16.07.2006

FINANCE

Bien qu’il soit daté, l’article d’Ange Sampieru paru dans la revue Vouloir n°40/42 (été 1987) présente un ouvrage annonciateur des logiques d'investissement définissant la phase de mondialisation. La virtualisation de l’économie ne peut qu’aggraver son écart avec la vie des peuples. Entre impératif de rentabilité maximum et économie réelle, la tension constitutive de l'aliénation ne semble pourtant pas seule en cause dans cette dévalorisation du tissu socio-professionnel, il convient, comme R. de Herte dans l’éditorial de la revue éléments n°98 (mai 2000, commandable ici) rajouté en pièce-jointe, de s'interroger sur la dévolution du pouvoir de décision dans nos sociétés.

 

Les vertiges de la finance internationale

Recension Les vertiges de la finance internationale, H. Bourguinat, éd. Economica, Paris, 1987.

Le monde occidental, selon les économistes, vit aujourd'hui une "crise" de nature économique. Le paradoxe de cette crise - qui se traduit essentiellement par la hausse vertigineuse du taux de chômage, la baisse de la productivité dans les secteurs industriels (encore que ce dernier point fasse l'objet de nombreuses polémiques), la décroissance du taux de profit, et, enfin, la "restructuration" sectorielle des industries lourdes - réside dans l'incroyable prospérité des activités financières internationales.

La finance est une activité de service qui s'appuie sur les différentiels de rentabilité qui existent dans les différents pays occidentaux. Différentiels de rémunération, bien sûr, qui se présentent sous la forme de taux d’intérêt ou de variations des devises-titres. L'activité "devises" nécessite une action rapide et quelquefois risquée, en particulier au sein d'un système de changes flottant. L’activité d'arbitrage est aujourd'hui très développée dans les banques, mais aussi dans des organismes très spécialisés souvent localisés à New York.

Des "fundamentals" à la "titrisation"

L'activité "titres" (les traditionnels portefeuilles d'actions et d'obligations mais aussi la multiplication des nouveaux instruments financiers - les instruments à terme étant les plus appréciés par les opérateurs du marché- qui envahissent depuis quelques années le marché mondial) connaît un bouleversement de nature historique, qui oblige de plus en plus les autorités institutionnelles nationales et internationales (gouvernements, commissions de contrôle et de régularisation, banque mondiale et banques centrales concernées, etc.) à une réflexion accélérée sur les éventuels outils de freinage et de contrôle des phénomènes d'emballement du marché. La déréglementation conjuguée avec la "dématérialisation" grandissante des titres (les Américains préférant le terme de "titrisation") autorise l'auteur à parler de l’émergence d'une révolution financière (encore que parler de "révolution" en ce domaine puisse choquer tous les partisans d'une Révolution).

La situation actuelle est en effet un renversement total des rapports que le circuit financier entretenait avec l'économie. Jusqu'à récemment, l'économie, que les économistes anglo-saxons nommaient les "fundamentals", était une économie réelle. Il s'agissait de l'ensemble des indices de mesure de la production (PNB, PDB, Productivité) qui déterminaient le jugement sur la "santé" de telle ou telle économie. Par ailleurs, afin de préserver le niveau de vie des citoyens, mesuré en pouvoir d'achat, la lutte contre l'inflation était un indicateur important. De ce fait, entre 1980 et 1985, le taux moyen d’inflation des pays occidentaux était passé de 10 % à 4,5 %. Cette victoire était aussi celle des consommateurs, donc du taux de croissance de la demande. Parallèlement à cette réussite, le taux de croissance réelle de ces mêmes pays indiquait un très fort ralentissement de son développement. Il passait de 5% dans les années 1980/84 à 2 ou 3% à partir de 1985/86. Selon certains spécialistes, les prévisions de ce taux de croissance, qui mesure le développement des économies selon une échelle commune, seraient à réviser à la baisse.

Selon H. Bourguinat, 3 phénomènes majeurs domineraient aujourd'hui l'économie mondiale :

1) La pénurie de travail 

La pénurie de travail contre une saturation des marchés. La demande de travail actuelle est largement supérieure à l'offre de travail. Les 16 millions de travailleurs au chômage, recensés dans les pays membres de l'OCDE, ne le démentiront pas (on peut par ailleurs penser que ce chiffre, déjà effrayant en soi, est en deçà de la réalité ; d'abord 1) parce que la politique de soi-disant créations d'emplois est un maquillage plus ou moins habile de l'aggravation constante du chômage ; nous pensons, ici, aux "travaux d'utilité collective" - TUC - en France ou aux CST et TCT belges ou encore au développement du secteur des services aux États-Unis, not. dans le secteur de la restauration. Ensuite, 2) parce que la définition statistique du chômeur prête évidemment à certaines variations à la limite de la manipulation politique).

Pour Bourguinat, le chômage résulte des causes suivantes : augmentation des coûts du travail dans la valeur-ajoutée du secteur industriel, baisse des gains de productivité due à la baisse de l'investissement (les capitalistes transfèrent leurs gains, leurs profits, non pas dans l'achat d'outils modernes de production - le terme savant étant la "Formation Brute de Capital Fixe" (FBCF) - mais dans des secteurs plus rentables en termes de profits à court terme ! Résultat : le coût de production de chaque unité augmente, l'argent dégagé sur la vente n'est plus (ou est moins) réinvesti dans un matériel, la profitabilité globale diminue.

2) Internationalisation et interdépendance : les fléaux de l'économie contemporaine

L'internationalisation contre l'autonomie de décision. L'interdépendance, évidente dans le cadre de l'économie internationale capitaliste (investissements hors frontières des multinationales, collaboration entre les États, circuits d'échanges entre économies développées exportant des biens finis et/ou semi-finis et économies en voie de développement exportatrices de matières premières, etc.), subit une transformation qualitative. La question de l'endettement des pays dits du "Tiers-Monde et des États-Unis eux-mêmes induit une mondialisation progressive de l’économie. Selon Bourguinat, on analyse une contradiction entre des pouvoirs économiques nationaux (du moins en termes politico-juridiques) et une mondialisation progressive des forces du marché (Groupe des 5, capitaux flottants,... ). Résultat : perte croissante de l'autonomie de décision des gouvernants, multipolarisation de l'économie. L'Amérique, emprunteur mondial net de capitaux (85 milliards en 1985, dont 60 milliards au Japon exprimés en US dollars) destinés à finance son déficit budgétaire (212 milliards de $ en 1985) et le déficit de sa balance courante (118 milliards la même année !) manipule le marché financier afin de surmonter le plus grave problème de son histoire économique.

3) L'économie financière contre l'économie réelle

Enfin, l'économie financière contre l'économie réelle. L'auteur parle ici de "méga-marché" mondial. Tout le monde peut en effet constater la croissance quasi exponentielle d'un marché de création et de mobilisation de fonds prêtables. Que ce soit sous la forme de "papier commercial" aux États-Unis, des options et des certificats de dépôts ou du MATIF en France, le marché financier mondial génère de manière de plus en plus évidente sa propre identité au détriment de l'économie réelle. La force de ce marché réside en partie dans l'existence de réseaux mondiaux de communication et d'information qui assurent la permanence d’activités de marché. Le décalage des fuseaux horaires permet, à l'heure de la "fermeture" des bourses européennes (le terme est au fond impropre puisqu'il n'y a pas vraiment de clôture boursière dans le cadre d'un marché dit continu), le report automatique des opérations sur les marchés nord-américains, puis asiatiques et même pacifiques (en particulier Sydney). La gamme des produits offerts s'étend chaque jour ; les anciennes catégories de titres sont aujourd'hui noyées dans une masse de produits financiers nouveaux sur des titres à court et moyen terme. Le "capitalisme du cow-boy" gagne sensiblement le monde entier et la Bourse de Londres est la 1ère bourse européenne qui présente le profil de ce capitalisme fin de siècle ("Big Bang" d'octobre 1986).

Ceci constaté, l'auteur définit la finance internationale comme résultant d'une combinaison de 4 éléments :

  1. la mondialisation des marchés financiers
  2. les innovations financières
  3. la globalisation de la fonction financière
  4. la "titrisation" (translation en français du néologisme anglais "securitisation").

Des variations erratiques dangereuses

En ce qui concerne les points c et d, l'activité des banques va consister à une politique de placement de papier à court terme auprès de sa clientèle pour le compte d'un emprunteur final. De fait, celles-ci développent depuis quelques années une fonction particulière, celle de l'intermédiation financière. Cette fonction implique la croissance des opérations "hors bilan" et la rémunération sous la forme de commissions. Le rôle traditionnel des banques, qui était celui d'accorder des crédits aux entreprises et/ou aux particuliers, régresse au profit d'une activité qualifiée d'hybride, située entre les crédits et les obligations (du type placement d'obligations à taux variables). Les objets de cette "titrisation" sont de plus en plus vastes : des encours hypothécaires aux cartes de crédit ("cards") en passant par les crédits sur achat d'automobiles. Ces actifs liquides, très diversifiés comme on le voit, sont déjà soumis à une classification (le "rating") mesurant le risque actuariel couru. L'élément intéressant, que souligne l'auteur, est que ces techniques nouvelles impliquent un mouvement de transfert du risque. Le risque, habituellement supporté par les intermédiaires professionnels (banques ou organismes de crédit) est désormais supporté par la multitude de souscripteurs finaux. La titrisation se conjugue ensuite avec la mondialisation des marchés financiers. En particulier celui du marché des changes. Ce dernier porte en lui les risques d'une véritable crise mondiale.

Les tentatives de stabilisation des variations des taux de change (conférences de New York et Paris du Groupe des 5 ou du Groupe des 7, si on inclut le Canada et l'Italie) sont l'expression de l'inquiétude grandissante suscitée par les conséquences catastrophiques potentielles pour l'économie internationale de ces variations erratiques des monnaies principales (dollar, yen, DM). Un souci nouveau provient de l’affaiblissement des moyens de contrôle concertés sur les mouvements de la masse des capitaux flottants. Ce risque de la perte de contrôle n'est bien entendu pas le fruit du hasard. Il correspond à un état donné de l'évolution du système (cf. p. 25). Ce phénomène global (financier mais aussi monétaire et commercial) exige des décisions urgentes. L’arbitrage réalisé au profit des investissements financiers par les capitalistes est suscité par le désir de profiter de la montée des taux d’intérêts réels, ainsi, bien sûr, que des taux de change sur les marchés déréglementés. Bourguinat, pourtant toujours très - voire trop- modéré dans ses jugements, parle alors de "dégénérescence" du système.

Les rééchelonnements anesthésient la crise et ne la résolvent pas

Dans la 2ème partie de son livre, Bourguinat nous introduit au problème fondamental de l'endettement international. L’impossibilité pour les pays en voie de développement d'honorer les intérêts de la dette rend la question cruciale pour l'avenir du système. Les rééchelonnements de paiement du service de la dette, s'ils ont pour fonction "d'anesthésier" la crise, ne règlent rien au fond. Idem pour les tentatives de "restructuration" de la dette ; ces décisions ne font que repousser le problème dans un avenir incertain. La décision prise en février 1987 par le gouvernement brésilien de suspendre pour un temps le remboursement de sa dette reflète bien la gravité du problème. L'impossibilité de remboursement des 15 milliards de $ de prêts à court terme accordés par les banques étrangères au Brésil est un indice significatif de la gravité de la situation (cf. Wall Street journal Europe, 26 fév. 1987, section 2).

D'autres pays sont d'ailleurs dans une situation identique de banqueroute : le Mexique (cas le plus connu), l'Argentine, le Nigeria. La dette du Tiers-Monde atteint aujourd'hui la somme fantastique de 1000 milliards de $. En dépit des rééchelonnements successifs entre 1983 et 1985 (l50 milliards), et les 100 milliards supplémentaires prévus en 86, l'impossibilité d'assurer le remboursement de la dette apparaît comme une évidence criante. Le continuum d'endettement qui en découle (où le financement devient une action quasi-spéculative, mais indispensable à la poursuite du mouvement) assure la survie des banques créditrices. Les tentatives américaines (Plan Baker) de proposer des solutions d'arrangement n'ont pas, jusqu’ici, débouché sur les améliorations espérées. D'autre part, certains débiteurs, peu désireux de se soumettre aux diktats du FMI ou de la Banque Mondiale (cf. les conséquences sociales et politiques de cette soumission en Tunisie en 1985) prennent des décisions de survie. Pour preuve, la décision unilatérale du Président péruvien de limiter le service de la dette à un pourcentage des exportations, exemple suivi par le Nigeria.

Le scandale de la réexportation des capitaux

Le scandale de cette situation réside aussi dans la réexportation des capitaux par les pays emprunteurs eux-mêmes ! En dehors des cas particuliers des Philippines et de Haïti, longtemps gouvernés par des potentats-escrocs, beaucoup de particuliers, appartenant à la grande bourgeoisie locale, ont confié leurs fortunes aux bons soins de banques étrangères, not. américaines. Ce transfert net (capitaux nouveaux reçus moins service de la dette), devenu négatif, aggrave encore la situation des pays débiteurs. Ces évasions de fonds (sous-facturation des exportations, surfacturation des importations, exportations clandestines, etc.) sont, dans la plupart des cas, dirigés vers des comptes en banque à New York, Zurich, Londres ou Miami (cf. étude citée du magazine américain Time, 2 juil. 1984).

Un autre élément est la position d’emprunteur net des États-Unis d'Amérique. L’endettement net américain avoisinait en 1986 la somme astronomique de 250 milliards de $. Selon certaines prévisions, ils pourraient atteindre dans les années 90 le montant de 1000 milliards de $. Afin de financer le déficit gargantuesque de l'État, les États-Unis absorbaient déjà en 1985 près de 9 % de l'épargne brute du monde. Pour le journaliste du Financial Times, L. Thurow, cette situation met en danger l'équilibre planétaire.

3 règles fondamentales

Dans une dernière partie de son travail, Bourguinat examine les différentes solutions possibles. Il énonce 3 règles fondamentales :

  1. permettre la croissance équilibrée de tous les pays ;
  2. développer régulièrement et substantiellement le commerce et l'investissement à l’échelle internationale grâce à un système d'ajustement des paiements internationaux ;
  3. enfin, créer un système financier ET monétaire international garanti par des prêteurs en dernier ressort.

Bourguinat présente ensuite quelques pistes qui, toutes, envisagent la stabilisation du système, par ex. par des zones de références monétaires, pivots d'une stabilité relative.

En conclusion, il apparaît que l'emballement du système financier international est moins un accident historique que le résultat d'une certaine logique du profit poussée jusqu'à son terme. L'idéologie libérale, dans toutes ses versions historiques, sous-tend ce système, en lui fournissant les valeurs de justification de son existence. Les vertiges de la finance, qu'évoque Bourguinat, sont au fond ceux de tout organisme livré à ses propres pulsions. Par ailleurs, l’intérêt politique de l'Occident, et des États-Unis d'Amérique en particulier, favorise le mouvement de croissance de cette activité proprement parasitaire. Les économies réelles, celles qui se traduisent per la production de biens et de services, l'organisation des unités de production que sont les entreprises, la distribution de la production auprès des consommateurs, tout ceci, mesurable selon des critères clairs (PNB, prix de vente, etc.) macro- et micro-économiques, est victime d'un système où la rente (spéculation facile) et le risque (irresponsable) sont les 2 piliers de chaque décision d'investissement. Il s'agit du système capitaliste.

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Alter eco

medium_vitruvius.jpgQui disait que la critique du capitalisme était morte ? Depuis quelques mois, les livres se succèdent qui dénoncent la nature irréaliste de ses hypothèses, le caractère réducteur de ses outils d'analyse, en même temps que les effets dévastateurs de la mondialisation. Viviane Forrester s'en prend à "l'horreur économique", Emmanuel Todd à "l'illusion économique", Michel Mussolino à "l'imposture économique, Henri Bourguinat à la "tyrannie des marchés", Frédéric Lebaron à la "croyance économique", Keith Dixon aux "évangélistes du marché", Jean-Joseph Goux à la "frivolité de la valeur". Parallèlement, l'opinion publique se mobilise en faveur de la sécurité alimentaire et des identités culturelles. À Seattle et ailleurs, on manifeste contre l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC). La catastrophe ferroviaire de Paddington, en Angleterre, le naufrage de l'Erika, en France, soulèvent pareillement l'émotion. Mais le capitalisme ne s'en porte pas plus mal.

Boltanski et Chiapello définissent le capitalisme comme un "processus régi par une norme d'accumulation illimitée du capital". Au sens étroit, le capitalisme est en effet un système autoréférentiel. C'est le système qui vise à ce que l'argent produise toujours plus d'argent. Le profit n'est que le moyen le plus efficace d'y parvenir. L’accumulation de biens matériels, l'élévation du pouvoir d'achat n'en sont que des résultantes. Fondamentalement, le capitalisme est le système qui fait du capital une fin en soi. Mais au sens large, le capitalisme est aussi la civilisation qui fait des valeurs économiques, financières et marchandes les normes indépassables de sa vision du monde. C'est cette civilisation qui triomphe actuellement.

Des valeurs de classe ont donné naissance à une idéologie planétaire : le capitalisme était un système économique, il est devenu un mode de vie. Certains chantaient hier : "Groupons-nous et demain, l'Internationale sera le genre humain". Aujourd'hui, ce sont les multinationales qui sont le genre humain. Signe révélateur : jamais il n'y a eu autant de gouvernements de gauche en Europe, et jamais la politique économique européenne n'a été aussi soumise à la loi des marchés. Est-ce un hasard, écrit Ignacio Ramonet, si les démocraties, minoritaires dans le monde lorsqu'elles s'efforçaient de juguler les puissances économiques, sont largement devenues majoritaires du jour où elles se sont mises à leur service

La doctrine du capitalisme libéral repose sur 2 croyances fondamentales. La 1ère est que les individus ne servent jamais aussi bien l’intérêt général que lorsqu'ils cherchent à maximiser de manière égoïste leurs intérêts propres, ce qui représente un bouleversement total, tant du point de vue moral que politique. La 2nde est que toute économie de marché tend vers un "ordre spontané" correspondant à un équilibre optimal (ce qui n'est évidemment qu'un acte de foi car il est impossible de dire qu'une situation est absolument meilleure qu'une autre s'il n'en existe précisément aucune autre). Dans une telle perspective, la société n'est constituée que d'atomes individuels qui ne sont jamais antérieurs à leurs fins. Le marché est perçu comme un mécanisme "naturel", alors qu'il est en réalité une institution historique liée à des pratiques sociales bien précises.

Le capitalisme de marché s'est progressivement imposé, avec son système de prix fluctuants qui rétroagissent sur la production des biens, comme le système de croissance et de développement le plus efficace de l'histoire. Cette efficacité n'est pas niable. Il est d'ailleurs évident qu'on ne peut pas se passer de marché dans une économie de spécialisation et d'échange. Toutes les doctrines qui ont affirmé le contraire ont échoué. Leur grande erreur a été d'avoir voulu battre le capitalisme sur son propre terrain. Par définition, rien ne peut être plus efficace en économie que le système économique dont l’efficacité, la performance calculable et mesurable, constitue le critère absolu.

Plutôt que de chercher à nier l'efficacité du système capitaliste, il faut s'interroger sur ses limites et sa portée. Dès l'origine, le capitalisme a manifesté des caractères intrinsèques (primat de futilité et de la quantité, recherche du profit maximal à tout prix, rationalisation intégrale des comportements, légitimation de la recherche égoïste de l’intérêt particulier, transformation des désirs humains en besoins, tendance à l'arraisonnement du monde comme simple source d'utilités commercialisables, etc.) qui, en pesant sur l'évolution des mœurs et des esprits, ont entraîné une grave détérioration de la vie sociale. Ne se voyant plus proposer comme horizon de sens que la production et la consommation, la société, avec le capitalisme, devient à la fois plus opulente et plus désespérante : sa richesse matérielle augmente tandis que s'appauvrit le lien social.

Lionel Jospin a souvent dit : "Oui à l’économie de marché, non à la société de marché" - c'est-à-dire à la société elle-même conçue sur le modèle du marché. La formule est excellente. Mais a-t-elle encore un sens dans une société qui, de toute évidence, est déjà gérée comme l'auxiliaire du marché ? Et surtout, comment empêcher que la 1ère débouche mécaniquement sur la 2nde ?

L’économie n'est pas un domaine qui nous est extérieur. Même ceux qui la critiquent sont pris dedans. L'économie ne peut jamais être séparée de la société globale, la différence étant qu'elle était autrefois encastrée dans cette société globale, alors qu'aujourd'hui c'est cette dernière qui est encastrée dans l'économie. L'évolution des rapports entre le politique et l'économique est à cet égard significative. Il ne suffit pas de dire que l'économie s'est imposée au politique, en le reléguant à l’arrière-plan ou à un rang subalterne. Il faut encore constater que l'économie tend à remplacer le politique en devenant elle-même le véritable lieu de la stratégie et de la décision politiques.

Il n'y a pas d'alternative au capitalisme quand on entre dans son système de valeurs. Résister à la tendance expansive du marché, qui ne connaît par définition aucune limite, ne consiste pas à chercher à mettre au point un système aussi efficace qui serait en même temps "plus juste" mais à mobiliser tous les moyens permettant de restreindre l'influence de la sphère marchande. Moyens extérieurs, avec la mise en place d'une économie plurielle dont la logique marchande ne serait qu'une composante, et le développement d'un tiers-secteur, ni marchand ni public, en prise avec les activités quotidiennes des citoyens. Moyens extérieurs encore avec des mesures concrètes telles que la taxe Tobin qui prévoit une imposition de 0,5 % sur la spéculation des devises. Mais aussi moyens intérieurs, avec la démarchandisation des mentalités, des imaginaires et des comportements. Il s'agirait alors de relativiser en nous-mêmes, et jusque dans nos façons d’être, la part donnée aux valeurs économiques et marchandes. Dans son dernier livre, De l'inhumanité de la religion, Raoul Vaneigem écrit : "Le capitalisme atteint son stade parasitaire lorsque la valeur d'usage de la marchandise tend vers zéro et sa valeur d'échange vers l'infini". On y est.

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LIENS :

 >>> A LIRE AUSSI : revue semestrielle Eurasia n°1 (15 €, août 2006) commandable par internet sur LIBRAD seulement pour l'instant. Dossier : le financialisme. 3 excellents articles d'A. Douguine sur l'impact du capitalisme du XXIe siècle sur la vie des peuples.(site LIBRAD).

Commentaires

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Traduction à suivre éventuellement

Ecrit par : benbow | 30.05.2007

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