01.07.2006

Polémologie

medium_Bouthoul.jpgConsidérée longtemps comme un phénomène erratique, ne dépendant que de la méchanceté ou du caprice des dirigeants, la guerre était tenue pour un cataclysme regrettable, mais inéluctable, dont l'histoire se bornait à relater les motifs immédiats. Faute de pouvoir s'en prémunir, force était de s'y résigner, ou au mieux de la préparer pour éviter de la subir, selon le principe célèbre du Sénat romain : Si vis pacem, para bellum. À la suite des 2 conflits mondiaux du XXe s., l'opinion commença à se répandre qu'il était temps de renoncer à cette mentalité magique, et qu'il fallait étudier la guerre à l'aide de la méthodologie des sciences humaines. Le plus spectaculaire des phénomènes sociaux, la guerre, est en effet l'un des plus mal connus. Le bouleversement subit et total des mentalités qui l’accompagne affecte toutes les valeurs morales (en 1er lieu celles de la vie humaine) et économiques : on ne peut l'expliquer en décrivant la guerre comme une sorte de rite de destruction et de gaspillage atteignant à la fois les hommes et les choses.

Gaston Bouthoul (photo ci-dessus), prenant acte de l’échec du pacifisme, s’efforça dès 1940 de fonder les bases d’une étude scientifique des guerres (que pour distinguer de la "science des guerres", enseignée dans les écoles militaires et les états-majors, il a proposé de baptiser du vocable de polémologie). Constatant que les condamnations successives de la guerre n’ont jamais réussi à la prévenir, cette voie de recherche s’affirme, adoptant pour principe : "si tu veux la paix, connais la guerre". La polémologie, ou science des conflits, se propose d'étudier méthodiquement la guerre comme un phénomène relevant des sciences sociales. Son hypothèse initiale est de considérer que la paix est l'état normal des sociétés ; il est ainsi implicitement admis que la guerre est un phénomène pathologique, analogue à une épidémie. Procédant du même état d'esprit que la recherche médicale, qui étudie les différentes maladies et leur étiologie, non la bonne santé, la polémologie aborde le problème de la guerre et de la paix à partir d'une hypothèse optimiste : la guerre pourra finalement être éliminée comme l'ont été la plupart des épidémies.

La recherche polémologique s'efforce d'analyser la genèse des conflits armés et d'y découvrir les facteurs belligènes. Celles-ci peuvent être d'ordre structurel (une relation semble exister entre les structures socio-économiques et l'agressivité collective), conjoncturel (l'importance du contexte historique, quoique variable, paraît certain), et occasionnel (les conflits ont des motifs immédiats que relate l'histoire).

Paradoxalement, le principal obstacle au développement de la polémologie a été le pacifisme traditionnel : ses tenants, en effet, supposent qu'il suffit d'un peu de bonne volonté pour mettre fin aux guerres et, refusant de voir au-delà des motifs immédiats des conflits, s’érigent en juges pour donner tort ou raison à l'une ou l'autre des parties. La polémologie, au contraire, met en doute que la guerre soit un instrument à la disposition des hommes ("la continuation de la politique par d’autres moyens" selon Clausewitz), et considère plutôt que ce sont les hommes qui, dans des circonstances sociologiques données, sont les jouets de la guerre. Connaissant les causes, les fonctions et les rythmes des guerres, il serait possible d'agir scientifiquement et efficacement pour aboutir à un pacifisme fonctionnel, et non plus seulement émotionnel.

Si elle recherche donc la vraie nature du phénomène guerre qui, sous ses formes diverses, mais en tous temps, conditionne la vie et la mort de l’homme, objet de forces qui le dépassent, au lieu de dénoncer par pétition de principe les "fauteurs de guerre", ce sera au moyen d’une sociologie compréhensive d’inspiration wébérienne se dotant d’un outil méthodologique appelé idéaltype (modèle formel constitué d’un certain nombre de caractéristiques empruntées à la réalité du phénomène observé. L’idéaltype ne se confond pas avec la réalité observée, il a une fonction d’ordre épistémologique : il sert à bâtir des explications significatives des phénomènes sociaux). Refusant tout a priori, la polémologie découpera dans la matériau historique de quoi recenser les éléments propres à catégoriser les processus et comportements belliqueux. L’examen des doctrines multiples sur la guerre n’apporte rien quant à une analyse des mécanismes permettant d’en comprendre les fonctions.

Outre de nombreux outils sociométriques ("baromètres polémologiques", etc.), Bouthoul fait appel à nombre de disciplines (ethnologie, art militaire, etc.) et not. à l’économie, à la démographie et à la psychologie collective. L’approche économique permet de poser des questions essentielles. L’approche démographique débouche sur les mêmes exigences. Elle permet de comprendre quel rôle joue la pression démographique dans le rôle des guerres. Cette pression ne pousse pas nécessairement à la guerre : elle tend à mettre en jeu des institutions destructrices (famine, émigration, infanticide, etc.). La guerre est juste l'une d'elles : c'est un "infanticide différé" et une migration dans l'au-delà", un homicide collectif organisé – sous le signe de l'exaltation de la mort, conçue comme meurtre ou comme sacrifice. Contrastant avec ces modes de destruction lents, la guerre produit une brusque "relaxation démographique". Ce constat étaye la thèse selon laquelle la guerre correspondrait à une fonction sociale récurrente.

De pareilles conclusions présentant une "nécessité fonctionnelle" de la guerre ont suscité de vives protestations mais la polémologie n’est ni une morale ni une praxis, elle se cantonne à l’étude des phénomènes observables mais peut néanmoins apporter une distance critique sur les origines et conséquences des conflits : parmi d’autres approches, la polémologie permet une problématisation utile autant aux décideurs stratégiques qu’aux citoyens. Une autre "piqûre de taon" à nombre d’idées établies est la remise en cause de cette croyance, très répandue dans le public, que les guerres ont toujours des causes économiques - et l'on sous-entend que la misère en serait avant tout responsable. Satisfaisante du point de vue humanitaire, cette thèse paraît inexacte en fait. Car, dans les civilisations savantes, la guerre est une activité de luxe qui exige une technique coûteuse et l'accumulation préalable de richesses énormes. Une "meilleure mise en valeur des richesses du globe" peut simplement aboutir à faire entrer dans l’arène de nouveaux belligérants jusque-là neutralisés - précisément par leur pauvreté et leur retard technique. Autre remise en cause : l'illusionnisme juridique qui voit dans les guerres un moyen employé par les États pour imposer leur volonté. Mais, en réalité, l'impulsion agressive s'empare de nous comme une épidémie psychique. Elle n'est pas un moyen, mais une "fin qui se déguise en moyen", comme l'analyse ici Gaston Bouthoul (in Les Guerres, Éléments de Polémologie, Payot, 1951) :

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Fins et moyens des guerres

L'agressivité peut être momentanée, passagère, limitée à un individu ou à un petit groupe. Au contraire, l'impulsion belliqueuse est un état généralisé et profond. Souvent, elle est davantage un état diffus d'acceptation et d'approbation des violences futures plutôt que la représentation des violences elles-mêmes. Le citoyen d'un pays où l’opinion publique juge la guerre nécessaire ne pense pas, en général, aux actes violents qui vont se dérouler. S'il est militaire, il ne se représente que très faiblement le combat, et encore moins sa propre mort ou sa mutilation, mais il accepte cependant l'idée d'un sacrifice général. Psychologiquement, la guerre c'est toujours la mort des autres. L'impulsion belliqueuse serait donc un état d'âme sui generis. Elle ne porte pas à des violences personnelles et immédiates. Elle est plus exactement le sentiment de la nécessité d'une période de violences et de destructions. Avant d’être une action, elle est une conviction, parfois même une simple résignation à une calamité que l'on considère comme inévitable.

Quant à la notion de frustration, elle revêt, lorsqu'il s'agit d’impulsion belliqueuse, les formes les plus inattendues suivant les croyances du groupe. Toute une nation peut s'estimer frustrée parce qu'il lui manque le Saint-Graal ou qu'elle veut occuper les lieux saints. Elle peut se convaincre également qu'il lui est insupportable de n'avoir pas un débouché sur telle mer ou de ne pas posséder de puits de pétrole, ou souffrir brusquement d'un tracé de frontière hier encore accepté. Elle peut également juger insupportable que ses voisins aient des croyances et des institutions différentes des siennes. On dira, suivant le cas, que la guerre qui s'ensuivra sera une guerre religieuse, ou économique, ou idéologique, etc. Ainsi l'impulsion belliqueuse provoque la réactivation des griefs, qui sont déjà latents. Ainsi lorsqu'on redécouvre périodiquement son ennemi héréditaire.

Ce sont cette variété de motifs susceptibles de nourrir l'agressivité collective et leur caractère fréquemment illusoire qui nous forcent à croire qu'ils ne sont que des prétextes ou des causes occasionnelles. Cependant, il est difficile de croire que cette agressivité, quel que soit le caractère épiphénoménal de sa structure consciente, n'ait pas un fondement structural plus solide et plus constant. Pouvons-nous admettre qu'elle ne soit liée à rien, qu'elle ne dépende de rien, qu'elle soit entre tous les phénomènes le seul qui soit sans relations, sans corrélations, ni attaches ? Le seul, par conséquent, qui participe d'un hasard intégral et dans lequel ne puisse intervenir aucune sorte de probabilité ?

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medium_rise.jpgNous ne pouvons nous étendre ici plus longuement sur ces importants problèmes. On conçoit qu'ils préoccupent les sociologues - car vouloir interdire les guerres par des lois, avant de les mieux connaître scientifiquement, paraît aussi vain que d'interdire par décret les épidémies ou l'éruption des volcans. D’une possible "éducation européenne" il n’est point toutefois sans polémologie comme propédeutique. L’occidentalisation du monde, loin d’évacuer la conflictualité qu’elle prétendait aplanir, ne peut que constater cette dernière reprendre vigueur sur base de dissymétries des pouvoirs, d’asynchronies dans le développement et de l’hétérogénéité des intérêts et des valeurs, sans compter les risques de catastrophes écologiques. Dans l’entretien qui suit, paru dans la revue Nouvelles de Synergies Européennes n°24 (déc. 1996), le professeur de polémologie Claudio Risé (photo à g.), par ailleurs psychanalyste jungien, répond sur son ouvrage La guerra postmoderna. Elementi di polemologia (éd. Tecnoscuola, Gorizia, 1996).

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Entretien sur la guerre postmoderne

Q. : Dans l’ensemble de vos travaux, quelle place occupe ce livre sur la guerre ?

medium_Parsif02.jpgC.R : D’une part, il est la continuation de toutes mes recherches. Mon Parsifal [étude abordant le thème du "virilisme", éd. Red , Côme] raconte l’archétype du guerrier, tel que nous l’a rapporté Wolfram von Eschenbach, qui n’est pas du tout le chaste moine de Wagner. Chez lui, la guerre est l’événement historique par lequel se manifeste l’instinct viril dans toutes ses contradictions : don de soi et, simultanément, destructivité. D’autre part, j’ai voulu confronter 2 disciplines dans cet ouvrage : la science politique et la psychologie des profondeurs. Je les ai aussi confontées à ce phénomène qu’est la guerre et qui a modifié la face du monde de 1945 à nos jours. La guerre, ou la menace de la guerre, a démenti toutes les spéculations nées de l’idéologie des Lumières, selon lesquelles nous avancerions vers l'unification politique et culturelle de la planète, or le fait est que le nombre des États est passé de 40 à environ 200 !

Q.: Pourquoi parlez-vous de "guerre postmoderne" ?

CR : Parce que les guerres d'aujourd'hui, les guerres qui éclatent autour de nous, sont des luttes contre les universalismes imposées par la modernité "illuministe" des révolutions bourgeoises. Les peuples pris dans les mâchoires annihilantes du mondialisme refusent cette conception occidentale de la liberté-égalité-fratemité que leur ont imposée les puissances colonisatrices. Ils partent en guerre pour rechercher leurs appartenances, leurs identités, pour reformuler des projets historico-politiques qui ont été balayés jadis par les impérialismes d'essence bourgeoise. Mon livre cherche à décrire les caractéristiques de ces guerres (qui se déroulent dans le monde), de ces peuples et de ces cultures niés dans leur identité, mais qui s'opposent aux États dits nationaux, mais en réalité multinationaux, parce qu'ils sont les vecteurs de la modernité. Ils s'opposent aux désastres culturels et territoriaux imposés par les grandes entreprises multinationales, qui sont en réalité les "sujets forts" de ces États. Cette guerre globale contre l'homogénéisation est aussi un aspect de l'actuel "globalisme".

Q.: Le globalisme recèlerait donc des aspects contredisant son projet de conquête culturelle et économique par l’Occident bourgeois ? Votre position n'est-elle pas un peu ambiguë ou peut-être trop optimiste ?

CR : Le globalisme est un aspect central de la réalité dans laquelle nous vivons, et c'est à partir du fait global qu'il représente que nous devons commencer à réfléchir. Je me sens très proche de Jünger et d'une bonne part des protagonistes de la "révolution conservatrice", quand ils nous demandent d'aller de l'avant, de partir du présent pour retraverser et récupérer le passé. L'informatisation globale, par ex., a fourni un formidable instrument aux mouvements de récupération identitaire et a plongé dans un crise très profonde (pour l'heure, elle n'est pas encore surmontable) les instruments de contrôle politique des puissances dominantes qui sont les soi-disant "services de sécurité". Je m'intéresse également aux pressions anti-sécularisantes que produisent, dans un monde global, les cultures (comme l'Islam mais il n'est pas le seul). Elles sont hostiles aux processus de sécularisation dérivés des bourgeoisies protestantes et accentués à la suite des révolutions bourgeoises. Le globalisme provoque une revitalisation du "sacré naturel" (et, du point de vue psychologique, de l'instinct qui y est lié). La culture de la "pensée faible" avait décrété que ce sacré et cet instinct avaient été évacués. J'ai ensuite pris en considération les coups très graves que la civilisation occidentale avait infligés aux cultures traditionnelles lors de leur rencontre, surtout quand elle leur a imposé l'appareil normatif des lois et des règlements générés par la modernité. Ces lois et ces règlements sont très intrusifs et s'insinuent profondément dans la sphère privée, et ainsi dans l'instinct, comme nous l'a bien décrit Foucault. Une armée de prostituées, des bandes de gamins, partent en guerre, avec, en poche, les clefs d'un paradis bien différent de celui que nous avions imaginé, des bandits provenant du monde entier sont en train de mettre à mal toutes les constructions hypocrites de la "political correctness" et du "processus de civilisation" si cher à Freud et à Norbert Elias. Ce sont tous ces phénomènes qui m'intéressent et tous sont indubitablement les fruits du globalisme.

medium_guerra_post.jpegQ.: Comment cette "guerre postmoderne" se concilie-t-elle avec Clausewitz ?

CR : Je pense personnellement qu'elle ne se réconcilie pas trop avec les théories du général prussien. Clausewitz voyait la guerre comme une forme du pouvoir politique de l’État, comme "la politique qui dépose sa plume et empoigne l'épée". Les guerres postmodernes, quant à elles, sont des guerres de nations "organiques", de nations objectives, vivantes, contre l'appareil juridico-administratif des États. Les guerres postmodernes se combattent au nom de valeurs culturelles et transcendantes plus qu'au nom de pouvoirs politiques et "mondains". Elles fuient les règles du pouvoir et échappent ainsi à celles de la diplomatie et de la stratégie. Elles se réconcilient davantage avec les "forces obscures, inconnues", par lesquelles le Dieu de Tolstoï (qui tient dans sa main les cœurs des rois) se manifeste dans l'histoire. La polémologie, telle que l'a imaginée Gaston Bouthoul dans les années 1950-1970, a eu la capacité de saisir cet aspect profond, inconscient, non calculé, du phénomène de la guerre. Ce n'est pas un hasard si les études ultérieures ont plutôt cherché à oublier cet aspect, pour revenir aux considérations conventionnelles sur la stratégie ou sur le droit ou l'économie. Ce n'est pas un hasard si la peur de ces passions étreint les universitaires modernes. Car ces passions sont des passions qui se référent au divin, à des essences transpersonnelles, comme cela se manifeste dans toutes les guerres.

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Commentaires

"La polémologie, au contraire, met en doute que la guerre soit un instrument à la disposition des hommes ("la continuation de la politique par d’autres moyens" selon Clausewitz), et considère plutôt que ce sont les hommes qui, dans des circonstances sociologiques données, sont les jouets de la guerre."

Pourrait-on oser un parallèle avec une certaine "mythologie"? Si on reprend l'Iliade d'Homère, on remarque comment les guerres sont le fait des Dieux (la dispute pour savoir qui était la plus belle déesse) et qu'elles s'imposent aux Hommes, qui ne peuvent alors que les accepter et tenter de s'y comporter le mieux possible.

Ecrit par : Rat Noir | 02.07.2006

Au cœur de cette sociologie dynamique palpite en effet l'idée wébérienne de destin historique mais en quel sens faut-il l'entendre ? La nécessité historique n'est ici pas résolutoire d'un processus qui déterminerait inéluctablement les acteurs par ex. à résoudre les contradictions du capitalisme (équivoque de l'analyse socio-économique marxienne redoublée par une eschatologie politique). Elle peut être dite nécessité aléatoire : la construction idéal-typique intègre en effet en son sein des variables indépendantes hétérogènes au seul facteur économique qui rendent impossible une prévision autre que fragmentaire du devenir des sociétés occidentales.

Le terme de destin serait plutôt à entendre en un sens... wébérien et non «au sens grec d'une causalité et fatalité secrètes et aveugles qui contraindraient inexorablement les sociétés modernes à une fin, topos et telos, déjà quelque part programmée dans les dispositions antécédentes de leur sociabilité. (...) Les sociétés ont un destin parce que les formes autour desquelles se configurent leurs types de conduite, d'attitude, d'institution, de groupement ne sauraient être figées en quelques archétypes immuables qui gommeraient et excluraient la variété infinie des options humaines et annihileraient la chance, à chaque moment, d'un ordre nouveau possible, d'un conflit inédit de valeurs, d'une nouvelle guerre impromptue des dieux" (in M. Weber et le destin des sociétés modernes, Pierre Million, GRPL, Univ. Mendès-France Grenoble, 1995).

Pour Bouthoul, traiter la guerre en objet sociologique, c’est étudier avec rigueur sa part de dimension collective échappant autant à la psychologie individuelle qu’à la stratégie guerrière. C’est d’ailleurs pourquoi les guerres, à l’instar des religions, changent de fonctions selon les types de société. Elles ont non pas tant une dimension cachée que méconnue, en prendre conscience aide à évaluer le rapport entre devenir des sociétés et nature des guerres. Même si la connaissance du social est une abstraction constructiviste qui vise à mieux comprendre ce qui fait agir les hommes en société, surprenant nous a paru le rapprochement avec le texte homérique (ne commençant pas par ailleurs par l’histoire de Pâris) tant Weber distinguait jugement de valeur et rapport aux valeurs.

Dans l'Iliade, chant légendaire de la guerre de Troie, peut-on parler d'une anankè ("décret des dieux" ; prendra plus tard le sens métaphysique de "nécessité") qui présiderait aux événements ? Les héros ne seraient-ils que des jouets dans la main des dieux ? Certes les 8 premiers chants redoublent d'imagination à chaque fois pour nous montrer un ordre de causalité surnaturelle interférant dans le déroulement d'une causalité naturelle. Mais il s'agit à chaque fois de simple et discret "coup de pouce" de dieux (Apollon, Athéna, Héra, Zeus paternel) qui laisse à la responsabilité de l'homme un rôle décisif.

Si haut qu’on remonte dans la littérature grecque, le héros apparaît en effet comme un homme capable de se dédoubler pour s’interroger lui-même. L’événement se produit de façon si imprévue parfois que l’intéressé en est le 1er surpris. Emporté par la voix de son cœur, le sujet se ressaisit ou plutôt qqchose le ressaisit : le langage irraisonné du cœur monte au niveau de la conscience et se voit mis en question par elle ; le monologue fait place au dialogue : 2 possibles s’affrontent, lequel l’emportera ? Il appartient au héros d’en décider.

Mais tout choix présuppose une norme, le héros ne la trouvera qu’en lui-même soit par un instant de réflexion soit par l’aide d’un dieu descendu l’éclairer intérieurement. Le refus de l'ordre divin induit quant à lui un manquement au "meilleur" parti, c-à-d. aux chances d'avenir. Agamemnon en fera l'expérience sous la forme d'une douloureuse humiliation au chant IX (260-306), et que dire d'Ajax !? La perte de mesure [hubris] comporte son propre châtiment : une loi du monde moral exige que toute entreprise fondée sur un déni au divin reflue sur elle-même et s'annule.

À côté du destin matériel que Zeus distribue aux hommes selon son bon plaisir, il y a donc une destinée spirituelle qui dépend de l'homme même et l'engage à préférer, sous le regard de Zeus, les vraies valeurs aux fausses, le juste à l'injuste, la bravoure à la vilenie, et à mériter de ce fait l'amitié des dieux [theophilia]. Le monologue désabusé de Zeus, au début de l'Odyssée, éclaire bien ce double-aspect (délibératif et pieux) de la vie morale : "Ah ! misère... Ecoutez les mortels mettre en cause les dieux ! C'est de nous, disent-ils, que leur viennent les maux, quand eux, en, vérité, par leur propre sottise, aggravent les malheurs assignés par leur sort".

Le héros de ce fait ne se conquiert lui-même que par un acte de consentement au divin. Par ex. au chant I, pourquoi le bouillant Achille renonce-t-il in extremis à son élan de fureur [thumos] envers le chef des Achéens qui le déshonore ? En ce que, «divisé entre 2 desseins dans sa poitrine virile», il a pu être à l’écoute d’Athéna et lui obéir malgré sa détresse en rengainant son glaive : c’est là le meilleur parti. L’intervention d’Athéna n’a pas renversé automatiquement la situation ; elle a donné au héros la possibilité de la renverser lui-même en lui restituant cette clairvoyance que sa colère lui avait enlevée. Le surnaturel n'est pas ici la négation du naturel mais sa pointe extrême. Les héros sont en effet des êtres en situation qui se choisissent librement avec le secours des dieux. C'est en raison de ce risque entre grandeur et échec que Péguy dira les héros l’emporter sur les dieux.

La responsabilité qui pèse sur l'homme est singulièrement grave, les moindres nuances de piété ou d'impiété pouvant mettre en jeu les enchaînements les plus imprévisibles. On imagine trop souvent le héros antique comme l'instrument d'une aveugle nécessité. Il importe de réagir contre ce romantisme de l'inévitable qui aboutit à confondre humanisme grec et fatalisme "mahométan". Une âme est hautement responsable de son destin et doit veiller à ne pas sortir de son "éthos", c-à-d. de son "séjour habituel" (sens originel), de cette disposition pieuse qui l'engage lui, sa race (au sens de lignée ou clan) et les dieux.

La seule "nécessité" en l'Iliade est introduite au chant VIII par «Zeus souverain» perché sur le mont Ida, loin des autres dieux et gardien suprême de la légalité cosmique avec sa balance d’or (qui, après avoir penché en faveur de Troie, se voit suivie d’un vent de panique chez leur ennemi). Mais malgré cela la guerre ne peut être assimilée ni à un arbitraire divin ni à une sorte de «mal nécessaire» ; elle s’inscrit dans la mentalité archaïque de l’agôn où il s’agit bien plus de montrer sa supériorité au combat (même après la révolution hoplitique vers –700). Toutefois si, not. avec Achille, on trouve passage de l'homme jouet à l'homme acceptant son destin, il n’y a nul abandon passif à la nécessité : si la «fortune» se présente à nous comme une inconnue dont peut se tirer le meilleur comme le pire, ce qui importe, c'est le sens que chacun de nous donne à sa fortune à partir du choix qu'il fait de lui-même.

Avec les 1ers Grecs apparaît dans l’histoire une forme nouvelle de réflexion centrée sur le mystère de l’homme, méditation toute nourrie de substance mythique mais conduite avec intelligence et lucidité. Mal contextualisée, cette spiritualité antique semble aboutir à des conclusions pessimistes : certains ont assimilé à un rapport de causalité nécessaire la relation de dépendance qui unit l’homme à la divinité et le déroulement temporel de sa vie aux décisions d’en haut. Voilà pourquoi on en a cette image déformée. L’homme grec est doublement responsable : de faire mémoire dans sa communauté, d’être vertueux en cette vie. À ne juger sa destinée que du dehors, tout y semble nécessaire ; à la juger du dedans, tout y paraît possible. Le possible ne s’enlève pas à coup d’audace, il s’élabore à la faveur d’une réflexion sur les principes de l’agir. Aucune situation n’est ainsi désespérée. C’est en portant regard sur les échéances les plus lointaines que l’on peut assurer l’action la plus résolue. Weber ne disait pas autre chose en parlant de la «cage de fer» du capitalisme.

Ecrit par : L'équipe d'Askesis | 04.07.2006

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