va étudier les causes pratiques de cette pollution et tenter de formuler des solutions. Son travail s’arrêtera là. Pour des raisons de coûts, et d’autorité à exercer sur les pollueurs, c’est au politique de prendre le relais pour que des solutions résolutives soient appliquées. On voit clairement ici que l’écologie n’est pas politique. Elle est technique. Ce qui est politique, c’est l’autorité à exercer pour que cesse une pollution considérée par l’opinion comme dommageable. Vous avez là 2 composantes originaires du politique : l’opinion, et l’autorité. Il y en a une 3ème qui se cache : la hiérarchie des valeurs. Considérer qu’une eau non polluée est préférable à une eau polluée, c’est hiérarchiser des valeurs qui, initialement privées, deviennent publiques. De là, vous êtes renvoyé au politique en général : avec ou sans écologie, il y aura toujours des instances de pouvoir à conquérir, à organiser, pour se donner les moyens de protéger des valeurs partagées, exprimées par une opinion. Et ce politique-là a bien d’autres tâches à son horizon que la pollution et la non-pollution, notamment l’ordre interne et la sécurité externe, qui sont essentiels, c’est-à-dire relatifs à l’essence du politique pour reprendre les catégories de Carl Schmitt et de Julien Freund.
- Vous voulez dire que l’écologie n’est pas politique ?
Ce qui est politique dans l’écologie, c’est l’opinion publique, mais pas l’écologie en tant que telle.
- Il y a tout de même des pollutions désastreuses, Tchernobyl par ex., qui demandent des décisions politiques.
Certes, mais un pareil désastre ne devient politique que par opinion interposée, et parce qu’il s’agit de conséquences publiques d’une réalité industrielle privée, ce que ne sont pas, par ex., une crue du Gange ou une éruption de l’Etna. En ce sens, les thèmes écologiques peuvent devenir politiques : c’est une demande d’autorité pratique, de réglementation, adressée par l’opinion au pouvoir en place. Mais la politisation des thèmes de l’écologie ne veut pas dire que l’écologie soit essentiellement politique. Elle est essentiellement scientifique et technique. C’est pourquoi les mouvements écologistes ont tort d’entrer dans le débat politique en tant qu’écologiste. Faire de la politique, c’est se donner pour but la conquête du pouvoir. Une fois au pouvoir, la tâche est d’en assumer les contraintes selon les fins propres du politique. La dépollution, ici, est un moyen du politique, mais pas sa fin, laquelle, pour le dire en grec, est la survie harmonieuse de la Cité. Dans les états critiques du type Tchernobyl, la dépollution, ou la prévention de la pollution, est un des moyens d’une telle survie. Vous constaterez que dans l’ex-URSS, si rien n’est fait pour redresser les déséquilibres des milieux, alors que les moyens techniques existent, c’est bien parce que la Cité est déjà politiquement implosée.
- Quels sont, à votre avis, les défauts de l’écologie politique ?
Le principal défaut, qui est aussi le principal danger, réside dans ce qu’elle véhicule : une mythologie de la Nature initiale, une, bonne et indivisible ; c’est un Total mi-poétique, mi-religieux, qui requiert l’aide des bonnes volontés contre les assauts des incroyants. Et nous revoilà dans la lutte des anges contre les démons. Il n’est pas indifférent de constater que cette manière de comprendre le devenir de la Cité réapparaît dans des moules idéologiques connus, avec des universaux co-adjucateurs de "la Nature" : le Bien, le Beau, le Vrai. C’est l’essence même des politiques totalitaires. Chez les marxistes début de siècle, le mot d’ordre était sequere historiam, suivre les lois de la vérité de l’Histoire. Remplacer cela par un sequere naturam fonctionnant de la même manière, c’est, sous un autre thème, avec une autre imagerie, la même utopie du Total qui se profile.
- Il existe tout de même une écologie plus réservée...
Vous me parliez de l’écologie politique, je vous ai répondu là-dessus. Mais il y a effectivement d’autres écologies, notamment celle du groupe de pression "écolo" qui rassemble une diversité d’opinions extraordinaire, qui va des antinucléaires manipulés ou non par EDF et Westinghouse, aux simples aménageurs de jardins en passant par les urbanistes et les paysagistes. Avec, au milieu, une organisation planétaire comme Greenpeace, qui va sa carrière médiatique en racontant n’importe quoi, notamment sur le devenir des plates-formes pétrolières, ce qui n’empêche pas les moutons de suivre par millions. Et ce qui "fait suivre" les moutons n’a aucun rapport avec l’information scientifique. Il s’agit d’autre chose.
- De quoi, précisément ?
En même temps que Guy Debord publiait sa Société du Spectacle en 1967, Etienne Gilson développait des thèses équivalentes dans la société de masse et sa culture. Personne n’a relevé cette collusion, d’autant plus surprenante que Debord passait pour le pape de la contestation soixante-huitarde, tandis que Gilson, considéré comme une vieille baderne catholique et académique, représentait le modèle du néo-aristotélicien égaré dans le siècle. Gilson était pourtant le plus clair, et finalement plus moderne que Mac Luhan : la communication de masse lamine tout contenu de message au profit de sa seule forme, laquelle ne peut s’appuyer que sur des mots d’ordre simplistes, sur des idéologies frustres, qui sont les conditions nécessaires à l’universalisation du message. L’écologie planétaire à la mode de Greenpeace tombe dans les mêmes travers, et nécessairement. L’affirmation d’une urgence, d’un désastre, vaut pour elle-même, quel que soit son contenu. Quand vient la rétractation, si elle vient (ce fut tout de même le cas pour les plates-formes pétrolières, dont l’immersion favorisait le milieu au lieu de le détruire), nul le l’entend. Dans les faits, ce sur quoi prospère une telle organisation, c’est un mixte d’humanitarisme et de naturalisme utopiques. L’écologie initiale est largement oubliée, laissée pour compte au profit d’une cantilène désolée transformant le monde en spectacle, et la simple opinion potentielle en simulacre d’action réelle. Ce qu’on veut vous arracher, c’est votre soutien, et non vous inciter à vivre et à agir par vous-même. La vie selon Greenpeace, c’est la tranquillité du troupeau : bêlez, on s’occupera du reste. Au mieux de vos intérêts, bien sûr, c’est-à-dire des leurs : pieds et poings liés, et l’intelligence asservie. Comme le notait Debord, on ne se révolte plus contre le système, mais en faveur de l’extension de son autorité et de ses interventions.
- Ce n’est pas le procès de l’écologie, mais celui de la modernité en général.
Pas de la modernité, mais de la technique planétaire. Rappelez-vous le mot trop célèbre de Heidegger : l’essence de la technique n’est rien de technique. C’est applicable aussi à la Nature : l’essence de cette Nature n’est rien de naturel, au sens de la source claire ou de la fleur de printemps. Ce qu’on appelle nature, c’est le monde sur fond de quoi chaque homme s’apparaît en tant qu’homme. La nature change avec chaque individu, elle change aussi d’un groupe à l’autre, d’une culture à l’autre. Imaginer une Nature épurée, conceptualisée, identique pour chaque homme, c’est postuler un homme-en-soi, un archétype universel dont chaque être particulier tendrait à devenir le décalque, au plus près du modèle. Le problème, c’est que cette Nature est un leurre. Elle n’existe pas. Traversez la France de Nantes à Grenoble, le paysage infiniment varié que vous verrez défiler est toujours aménagé. La main de l’homme a posé le pied partout, dans les montagnes et les vallées, les forêts, les rivières, les plaines, les fleuves. Où est "la Nature" ? Nulle part. La Suisse a d’autres paysages, et la Belgique, et l’Espagne ou l’Italie. Des réalités géographiques différentes, bien sûr, mais surtout des manières de les habiter différentes. En d’autres termes, il n’existe pas de milieu inconditionné. Ce qui ne veut pas dire qu’ils sont tous détruits au sens de l’écologie.
- Qu’en concluez-vous ?
Qu’il est inutile de faire de l’écologie politique, c’est une duperie, même si, à l’inverse, il faut faire pression pour que le politique ait souci des écosystèmes, puisque l’état du milieu conditionne le devenir de la Cité et de ses habitants. L’écologie politique restera toujours une variante du spectacle, au sens de Gilson et Debord, tandis que la politique écologique peut, quant à elle, être très efficace. Mais si des écologistes se sentent une fibre politicienne, il faut que leur entrée en politique soit initiée par des motifs politiques, et non par des opinions écologiques. Que dirait-on de biologistes, de physiciens ou d’électroniciens qui feraient de la politique au nom de leur science ? Ils paraîtraient - au mieux - un peu benêts...
- Pour vous résumer : l’écologie est pleine de mythes.
Une magnifique collection d’utopies, dont la plus évidente est dans l’intitulé même de l’organisation Greenpeace : La guerre est inscrite dans l’histoire des hommes depuis la nuit des temps, elle fait partie de leur nature. Sequere naturam, dans ce cas, ce n’est pas la paix, mais le retour de la guerre. Qui se prend pour un végétal abolit du même coup le recours potentiel au droit et à la force, qui sont les 2 garants de la paix. La seule promesse de Greenpeace, c’est greenwar.
- Comment, à votre avis, peut-on distinguer le "naturel" à sauvegarder, du non-naturel à rectifier ?
C’est effectivement l’un des problèmes centraux de l’écologie, qu’elle a du mal à résoudre - et même à comprendre - à cause de la Nature mythique et originaire dont elle est encombrée, et comme alourdie : la Nature, considérée comme concept initial et fondateur, empêche de penser. Tentons d’éclairer le débat. Les milieux "originaires", disons : non transformés par l’homme, n’existent plus sur notre planète. Nous avons, en vivant, tout modifié. Pour autant, notre habitat planétaire n’est pas contraire à la nature, ou du moins pas contraire à notre nature d’inventeurs. Le paradoxe, c’est que nous modifions notre milieu de manière telle que nous mettons parfois en jeu notre survie. Des situations comme celle de Tchernobyl sont à cet égard exemplaires : la technique se retourne contre le technicien. Cela est vrai de toutes les techniques issues de la physique, de la chimie, de la biologie. Mais cela est vrai aussi des techniques issues de l’écologie considérée comme science, dont on ne voit pas pourquoi et comment elles échapperaient à la règle générale de l’imprévisibilité des conséquences. Qui vous garantit que vous avez tout compris d’un milieu, d’un écosystème ? Et qu’un retour à l’état antérieur est souhaitable ?
- Vous ne répondez pas à ma question...
J’y viens. Pas plus que la physique ne vous dit de vérité sur l’ordre du monde, l’écologie ne vous dit de vérité sur l’ordre des milieux. En d’autres termes, il n’y a pas de naturel à sauvegarder, ni d’antinaturel à rectifier. Vous ne pouvez agir qu’au coup par coup, rectifier ce qui est à l’évidence négatif, une eau imbuvable par ex., ou anticiper ce qui va le devenir, par ex. réglementer les industries polluant l’eau ou l’air.
- Vous avez répondu à la question en disant que ce n’était pas une question. Alors, essayons de la traduire en termes concrets : comment agir à propos de Tchernobyl, ou de la pollution de la rivière que vous citiez tout à l’heure ?
Des problèmes généraux de "naturalité", qui n’ont pas de solution empirique du fait de leur abstraction, on revient donc à des problèmes pratiques. Et par votre question : "que faire ?", vous regagnez le terrain du politique : qui arbitre, dans une situation que l’opinion désigne comme un dol, comme une agression ? Vous êtes amené à retrouver les catégories classiques : il y a l’ordre interne, celui dont fait partie votre rivière, et la sécurité à l’égard de l’extérieur, que la pollution de Tchernobyl peut effectivement menacer. Dans ces cas, les décisions appartiennent au politique en tant que tel, qui doit agir avec les moyens du politique, c’est-à-dire le droit et la police à l’intérieur, l’armée à l’extérieur. La nouveauté historique des catastrophes techniques comme celle de Tchernobyl ou celles à venir, des sous-marins russes en train de se disloquer avec leur cargaison de matières fissibles, c’est qu’on peut imaginer avoir à intervenir à l’extérieur de nos frontières, non pour envahir un pays, mais pour éviter que les pollutions de ce pays nous envahissent. Ce problème doit être pensé politiquement après avoir été analysé écologiquement. Il y a, bien évidemment, toute une gamme de réactions proportionnées, parmi lesquelles la diplomatie joue un rôle. On l’a vu récemment, lorsque les Pays-Bas ont demandé à leurs voisins d’amont une régulation du cours du Rhin. Mais si vous n’avez pas de poids diplomatique, vous criez dans le désert, quelle que soit la pertinence de vos raisons techniques.
- Pensez-vous qu’on puisse formuler une philosophie de l’écologie ?
Si l’écologie est une science, la philosophie qui réfléchira sur l’exercice ou la portée de cette science sera, tout comme celle qui réfléchit sur la physique ou sur la biologie, une variante de la logique. On sait cela depuis le Commentaire sur la physique d’Aristote de Guillaume d’Occam : une science construit des relations entre des objets d’expérience, et la philosophie de cette science traite des relations elles-mêmes, examine leur cohérence, éventuellement les impasses auxquelles elles conduisent. J’ai fait cela dans un livre à propos de l’Univers et, en votre compagnie, à propos de la Nature. Autre chose est de réfléchir sur le "souci de la nature" qui anime les hommes. Pour aborder ce souci, il faut partir de questions empiriques. Par ex. : quelle différence y a-t-il entre la station Châtelet du R.E.R. et une clairière de la forêt de Rambouillet ?
- Allez-y...
De tous les éléments que vous regardez à Rambouillet, fort peu sont là en raison d’une finalité particulière. Le sentier entretenu par les forestiers résout un problème technique, mais l’arbre, à vos yeux, n’a pas de finalité qui vous concerne. Il est là, il n’est pas fait pour vous, ni vous pour lui. Cette réalité-là, c’est ce que j’appelais tout à l’heure le monde, sur fond de quoi émerge la conscience de faire partie d’une même nature non finalisée. De longtemps, les hommes y ont perçu du sacré, d’habitat, plus tard d’agriculture ou d’industrie, les hommes ont perçu certains milieux dits naturels comme les lieux d’une fidélité : une confrontation, ne serait-ce que par le regard, avec ce qui n’a pas de destin propre. Ici, il faut inverser la manière traditionnelle de rendre compte d’une foi : je ne suis pas fidèle par un effet de ma volonté, je suis réceptif à ce qui m’est fidèle, et la nature m’est fidèle dans le rappel qu’elle m’adresse, celui de ma non-finalité. Au sommet du Mont-Blanc ou en pleine mer, vous savez que votre existence n’est asservie à aucune fin particulière. Il est bien certain que le RER n’est pas perçu de la même manière, puisque tout y est finalisé, orienté par une utilité, jusqu’au décor, ce qui distingue celui-ci de l’art véritable. L’impression reçue s’étend même à ceci : c’est moi, utilisateur, qui suis la fin particulière d’une technique générale, technique qui asservit en imposant la rationalité de son utilisation : rationalité instrumentale, direction de circulation, horaires, etc. Le tout est englobé dans une finalité plus large, celle du rendement du système économique, puisque les transports en commun ont d’abord cette fonction-là.
- Vous retrouvez l’un des thèmes de l’écologie.
Pas de l’écologie comme science, laquelle aurait intérêt à éclairer un peu mieux ce qui est son dessein véritable : l’étude des milieux où nous vivons. Quant au "souci de la nature", il est différent de l’écologie, même s’il motive souvent le travail des écologistes. S’intéresser aux milieux, c’est d’abord éprouver que ces milieux nous requièrent. La science ne vient qu’en un second temps, en vue de dominer ces milieux par raison instrumentale ; pour paraphraser Heidegger, l’essence de l’écologie n’est rien d’écologique : c’est la domination. Mais que veut dire : les milieux nous requièrent ? Cela veut dire : nous avons un destin commun avec les animaux, les végétaux et les minéraux, qui est de n’avoir pas de finalité préalablement écrite, pas de sens prédéterminé. Voilà pourquoi la nature (sans N majuscule ; ce n’est pas un concept, mais une expérience quotidienne) nous est indispensable, voilà pourquoi, à mesure que nous éliminons par la technique les traces de ce qui nous permet d’éprouver notre non-finalité, nous nous mutilons. Plus les objets de la nature seront parqués, muséifiés, asservis au spectacle, plus le sens que nous pouvons donner au fait brut, d’exister ici et maintenant, sera asservi à un système de signes de substitution qui, lui, est finalisé, orienté par la rentabilité économique, c-à-d. par un système de pouvoir.
- Qu’appelez-vous des signes de substitution ?
Un exemple dans le champs de l’écologie : celui de Michel Serres. Quand il proclame un "droit de la Nature", il énonce évidemment une absurdité, mais il opère surtout une substitution. Là où le sujet de droit est actif, il lui substitue un sujet passif, puisque la Nature n’intervient pas comme acteur dans le champs des valeurs propres au judiciaire. Le problème, c’est que la Nature devenue soudain sujet (passif) du droit (actif) se voit revêtue d’une signification préalable ; sa "juridification", si l’on peut utiliser le néologisme, est un signe substitué à une réalité première, qui est celle de notre expérience : la nature n’a pas de signification préalable, et nous non plus. C’est d’ailleurs cette neutralité signifiante qui nous fascine dans la nature, c’est elle qui, enfant, nous fait peur dans la nuit. Une philosophie de la Nature à la manière de Serres, c’est le contraire : un asservissement, un refus du non-sens des objets de ce monde. Derrière une telle opération de substitution, il y a un système de pouvoir qui se profile, celui de l’intellectuel qui administre du sens comme les prêtres d’autrefois administraient des sacrements. Ce système de pouvoir est lui-même asservi aux impératifs des canaux de répartition et de distribution du sens des choses : l’information, le médiatique en général.
- Quelles sont les solutions pratiques pour échapper à de tels travers ?
Il n’existe pas de solutions qui seraient contenues dans une philosophie de la nature, ou révélées par elle. Seuls les intellectuels doctrinaires rêvent de donner par avance des raisons à l’histoire à faire. Mais leur terrorisme de la vérité se trompe toujours ; il aboutit à l’asservissement quand, par malheur, il réussit à s’imposer. C’est l’identité des fausses philosophies, d’être l’instrument de vérités préalables. Quant à la nature, sa seule vérité est ce qu’enseigne notre co-présence avec les objets naturels : que nous ne sommes pas instrumentés en vue de quelque chose de précis, autrement dit : que nous n’avons pas de finalité préétablie. C’est ce qu’on appelle la liberté humaine, celle de la construction d’un sens jamais déjà-là. Il n’y a pas de doctrine à en tirer, seulement des manières de vivre. Si ceux qui y sont sensibles commençaient par se débarrasser du 1er instrument de l’asservissement par les signes de substitution, à savoir la télévision, une grande partie des questions pratiques qu’ils se posent n’aurait plus à être formulée. L’information planétaire porte bien son nom : en véhiculant le signe et non l’objet, en confondant l’opinion et l’action, elle rend informe. Le drame, c’est que cet informe est désirable, parce qu’il fournit son sens avant même que vous ayez commis l’effort d’essayer de penser ou d’agir par vous-même.
- Alors, de nouveau : que faire ?
Le titre de votre publication, Le recours aux forêts, évoque Ernst Jünger. La figure centrale de ses dernières œuvres est celle de l’Anarque d’Eumeswill, celui dont toute la stratégie consiste à vivre sa propre vie dans un monde de signes de substitution, et malgré lui. C’est une 1ère réponse à votre " que faire ? ". Les autres réponses sont politiques. Mais le problème, avec le politique, c’est qu’il y a un temps du politique, qui est celui de l’opinion. Celle d’aujourd’hui, en Europe tout du moins, est empâtée dans les signes de substitution, dans le confort qui les accompagne, la sécurité qui les berce. Je ne crois pas qu’un volontarisme militant suffise à la retourner, ni un réformisme visant la protection de l’environnement. Alors, il reste la vérité politique, celle qui apparaît dans ce que Freund, à la suite de Carl Schmitt, appelait les circonstances exceptionnelles. Il est possible que ces circonstances naissent d’une catastrophe écologique voire de tout autre chose encore. Ce sera à la fois, le temps des barbares (le retour d’Antée disait Jünger) et celui des anarques. Qui triomphera ? Comme toujours, ceux qui répondront à la question que faire ? d’une manière adaptée aux circonstances. Cette réponse-là, ils ne la trouveront pas dans les manuels scientifiques, fussent-ils d’écologie, mais dans l’action elle-même. C’est une loi éternelle de l’histoire : aucune science, aucune technique n’asservissent l’avenir au point de le tourner en bienfait de manière assurée. Cela, le développement de l’industrie l’a assez montré. Les sciences et les techniques sont des moyens, pas des fins. Elles sont donc soumises aux circonstances du moment. L’écologie aussi : elle n’est pas une solution universelle aux retombées négatives de l’industrie qui instrumente le monde, dès lors qu’elle instrumente elle-même le monde. Et ses moyens se retourneront contre ses intentions, selon un paradoxe des conséquences que Max Weber a bien analysé.
- Attendre et voir les "circonstances exceptionnelles", n’est-ce pas une forme de millénarisme, d’espérance dans l’advenue d’un Paraclet, dans le retour d’une vérité de l’Histoire ?
L’histoire n’a pas de vérité préalable. Je sais qu’il est plus tentant, plus joyeux et plus motivant de servir une œuvre collective que de s’en exclure. Mais dès lors que le système d’exploitation spectaculaire est devenu planétaire, comment vivre autrement qu’en retrait de lui ? On ne peut, aujourd’hui, faire de la médecine vraie qu’en dehors des institutions sociales, de la philosophie qu’à la condition de ne pas l’enseigner à l’Université, de la littérature que sous réserve d’échapper au maelström des éditeurs asservis au commerce, de l’information que confidentielle, en dehors des journaux, de la musique de création que loin de Beaubourg, etc. Même la générosité est piégée, détournée par les organisations humanitaires. Le retrait n’est donc pas volontaire, mais dicté par le système lui-même dès lors que vous rejetez tout compromis sur la servitude qu’il vous impose. Cela veut dire : les institutions qui légitiment le système sont à ce point contraintes et conditionnées, qu’on ne peut qu’y répéter ce qui s’y dit ou s’y fait déjà. Avec des nuances, bien sûr, comme fait par exemple Greenpeace, mais toujours dans le sens du système : vers plus d’interventions, vers plus de pouvoirs pratiques. En d’autres termes, toute contestation intégrale ou intégrée à vocation non pas millénariste mais rédemptionniste : elle participe au salut du système par son extension ultra-planétaire, par sa totalisation. Présenter "la Nature" comme totale, c’est abonder dans ce sens-là, du coté d’un pouvoir mondial. Contrairement à ce que craignent les écologistes médiatisés, leur discours a vocation à être repris. Ils vont devenir des conseillers fort écoutés, puisqu’aussi bien - au temps d’adaptation près, bien sûr - leur ambition planétaire ne peut que servir les intérêts de l’industrie et de la finance. Comme les soixante-huitards investissant la pub’ et les ministères, ils réaliseront l’inverse de ce qu’ils prétendaient, condition essentielle pour satisfaire, même partiellement, ce qui les a motivé et qui relève du mythe : exercer un pouvoir total sur une Nature totale.
* Liens sur ce thème :
- Pour une théorie NR de l'écologie [Partisan européen]
02:00 Publié dans OIKOS | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : écologie



