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26.04.2006

Soldat Politique

À notre époque d’impolitique où la sphère civile entend faire du repli sur elle-même le lieu du normatif, dégagée en cela de tout esprit de participation autre que celui préparant sa sortie de l’histoire, s’interroger sur la figure du soldat politique peut sembler ressortir d’une "modernité réactionnaire". Et pourtant, sans prétendre revenir à un soldat-citoyen d’un autre temps, la nécessité de résister à ce qui contredit notre avenir d’Européens indépendants demande plus que jamais d’accorder pensées et actes en un destin assumé non en dépit de la pluralité des valeurs mais bien à cause d’elle. Que chacun soit le soldat de sa propre "armée", voilà le maître-mot de notre phratrie :

"En se considérant soi-même sur le point de mourir, on peut juger chacune de ses actions qu’on est entrain de commettre dans sa valeur propre. La mort, disait Épictète, saisit le laboureur dans on labour, le matelot dans sa navigation : 'et toi, dans quelle occupation veux-tu être saisi ?'. Et Sénèque envisageait le moment de sa mort comme celui où on pourrait en quelque sorte se faire juge de soi-même et mesurer le progrès moral qu’on aura accompli jusqu’à son dernier jour. Dans sa lettre 26, il écrivait : 'Sur le progrès moral que j’aurai pu faire, j’en croirai la mort… J’attends le jour où je me ferai juge de moi-même et connaîtrai si j’ai la vertu sur les lèvres ou dans le cœur'. " (Michel Foucault)

Pour nourrir la réflexion de ce thème inactuel, nous proposons un texte de Carlos Salas issu de la revue espagnole Fundamentos n° 2 (1984), traduit par Rogelio Pete et publié dans la revue VOULOIR n° 80-82 (sept. 1991).

 

Réflexions sur la notion de "soldat politique"

 

Durant dix ans, au Vietnam, la machine de guerre des États-Unis d’Amérique, dotée de la meilleure capacité destructive que l’histoire ait jamais connue, a répondu avec une violence sans égal aux attaques d’une armée de paysans pour la plupart analphabètes. La capacité dévastatrice des bombardements américains a montré sa terrible réalité sans aucun masque : l’aviation américaine a, durant les 3 premières années de son intervention, arrosé le Vietnam d’une plus grande quantité d’explosifs que durant son intervention contre l’Allemagne et les Pays de l’Axe au cours de la IIe Guerre Mondiale. Presque chaque jour, le napalm boutait le feu à des villages, les brûlant en entier ; sur le terrain, les marines en rasèrent des centaines. La VIIe Flotte pilonna jusqu’à l’écrasement toute la côte du Golfe du Tonkin. En 5 ans, le contingent US passa de 15 000 à 500 000 hommes. Les armes les plus performantes de la technologie la plus récente furent employées sur cet excellent terrain de manœuvres et d’essais que constituait le Vietnam. Et cependant, cette armée fut mise en déroute.

Certaines choses résistent à la logique. L’intervention US au Vietnam en est une. Les guerilleros du Vietcong bien qu’approvisionnés d’armes de fabrication soviétique et chinoise restaient néanmoins, en tous points, en état d’infériorité face à la toute puissante machine de guerre américaine. En tous points effectivement excepté un : le moral. Les combattants de Pathet-Lao savaient pourquoi ils luttaient : ils étaient des Soldats Politiques et si la mort était leur destin, ils ne se posaient aucune question sur la vérité ontologique de l’être. Les 56 000 Américains qui laissèrent leur vie dans les marais du Viet-nam auraient-ils pu penser de même ? "Pour les Américains, ce fut une expérience tragique et purificatrice. Le géant industriel et la puissance militaire de l’Amérique ne purent atteindre la victoire. Contrairement à la Guerre de Corée où des forces réguliéres luttèrent sur des frontières reconnues, au Vietnam la supériorité technologique en armements et la puissance de la flotte aérienne se sont révélées insuffisantes contre un ennemi spécialisé dans la guerre insurrectionnelle et pénétré de ferveur révolutionnaire" (Pallmer & Colton in Histoire contemporaine). Cet exemple de ferveur ne fut pas d’ailleurs le 1er de l’histoire. Les 300 Spartiates de Léonidas, les légions de Scipion, les Croisés de Richard Cœur de Lion firent montre d’une même fermeté morale. Nous sommes devant le phénomène du Soldat Politique.

Soldat national contre soldat international

Machiavel considérait que l’une des causes de la ruine de l’Empire romain réside dans cet égarement qui consiste à vouloir grossir ses troupes, jusqu’alors invaincues, de mercenaires. Pour Machiavel, un mercenaire, quelque soit l’importance de la solde reçue, manquera toujours d’une valeur suffisante devant l’adversité. Par contre, les troupes de nationaux, enrôlés dans des contingents nationaux, seront capables de donner leurs vies pour un Prince : "L’expérience nous enseigne que seuls les princes défendus par des armées qui leur sont propres et les républiques qui jouissent de ce même bénéfice font de grands progrès, tandis que les républiques et les princes qui s’appuient sur des armées de mercenaires ne récoltent que des revers" (in Le Prince). Toujours selon Machiavel, les mercenaires seraient des gens souvent sans idées précises, ambitieux, sans discipline, peu fidèles, fanfarons et couards. La raison sautait aux yeux : "ils n’ont pas d’autre amour ni motif qui les attachent au Prince que ceux de leur petite solde".

Il est bien évident que le mercenaire est tout l’opposé du soldat politique. Pour le moins, les raisons de Machiavel sont convaincantes. Mais il laisse néanmoins sans explication le pourquoi de la milice nationale. En effet, pourquoi une armée formée par des hommes ressortissant d’une même communauté ethnique et culturelle était-elle supérieure à toute autre armée, par ex., celle composée d’hommes sous contrat ? Machiavel supposait que des hommes liés à un sol, parlant la même langue et partageant la même tradition, auraient de raisons de savoir ce qu’ils défendaient : patrie, coutume, norme, en somme, ce que nous appelerions une "unité philosophique". Nous savons bien que l’armée nord-américaine n’était pas composée de mercenaires, mais, en revanche, peut-on dire qu’ elle s’appuyait sur une unité philosophique ? Nous pouvons répondre sans hésitation : non.

La morale des "pilgrims" se vida de son contenu lorsqu’entra en scéne la "diversité philosophique" : "elle représente un indice de l’état de dissociation, de cohésion insuffisante du corps social. Ceci est déjà plus grave qu’une simple divergence dans les manières de penser" (in Pasado y Porvenir para el Hombre actual). Vu ainsi, par Ortega, la "diversité philosophique" scinde les nations en cassant les normes morales établies au cours des siècles. Elle fut, à 1ère vue, l’écueil le plus important que rencontra la démocratie américaine. Se battre contre quelque chose, lorsque l’on ne sait pas avec exactitude ce que l’on édifiera lorsque les volutes de brume se dissiperont, est décourageant. Mettre en déroute un Vietcong composé de partisans fanatiques alors qu’au pays, la presse, l’opinion publique et les milieux artistiques réclament à cor et à cri le retrait, est une tâche de titans. Jamais ne pourraient naître dans de telles circonstances des soldats politiques.

Les 3 clés de la victoire

Il semble qu’il faille 3 causes pour qu’un soldat commun se transforme en soldat politique : une injustice, un ennemi et une mission. Les forces de frappe se mesureront alors par le nombre des individus qui participent ouvertement et librement à ces 3 causes. Les Espagnols de la guerre d’Indépendance (1808) les reçurent servies sur un plateau : l’injustice : l’invasion du pays ; l’ennemi : Napoléon ; la mission : l’expulsion de leur territoire de toutes les troupes françaises. Voilà des motifs plus que suffisants pour soutenir un moral de lutte.

Bismarck donna aux peuples germaniques 3 autres motifs pour la consolidation de l’unité de l’Empire : une injuste atomisation de la communauté allemande, une Autriche décadente et oppresseuse et le devoir du soldat prussien à rétablir l’unité. Pour le cas où l’on se heurterait à un ennemi ayant les mêmes arguments, on aurait alors recours à ce que Napoléon appela, en l’adptant, "la logique des baïonnettes". Le reste est question de persévérance.

Le Manifeste du Parti Communiste rédigé par Marx et Engels fut le 1er manuel contemporain du Soldat Politique, avec la particularité de ce que l’ennemi n’était pas extérieur mais intérieur, aussi intime à une communauté nationale que la corporation patronale. La mission des ouvriers fut dès lors et inexorablement de renverser "par la violence tout l’ordre social existant. Les classes dominantes peuvent trembler devant une Révolution Communiste". Et en plus des 3 clés, une consigne : "Prolétaires de tous les pays, unissez vous !"

Jusqu’alors, les "soldats politiques", les "forces autochtones" s’étaient distinguées par l’accomplissement d’une mission contre une entité étrangére à la communauté. Les campagnes militaires étaient capables de réunir coude à coude le valet de ferme et le propriétaire terrien. L’entrée en lutte unissait en un seul bastion celui-ci et celui-là. L’arrivée du Manifeste mit un terme à ce genre de pacte.

Et comme si les siècles précédents eussent servi de banc d’essai à la mise en scéne la plus tourmentée, le XXe siècle fit office de théâtre pour représenter la consécration définitive du soldat politique. Ce qui s’était répété de temps à autre le devint de manière soutenue. Dans un implacable bombardement idéologique, les gouvernements endoctrinèrent leurs fantassins aux consignes et motifs de leur mission dans le monde : effacer l’injustice, annihiler l’ennemi, accomplir son devoir.

De cette manière surgit la redoutable Garde Rouge de Trotsky, le "justicier" Fascio di combattimento de Mussolini, la SS, fer de lance de Hitler, et aussi les obsédants "Bo-Doi" de Hô Chi Minh. Toutes de puissantes armées politiques. Si leurs objectifs étaient différents, leurs fondements étaient communs. La Phalange macédonienne aurait fait long feu devant ces vives machines de guerre.

Le phénomène du soldat politique était-il réellement un phénomène aussi récent ? Dans la protohistoire humaine, la lutte pour la nourriture quotidienne ne donnait pas lieu à philosopher. L’instinct de survie était l’ordre du jour permanent. Il n’était pas nécessaire d’éduquer "politiquement" les jeunes car tous comprenaient instinctivement ce que pouvait signifier la perte du territoire. Les calamités naturelles et les agressions des tribus hostiles étaient les maîtres idéologiques" du clan. Mais avec l’avance de la technique, cet instinct de survie perdit l’impulsion protectrice des premiers temps. L’application de châtiments devint nécessaire afin que l’homme se souvienne en permanence de cet instinct primordial. Dans sa campagne des Gaules, César vérifia un usage qui naquit probablement de ce souvenir forcé : "Tel est l’usage des Gaulois. Pour entreprendre la guerre, ils obligent par la loi tous les jeunes hommes à se présenter armés et celui qui arrive le dernier au lieu de rassemblement, ils l’écartèlent" (in La Guerre des Gaules). Leçon terrifiante aux yeux d’un contemporain, mais vitale pour éviter la relâche de la troupe. Certaines tribus de l’Europe d’alors interdisaient l’approche des marchands auprès des troupes car le vin et les fastes pouvaient amoindrir l’esprit viril des soldats : "Aucun marchand ne pouvait entrer, ils ne permettaient pas l’introduction des vins ni de denrées semblables destinées au plaisir, persuadés que ces articles efféminent l’esprit et font perdre la vigueur, car ces soldats sont d’un naturel brave et fort". La religion et la politique se confondaient chez eux dans un même état d’esprit, en une norme morale héritée de leurs ancêtres.

Mais les communautés modernes, denses et complexes, se sont éloignées de manière radicale de cette connaissance primordiale. Faudrait-il affiner l’art gaulois de l’écartèlement ? Au moins en tout cas éduquer politiquement les jeunes recrues. Autrement dit, leur inculquer un moral.

Du moral du soldat

Tout bon stratége militaire apprécie comme une des armes les plus puissantes celle qui confére cette force animique qui a pour nom : le moral. Avec une forte dose de moral, on peut en une certaine mesure pallier même aux insuffisances de l’armement et aussi à celles du nombre d’hommes alignés. Le fondement d’un moral guerrier est le même dans toutes les armées ; seule varie la "tonalité" avec laquelle se manifeste cette puissance en un caractére déterminé. Mais dans le fond, il consiste à reconnaître que le droit que l’on a à l’existence est plus juste pour soi que pour l’ennemi. Lorsque le soldat perçoit chez autrui que ce droit à autant sinon plus de raison de s’exercer que chez lui, la guerre peut dès lors être considérée comme perdue.

Un Soldat Politique est une totalisation du moral. Bien que sans épée, sans possibilité de sortir vivant du combat, le soldat politique existera tant que survivra l’esprit de lutte et de victoire. Les exemples historiques ont été suffisants où l’on peut voir un groupe d’intrépides affronter avec héroïsme leur destin sachant que leurs vies s’éteindraient avec la fin de la bataille. Un colonel européen contemporain, Hans Frick, décrivait ainsi le moral du guerrier : "Cet esprit du combattant dépend des aptitudes guerrières d’un peuple, de la conviction qu’il a d’avoir la raison et le droit de son côté, de son éducation militaire, de la confiance qu’il met en ses chefs et en sa propre capacité, et, enfin, de l’état physique du soldat." (in Bréviaire tactique)

Les Spartiates de Léonidas, les Kamikazes nippons et certains Feddayims de la Jihad participent de ces particularités. Dans ces 2 derniers cas, la technique de convertit en une simple comparse devant le destin tragique du soldat.

Ce fut le génie de Clausewitz qui pressentit comme personne auparavant l’importance du moral dans ce qu’il dénomma "l’art de la Guerre". Celui qui exclurait de ses règles et de ses principes les facteurs du moral serait un mesquin et un maladroit. Si ces "agents moraux" échappent au savoir livresque, l’on ne peut oublier que leur influence confére le triomphe ou la déroute. "L’alliage" du physique avec ce qui relève du moral est inséparable car ils constituent un tout : "nous pourrions bien dire que ce qui relève du physique est la poignée en bois alors que ce qui reléve du moral est le métal noble de la lame. Par conséquent, le moral est la vraie et authentique arme à devoir manipuler" (in De la guerre). Clausewitz qualifia les facteurs moral comme étant la question la plus importante de la guerre, il se désolait de ce qu’on ne pouvait les quantifier, les classer et les chiffrer : "Ils forment l’esprit qui pénètre jusqu’au plus petit détail de la guerre ; ce sont eux qui s’unissent en premier en une étroite affinité à la volonté, laquelle dirige et met en mouvement toute la mase des forces."

Tels sont les piliers du moral. Il serait donc vain d’établir un tribunal pour décider qui détient la raison en une guerre. De même, il serait sot de soutenir le moral sur la base de démonstrations alignant causes et effets. En fin de compte, ce qui incite à la guerre totale est l’incertitude dans laquelle l’on est : continuerons-nous demain à exister ou disparaîtrons-nous ? Il est très vrai que le moral est fils de cet axiome naturel et non de déductions syllogistiques. C’est pour cette raison qu’il est déprimant d’entendre d’une armée, lorsqu’elle est devant une situation extrême comme l’est la guerre, qu’elle n’est pas empreinte d’un moral à toutes épreuves. La guerre, cette terrible circonstance, oblige qu’on lui fasse face comme le lion au combat et non à la manière de l’autruche qui plonge sa tête dans le sable.

Presse, Propagande et Persuasion

Il existe une infinité de moyens pour doter une armée d’un moral à l’épreuve des bombes. César, qui connaissait à fond la nature de ses légionnaires, avait pour habitude de se poster au sommet d’une colline non seulement pour voir mais aussi pour être vu de ses combattants. De cette manière, chaque Romain se sentait naturellement un héros et était mu par une force combative difficile à contenir par l’ennemi. La Guerre des Gaules posséde plus de valeur comme précis de propagande de guerre que comme ouvrage historique. Grâce à son sens pénétrant de l’observation, César notait rapidement les points faibles tant de ses hommes que de l’ennemi. Lorsqu’en pleine bataille, l’une de ses légions fléchissait, il se lançait à son secours afin de l’aider. Sa présence et deux coups d’épée rétablissaient le. moral et l’ordre de la troupe : "César était si pressé qu’il arriva sans bouclier, en arracha un à l’un de ses soldats en poste au dernier rang, pour ensuite aller se mettre en première ligne. Appelant les centurions par leurs noms, les exhortant à plus d’efforts, il ordonna d’avancer et d’élargir les rangs pour que les coups d’épées soient plus aisés et efficaces. Par sa seule présence, à la vue de leur général au milieu d’un danger extrême, les soldats reprirent espoir et s’illustrèrent à nouveau" (Clausewitz in De la guerre). La lecture de ce passage nous dit combien le moral du soldat est la clé de la victoire.

De nos jours, l’harangue est devenue la propagande. Les immenses armées humaines se nourrissent jour aprés jour de cette harangue moderne dont 1a chaire de vérité est le journal. En temps de guerre, il est l’appui inconditionnel du soldat, lui donnant foi en son combat, lui rappelant ses devoirs, bref le formant comme Soldat Politique.

Au cours des XVIIIe et XIXe siècles, la vulgarisation rapide de la presse servit tout autant à la division des Français qu’à les lancer dans des campagnes des plus audacieuses. Au début, chaque révolutionnaire possédait sa "feuille" déblatérant même contre ceux qui devaient être des siens. Le résultat fut cet infernal carrousel de prises de pouvoir et de chutes de gouvernements. La patience militaire à bout, ce fut le 18 Brumaire. Ces mêmes machines imprimantes furent alors employées à mouler la conscience des Français dans un droit unique, une seule administration, une seule éducation et un code civil, une "Grande Armée" - tout cela sous le sceau d’une seul esprit : Napoléon. Le soldat napoléonien parcourut l’Europe 15 années durant. Il put admirer les coupoles du Kremlin ; il vint à bout de la machine de guerre prussienne ; il pilla les pinacothéques italiennes et tint en un suspens angoissant les habitants des Iles Britanniques. Napoléon put proclamer à la fin de sa vie avec orgueil : "La France est une mine inépuisable. J’en ai été témoin en 1812 et en 1815. Il suffit de mettre le pied sur son sol pour que jaillissent armées et trésors. Un tel peuple ne sera jamais subjugué" (in Mémorial).

Ceci vu, on constate que la Presse et la Propagande qui se mettent au service d’une idée ont le même effet qu’une injection de béton armé dans la structure d’un édifice. Cette structure chez l’humain est "l’unité philosophique" ; une unité - peu importe laquelle – du moment qu’elle soit unique, indivisible et absolument intègre.

Alexis de Tocqueville, panégyriste de la démocratie américaine, vit en ce systéme une immense faille : "Dans les nations démocratiques, en temps de paix, la carrière militaire est peu suivie et estimée. Ce discrédit public pèse fort sur le courage de l’armée ; les esprits sont comme opprimés. Et lorsque survient un conflit, ils ne sont point capables de retrouver leur mobilité et leur vigueur" (in De la démocratie en Amérique).

Lorsqu’il y a divergence entre le sentiment militaire et civil, phénoméne qui apparaît quand une société est pénétrée de "divisions philosophiques", les nations en souffrant auront moins de poids spécifique à l’heure des grandes décisions. Un affrontement armé inattendu dévoilerait leur pusillanimité au grand jour. Probablement que c’est dans l’intention de se débarasser de ce "cercueil" que les 1ères mesures d’un gouvernement révolutionnaire marxiste sont le contrôle de presse et l’éducation. Le projet de base a toujours été composé de vastes plans d’éducation et de politisation populaires pour convertir les jeunes en Soldats Politiques et ce, en moins d’une génération. La différence entre ce systéme et ceux appliqués en Europe occidentale et dans ce qu’il est convenu d’appeler "Occident" est que, sous l’hégémonie marxiste, l’unité de la presse et de l’éducation populaire sont constantes alors que les démocraties occidentales ne sortent ces méthodes du tiroir que lorsqu’elles sont acculées à un conflit. Alors seulement l’on tente de doter le soldat d’un moral de lutte qui ne puisse être contredit sur ses fondements. Alors aussi, on tente d’arrêter les déviations fatales de la presse devant la nécessité d’une "unité philosophique".

Il y a peu, un journaliste français, JF Revel, publia un livre dans lequel il dévoila cette mortelle insuffisance des démocrates face aux systèmes totalitaires. Le problème reste en suspens : les démocraties sont le système le moins mauvais pour que d’autres États aux intentions douteuses en tirent profit. Mais si les démocrates prennent des mesures préventives, elles cessent d’être des démocraties car elles appliqueraient alors des méthodes totalitaires. Plus qu’une énigme, c’est un paradoxe digne de Zénon.

Ce journaliste dénonce les totalitarismes, plus particuliérement le soviétique, introduisant, selon lui, des "taupes idéologiques" dans la philosophie de l’Occident. Il secoue encore les consciences de l’Occident, piquant au vif leur infériorité idéologique : "La guerre idéologique est une nécessité pour les totalitarismes et une impossibilité pour les démocraties. Cela est consubstantiel à l’esprit totalitaire et inaccessible à l’esprit démocratique. Pour faire la guerre idéologique, il faut avant tout avoir une idéologie. Et les démocraties n’en ont pas une, mais mille, cent mille"(in Ainsi meurent les démocraties).

L’Europe devant sa IVe Guerre Punique

En résumé, le problème que l’on traite est éminemment stratégique. Le soldat politique se révèle l’arme la plus efficace d’une nation. Peu importe si ses principes s’accordent avec les normes philosophiques qu’accepte la nouvelle science. Peu importe la causalité, la non-contradiction, l’identité, la raison suffisante et le tiers exclu. Au moment décisif, celui que Clausewitz définit comme le moment de la "friction", il "faut y aller" avec une fermeté morale à toutes épreuves, celle qui est le propre des soldats politiques.

L’Europe se trouve actuellement à la veille de ce qui survint en des situations analogiques en 480 et en 216 avant notre ère, la 1ère lorsque les Perses mirent Athènes à sac et la seconde, lorsque l’Empire romain souffrit la déroute la plus grave de son histoire devant Carthage. Seule l’audace d’un Thémistocle et la patience d’un Fabius Cunctator arrivérent à protéger la culture que le destin s’obstinait à condamner.

Le plus délicat du "dossier" européen de l’heure présente est que, loin de former des soldats politiques, on répugne plutôt à le faire. À défaut, il pourrait bien arriver à l’Europe ce qui arriva, lors de son interrogatoire, à ce soldat français prisonnier du Viêt-minh : une impossibilité de répondre.

  • - "Répondez ! Pourquoi ne vous êtes-vous pas laissé tuer en défendant votre position ?"
  • Glatigny se posait lui-même la question...
  • - "Moi, je peux vous l’expliquer - poursuivit le commissaire du Viêt-minh – vous avez vu comment nos soldats, qui vous paraissent menus et fragiles, montaient à l’assaut de vos tranchées, malgré vos mines, votre artillerie et vos barbelés, et toutes ces armes offertes par les américains. Les nôtres se sont battus jusqu’à la mort parce qu’ils savaient, parce que nous tous savons, que nous sommes les détenteurs de la vérité, de l’unique vérité. C’est elle qui rend nos soldats invincibles. Et comme vous n’aviez pas ces mêmes raisons,. vous êtes ici, devant moi, prisonnier et vaincu. Vous, officiers bourgeois, appartenez à une société dévastée et pourrie par les intérêts égoïstes de votre classe. Vous avez contribué à maintenir l’humanité dans les ténèbres. Vous n’êtes que des obscurantistes, des mercenaires, incapables de dire pourquoi vous vous battez" (J. Lartéguy in Les centurions).

* Autres pistes de réflexion sur la toile :

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Cette affiche soviétique de 1942 (par Iraklij Toidze) fait appel au sentiment national contre l’armée allemande pour galvaniser le peuple, n’hésitant pas à invoquer les héros de l’histoire de l’empire russe. Elle a pour slogan "En avant, héros, pour le salut de la mère-patrie !" L’effort de guerre des Russes transformés en soldats politiques contribuèrent ainsi à sauver Staline de la défaite. L’interpénétration du passé héroïque et des batailles du jour présent est au demeurant une déclinaison du thème de la piété patriotique, fréquent dans les affiches de propagande de la période stalinienne. Cette orientation "nationale" ne doit pas surprendre : Staline souhaitait faire de l’Union soviétique la "patrie des travailleurs", opposé en cela aux thèses de Trotsky sur la "révolution mondiale". La femme active, la famille, la jeunesse, le sport et l’industrie, symbolisant la nouvelle nation révolutionnaire, étaient déjà utilisés pour renforcer les sentiments patriotiques des citoyens et, par là, le souci de servir l’État-parti.

21.04.2006

MATZNEFF

Voici une critique par Christopher Gérard du dernier roman de Gabriel Matzneff, suivie d'un entretien avec l'auteur, le tout ayant paru dans La Presse Littéraire de mars 2006. Ennemi de toute pesanteur ou bassesse, notre dandy de grand chemin nous rappelle que les rares instants de grâce (éveil des sens ou sublime du sacré pour lui) sont autant de signes que, selon une formule connue du sophianisme, la Beauté sauvera le monde. Une légèreté souvent provocatrice l'a bien des fois fait passer pour un esthète décadent mais ce serait là dénier un peu vite l'aspiration secrète à la grandeur qui innerve son écriture.   

 

Gabriel Matzneff, clandestin capital

"L’accoutumance est une lèpre que seule peut vaincre une vigilance sans cesse renouvelée" G. Matzneff (Les Passions schismatiques)


Cet apophtegme de Gabriel le Styliste se rapproche étrangement d’une sentence d’un autre contemporain capital, Ernst Jünger, qui, dans Le Cœur aventureux, met son lecteur en garde contre le plus grand danger qui soit : "celui de laisser la vie nous devenir quotidienne". Convergence de deux artistes chez qui se marient dandysme et doctrine de l’éveil !

Dans Voici venir le Fiancé, 8ème et ultime (?) roman, Gabriel Matzneff fait vivre sous nos yeux un conventicule de carbonari digne d’Alexandre Dumas : un austère hiéromoine, une baronne macrobiotique, un professeur de latin et de grec et son ami avocat, un cinéaste et sa maîtresse (une belle emmerdeuse), un séducteur jaloux, un couple lesbien, tous fins gourmets et zinzins d’Italie. Les aficionados de l'écrivain auront reconnu de vieux amis, tout particulièrement cette triple incarnation de l’âme matznévienne : le professeur Dulaurier, loyal et sincère païen ; Raoul Dolet, cinéaste incompris et réprouvé ; Nil Kolytcheff, orthodoxe hanté par son salut. Ces 3 visages attachants, qui font songer à la subdivision de l’âme selon Platon (sagesse, excellence et passions), incarnent aussi les 3 grandes tentations qui traversent toute l’œuvre de l’écrivain : le monastère (dans Mamma, li Turcchi !), la mort volontaire (dès Le Défi et L’Archimandrite) et la chasse au bonheur (dans la moindre de ses lignes).

En ce sens, Voici venir le Fiancé rassemble en un faisceau incandescent tous les thèmes de prédilection de l’écrivain, ses obsessions et ses hantises, ses goûts et ses dégoûts. Un lecteur platonicien - les Dieux savent à quel point le nietzschéen Matzneff prise peu ce penseur - pourrait interpréter cette œuvre comme l'illustration du conflit éternel entre le cheval blanc (les passions généreuses) et le cheval noir (les passions inférieures), maîtrisés avec peine par le cocher divin. Tantôt l'attelage contemple la beauté pure, tantôt il s'en éloigne, frappé d'une lancinante nostalgie.

Ainsi, les lecteurs de Vénus et Junon, son journal des années 50, retrouveront-ils inchangé le jeune et svelte rebelle de 1953, qui, loin de renier ses passions schismatiques, se rit des contradictions et défie les simplets (ceux qui croient que 2 et 2 font toujours 4), bien marris d’une telle constance. Mais voilà, Matzneff a compris depuis l’adolescence la grande loi héraclitéenne de l’alternance : "Dieu est jour et nuit, hiver et été, guerre et paix, abondance et famine. Il se transforme comme le feu mêlé d’aromates..." Pyrrhon et Paul de Tarse, thé vert et cassoulet : les contraires s’unissent sans s’abolir grâce au talent de l’écrivain, ici au sommet de son art.

Voici venir le Fiancé est d'une texture riche et puissante comme celle d'un choeur mais dont se laisse deviner 5 voix majeures qui sont autant de facettes de l'oeuvre :

  1. Roman chrétien : comme hymne à l'Eglise orthodoxe, "le lieu où le présent et le passé se mêlent le plus étroitement". Tout le récit se déroule pendant le carême "pravoslave" (ortho-doxe, traduit littéralement du grec en russe et francisé par l’impeccable lettré qu’est Matzneff)…même si les 1ères pages du roman nous transportent dans un restaurant des environs de Sorrente, où les membres du conventicule font joyeusement balthazar en italianisant à qui mieux mieux (Brindiamo ! brindiamo ! alla salute ! all’amicizia !). Si Nil Kolytcheff demeure le libertin dédié aux plaisirs de la chair et de l’esprit d’Isaïe réjouis-toi (1974), il n’en cache pas moins son tourment ("je suis une brebis perdue"), son espérance en un salut personnel. Ses gestes sont ceux de la foi, mais ses sentiments, ses pensées les plus secrètes évoquent davantage Pétrone ou Casanova que d'ascétiques staretz. Ne va-t-il pas jusqu'à grommeler, à l'office, que ses passions, loin de le souiller, justifient son existence? Pourtant, tout le roman baigne dans cette atmosphère "pravoslave", comme dans L’Archimandrite (1966). Gabriel le Sybarite nous initie à une théologie que, manifestement, il a étudiée : il y a aussi chez lui un côté séminariste surdoué ! La magie de la liturgie pascale, les hymnes et le dialogue constant avec un directeur de conscience qu'on voudrait fréquenter donnent l'envie de rejoindre cette société secrète pour y retrouver la princesse Antropozoff, le père Guérassime, ainsi que Lioubov, la belle iconographe.

  2. Roman crépusculaire : en ce qu'il nous met en garde contre ce que Matzneff appelle "les avertissements de la clepsydre". Le bohème fauché, l'esthète qui voyage en wagon-lit et craque pour un chapeau de chez Bross et Clapwell, décrit le péril majeur qui le guette : devenir un vieillard pathétique, inspirer la pitié. Le créateur y confie le secret des secrets : l’art est une tentative désespérée de sauver un moment, un visage, un baiser des atteintes du temps qui dévore tout. Acte tragique par excellence que de vouloir bâtir un mausolée d’où, un jour, surgiront les corps transfigurés. Que cherche son héros, son double, Nil Kolytcheff, si ce n’est, par un acte démiurgique qui l’égale au Christ, de préparer la future résurrection des amantes ?

  3. Roman mélancolique : en ce qu'il sera également lu comme une condamnation du monde moderne, tant l'écrivain s'emporte avec fougue contre cette crétinisation forcée que nous subissons tous les jours. Règne des sycophantes et des nouveaux quakers, lâcheté des élites et veulerie de la plèbe (plebs nata ad serviendum), ce tableau pointilliste de notre merveilleuse civilisation occidentale est plus que fidèle, visionnaire.

  4. Roman stoïcien : comme hymne au Fatum, à sa plus sereine acceptation. On voit ainsi à chaque page que le dialogue entre Henri de Montherlant et G. Matzeff n'a jamais cessé : 2 Romains de la haute époque continuent de s'échanger leurs impressions et leurs clins d'œil au sein d'une civilisation qui s'engloutit dans le grand cloaque.

  5. Roman de la maturité : il est la réussite majeure d'un grand styliste. G. Matzneff nous livre un roman testamentaire où il a donné le meilleur de lui-même tout en surprenant son lecteur à chaque page, car le style, ici bien plus baroque que dans les précédents ouvrages, je dirais presque précieux, le style donc, étincelant, nous empêche de refermer ce livre avant les bouleversantes dernières pages. Cet alliage imprévu de classicisme et d'argot de collégien ("c’est la fin, Séraphin"), ces italianismes (et ces latinismes : procrastiner, permaner, alluder), son magnifique éloge du subjonctif imparfait, ses trouvailles parfois désopilantes ("opiner du klobouk" m'a fait rire 3 jours), la richesse du vocabulaire (débagouler, farrago, rapicolant,…), tout séduit et conquiert le lecteur.


Mission accomplie, messer Matzneff !

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ENTRETIEN AVEC GABRIEL MATZNEFF

  • Voici venir le Fiancé est votre 8e roman, publié comme les précédents sous la casaque rouge et blanc de La Table ronde. Quel titre mystérieux, issu de la liturgie orthodoxe, omniprésente dans le récit !
  • Gabriel Matzneff : Ce titre s’est imposé à moi depuis très longtemps : une amie en a trouvé la trace dans Calamity Gab, mon journal intime de l’année 1985. C’est chez moi une chose courante d’annoncer des titres que je n’utilise que bien des années plus tard. Quant au thème, toujours d’après cette amie, j’annonce noir sur blanc dans mon journal cette idée d’écrire un roman dont l’unité de temps, comme dans la tragédie classique, correspondrait grosso modo à la durée du carême. Dans Voici venir le Fiancé, l’action débute le jour de la Saint-Tryphon, à peu près 3 ou 4 semaines avant le carême, et se termine une semaine après le dimanche de Pâques (le dimanche de Thomas dans l’Eglise orthodoxe). Il y a donc une unité de temps, d’environ 70 jours. Voici venir le Fiancé sont les 1ers mots d’un tropaire chanté 3 fois dans l’année par les orthodoxes : le lundi saint, le mardi saint et le mercredi saint. Le Fiancé, c’est le Christ, mais dans le roman, c’est aussi la rupture amoureuse, le bouleversement des choses, les événements ultimes. La fin d’une vie humaine, voire d’une civilisation. Ce chant appelle à la vigilance, à la lucidité et à l’éveil : "Voici venir le Fiancé au milieu de la nuit, bienheureux le serviteur qu’il trouve éveillé, indigne celui qu’il trouve assoupi ! Ô mon âme, garde-toi de t’abandonner  au sommeil, de peur d’être livrée à la mort et bannie du Royaume". C’est aussi, me semble-t-il, un beau titre et vous savez à quel point je suis attentif au choix de mes titres, car le titre d’un livre est aussi important que le prénom d’un enfant.
  • J’aime bien que vous parliez d’événements bouleversants, car c’est bien de cela qu’il s’agit pour la quasi-totalité de vos personnages.
  • Il s’agit d’un roman où s’entrecroise toute une galerie de personnages qui vivent des histoires d’amour et d’amitié. Il y a 3 couples d’amants : Nil Kolytcheff et Constance, une jeune femme qu’il a beaucoup aimée dans sa jeunesse, qu’il a quittée puis retrouvée après une longue séparation ; Nathalie, une dame plus sensible au charme des jeunes filles qu’à celui des messieurs, et une jeune iconographe prénommée Lioubov ; le cinéaste Raoul Dolet et Delphine, une jeune cinéphile rencontrée à Cannes. C’est aussi un roman sur l’amitié : l’avocat Béchu, le professeur Alphonse Dulaurier, la baronne Cramouillard sont des célibataires endurcis ; le père Guérassime, lui aussi, ce qui pour un moine est bien naturel ; le père Philippe, lui, est un prêtre marié mais (un peu comme l’inspecteur Colombo) on ne voit jamais sa femme. Le roman commence par un déjeuner amical qui réunit tous ces personnages dans un petit village au dessus de Sorrente, dans le sud de l’Italie. Certains de ces personnages sont nouveaux, en particulier les trois jeunes femmes, Constance, Delphine et Lioubov. D’autres existent déjà dans mes précédents romans, car mon ambition de romancier est de créer un monde, un petit univers, avec des personnages qui reviennent de roman en roman, étant entendu que Voici venir le Fiancé forme un tout, peut être lu indépendamment des autres. S’il y a une unité de temps, il n’y a pas d’unité de lieu et mes personnages bougent beaucoup : l’action du roman se déroule à Sant’Agata sui Due Golfi, à Naples, à Rome, à Paris, en Suisse, à Venise. Oui, l’amour et l’amitié, 2 thèmes essentiels.
  • Il en est un 3ème : la mémoire.
  • L’un des fils directeurs du roman est en effet la volonté qu’a Nil Kolytcheff de préserver le souvenir de ses amours mortes. Sa vie amoureuse a été fort agitée et sa hantise est de la sauver de l’oubli. Tout au long du roman, Nil travaille au classement et à la sauvegarde des lettres de ses amantes, de leurs photographies, des documents qui les concernent, afin que tout soit préservé. Menant une vie bohème, voyageant beaucoup et logeant souvent à l’hôtel, il est pris d’un sentiment d’urgence : mettre ses archives en sécurité. Désir illusoire, me direz-vous ! Certes, la plus sûre des bibliothèques peut, telle celle d’Alexandrie, être consumée par les flammes. Un jour, la terre entière explosera. Il ne restera plus rien, ni du Louvre, ni du Parthénon, ni des souvenirs amoureux de Nil Kolytcheff. Mais en attendant la fin du monde le devoir de l’artiste est de se souvenir, de fixer l’instant fugitif.
  • Voici venir le Fiancé est le récit d’un lent dépouillement…
  • Exactement. Nil veut sauvegarder ces archives et en même temps s’en délivrer.
  • N’est-ce pas un leitmotiv de votre œuvre, carnets noirs, poèmes et romans inclus ?
  • En effet, c’est un leitmotiv de mon travail d’écrivain, une sorte d’obsession. Un de mes précédents romans s’intitule Ivre du vin perdu.
  • Dans Voici venir le Fiancé, la religion ne vient-elle pas faire le lien entre l’amour et la mémoire ?
  • Oui, à cause de ce temps particulier du carême qui rythme la vie de mes personnages, y compris ceux d’entre eux qui sont agnostiques, sceptiques, comme par exemple Nathalie de La Fère et Alphonse Dulaurier. Personnages où j’ai mis beaucoup de moi. On peut très bien, et c’est mon cas, avoir un fond de pyrrhonisme, éprouver des doutes sur les vérités qu’enseigne l’Eglise et en même temps avoir le sens du sacré, de la transcendance. Que mes personnages soient chrétiens ou épicuriens, ou les deux à la fois, au demeurant peu importe. Je n’ai pas écrit un roman à thèse. J’ai tenté de faire vivre des personnages de chair et de sang; j’ai voulu qu’on les vît bouger, aimer, souffrir, vivre avec leurs passions, leurs contradictions, leurs déchirures. Et ce qui pourrait paraître de l’esthétisme (par ex. tel athée qui va à l’église parce qu’il est sensible à la beauté des offices) exprime en réalité un désir d’ordre spirituel, une nostalgie du divin. Il y a la tension des passions amoureuses, la tension qui anime Nil se penchant sur ses amours défuntes ; il y a aussi la tension du temps du carême. C’est cette triple tension qui donne au roman son élan, son unité émotionnelle. Considérez, par ex., le couple formé par Nathalie et Lioubov : une athée qui (bien qu’élevée chez les bonnes sœurs) est totalement fermée à l’enseignement de l’Eglise et une chrétienne fervente qui peint des icônes. Malgré ces différences, cette vieille femme et cette jeune fille s’aiment et s’acceptent telles quelles.
  • Un couple schismatique ! C’est très matznévien, non ?
  • Oui, mes couples sont volontiers schismatiques : différence des classes sociales, différences des âges… J’aime décrire des amours hors la loi.
  • Comme c’est étrange…
  • Ce doit être l’une de mes constantes. Des amours irrégulières, et aussi des amours douloureuses. Ainsi, par exemple, lorsque Nil retrouve Constance, une amante avec laquelle jadis il avait rompu brutalement, elle n’est plus libre, elle a un autre homme dans sa vie, qu’elle refuse de quitter, et c’est à son tour, à lui, le cynique, le libertin, l’infidèle, de devoir partager la femme qu’il aime, de souffrir…
  • … de connaître les affres…
  • … de la jalousie.
  • N’est-ce pas un renversement complet dans votre œuvre romanesque, cet intérêt pour la jalousie masculine ?
  • Non, car j’ai déjà beaucoup écrit sur la jalousie des messieurs ! Prenez Hippolyte dans Les Lèvres menteuses : voilà un grand jaloux… qui réapparaît d’ailleurs dans ce roman-ci en silhouette, comme bien d’autres : Angiolina, l’ancienne maîtresse de Nil, par ex. Tous mes personnages en fin de compte sont des être vulnérables, des blessés : ni dans mes romans, ni dans la vie, je n’aime les rouleurs de mécanique. L’art commence là où il y a une blessure, parce que le bonheur n’est pas un thème d’inspiration. Ce sont les obstacles, les crises, les trahisons, les ruptures, les divorces qui inspirent le romancier, et non les paisibles joies petites-bourgeoises. Prenez les contes de notre enfance, Andersen et Perrault. Il n’y a histoire que lorsque la méchante sorcière transforme le jeune prince en crapaud et enferme la jolie princesse dans une tour. Mais dès que l’ex-crapaud, redevenu prince, délivre la princesse et l’épouse, l’histoire s’achève. "Ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants", écrit l’auteur et il s’empresse de tracer le point final. Le bonheur n’est pas romanesque. L’Enfer de Dante est plus bandant que son Paradis.
  • Et pourtant, toute votre œuvre chante le goût du bonheur…
  • La chasse au bonheur, chère à Stendhal ! Elle donne son tonus au récit. Il ne faudrait pas que les lecteurs de La Presse littéraire pensent que Voici venir le Fiancé est un roman triste, car on y rit beaucoup.
  • Certaines pages sont désopilantes, et l’usage de l’italien renforce cette impression d’allégresse.
  • Oui, l’Italie…
  • L’italomanie même !
  • Cette italomanie est très ancienne, on la rencontre chez moi dès mon 1er livre, Le Défi, où sont extrêmement présentes l’ancienne Rome et la Venise moderne. Cela dit, il est vrai que depuis 1996 je vis en Italie de façon plus prolongée et systématique. J’y allais depuis mon enfance, mais en 1996, l’atmosphère à Paris étant devenue pour moi irrespirable, je suis parti pour l’Italie, je me suis mis à apprendre sérieusement l’italien, afin de me changer les idées, d’échapper à la tentation du suicide. Il me fallait absolument quelque chose qui m’occupât, qui me prît l’esprit en me délivrant de cette angoisse qui était alors la mienne de ne pouvoir aller dans une émission de télévision sans y être agressé, ni sortir dans la rue sans être boxé par de gros julots, insulté par des bonnes femmes hystériques, des pharisiennes haineuses …
  • Dunque, l’Italia !
  • Oui, l’Italie, la cuisine de l’Italie, la lumière de l’Italie, le soleil de l’Italie, et, avant tout, la langue italienne. C’est un point que j’ai en commun avec les personnages de Voici venir le Fiancé qui, hommes et femmes, clercs et laïcs, sont tous animés par l’amour de la langue italienne et le désir de la bien parler.
  • Vous avez toujours accordé la priorité au style, car vous êtes avant tout un styliste. Mais ce roman me semble encore plus baroque que les précédents…
  • Seule l’écriture fait la beauté d’un livre. Les idées, les sujets, les sentiments et les passions appartiennent à tout le monde. Seule la forme rend le fond beau et vrai à la fois. Une adolescente nue peinte par un médiocre, c’est une croûte, affreuse, obscène même. Peinte par Ingres ou Balthus, elle est morale parce qu’elle est belle. Ceux qui accusent les artistes d’immoralité se trompent : on peut écrire un livre illisible sur un vertueux commissaire de police qui sauve les bons citoyens, et un chef-d’œuvre sur un assassin qui égorge femmes et enfants. Peu importe le thème, ce qui compte, c’est la façon dont la mayonnaise prend.
  • Il y a aussi dans ce roman un aspect très moderne, à savoir l’irruption de diverses machines…
  • En effet. Il y a 2 personnages, l’ordinateur et le téléphone portable, qui y jouent un rôle d’importance. Delphine, l’amante de Raoul Dolet, sa jeune "admiratrice", passe le plus clair de son temps à le bombarder de SMS et à raconter leur vie amoureuse sur Internet.
  • Vous parlez à ce propos de "tortures inédites".
  • Oui, et il n’y a pas que Delphine : Mathilde, qui l’a précédée dans le lit de Raoul Dolet, c’est par SMS qu’elle apprend à ce dernier qu’elle ne l’aime plus et lui a trouvé un remplaçant. Je suis très fier de la description que je fais dans mon roman de cette nouvelle génération de jeunes filles électroniques.
  • … adeptes d’Internet et du téléphone portable que vous baptisez, à l’italienne, telefonino.
  • Telefonino, qui est bien plus joli, amusant à prononcer, que le mot français. sera une source de découvertes linguistiques pour les lecteurs, car j’y introduis des italianismes (et aussi quelques russismes), en réaction contre les envahissants anglicismes. Pour en revenir à l’allégresse, outre les passions amoureuses, il y a le ton, le tempo qui fait que le récit est mené tambour battant. Car en fin de compte, quelle que soit la qualité de l’analyse psychologique, quel que soit l’intérêt des thèmes, un roman ne s’incarne que par l’écriture. C’est en cela que est un roman chrétien : le verbe s’y fait chair.
  • Une chair ma foi bien nourrie… On se régale dans votre roman !
  • L’on y boit aussi. L’histoire commence par un festin chez Don Alfonso, à Sant’Agata sui Due Golfi, et se termine à Venise le verre à la main. On mange, on boit, on fait l’amour (à la romaine, à la byzantine, à la phénicienne). Et on allume des cierges devant les icônes, parce que l’Eglise est faite pour les pécheurs et non pour les saints.

    * A lire aussi :

19.04.2006

APPEL A SOUTIEN

Pour profiter d’un peuple économiquement, lui dénier sa culture est le préalable pour tuer dans l’œuf toute résistance. Les fanatismes de notre époque (Gasset, Monnerot ou Heidegger déjà le soulignaient) ne sont au demeurant que le revers du "système à tuer les peuples" : des sortes d’ersatz de la vie dont on prive les hommes quand on les traite comme des masses, c’est-à-dire " quand on les a vidés de la réalité substantielle qui était liée à leur singularité initiale, ou encore au fait d’appartenir à un petit groupe concret. Le rôle incroyablement néfaste de la presse, de la radio, du cinéma aura précisément consisté à passer une sorte de rouleau compresseur sur cette réalité originale pour lui substituer un ensemble d’idées et d’images surajoutées et dépourvues de toute racine réelle dans l’être même du sujet. Mais alors tout ne se passerait-il pas comme si la propagande venait apporter une sorte d’aliment à l’espèce de faim inconsciente qu’éprouvent ces êtres dépouillés de leur réalité propre ? " (Gabriel Marcel, Les hommes contre l’humain).

Aussi nous faut-il saluer ici une courageuse association culturelle qui existe depuis près de 40 ans et a toujours lutté contre l’idéologie dominante avec une rigueur exemplaire. Elle n’a jamais séparé le combat culturel essentiel pour définir un projet de civilisation, seul à même d’examiner les conditions politiques d’une Grande Europe comme destin, et une ouverture sur un monde qui ne sauvegardera sa pluralité qu’en luttant contre l’occidentalisation, c’est-à-dire contre l’hégémonie de l’individualisme économique comme seul dénominateur commun.

Il s’agit du GRECE. Or sa spécificité dans le paysage intellectuel français, où d’ailleurs elle subit une ostracisation médiatique, est mise à mal en raison de difficultés financières qui menacent sa pérennité. De fait nous relayons ici l’appel à soutien lancé sur leur site. La gestion de leurs revues, Nouvelle Ecole et Eléments (revue trimestrielle diffusée par les NMPP dans bon nombre de librairies), étant indépendante, vous pourrez envoyer vos dons même modestes à :

GRECE, 99 - 103, rue de Sèvres, 75006 Paris

Un justificatif permettant des déductions fiscales pourra vous être retourné par courrier sur simple demande. Suivant l’adage nietzschéen que c’est à mi-pente qu’on mesure le mieux un parcours, nous livrons ici l’éditorial du n°34 d’éléments (avril 1980) écrit par Robert de Herte et qui rapidement témoigne de la fidélité aux principes qui anime le GRECE depuis ses débuts : relier les solutions locales à un problème global.


La superbe couverture du n°34 par Olivier Carré


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* Ni des esclaves, ni des robots *

Ce n’est certes pas un hasard si le Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (G.R.E.C.E.), en liaison avec lequel Éléments est édité, porte dans son intitulé une référence à la civilisation européenne - et non à la civilisation occidentale. Bien entendu, pas plus que nous ne résistons à l’ "appel féerique venu de l’Occident" dont parle Stefan George dans Le septième anneau, nous ne récusons ce qui, ici ou là, a pu s’écrire pour la "défense" de l’Occident (Henri Massis) ou contre son "déclin" (Oswald Spengler). Par contre, au vu de l’évolution des termes, nous contestons le vocabulaire.

Au fil des siècles, la notion d’Occident a constamment évolué. À l’origine, l’empire d’Occident, l’imperium Hesperium, désignait l’État dirigé par Honorius, issu du partage de l’empire romain à la mort de Théodose (395). On remarquera que c’était déjà le symbole d’une division. Par la suite, l’ "Occident" s’est identifié à la diaspora européenne. (De surcroît, il se croyait chrétien). Au XIXe siècle, on opposait globalement l’ "Orient" et l’ "Occident" : East is East, West is West, disait Kipling. À la même époque, en Russie, les "occidentalistes", c’étaient - déjà - ceux qui pensaient que la Russie, pour devenir une nation moderne, devait s’ "ouvrir au monde" et perdre en partie son identité.

Aujourd’hui, si l’on parle d’ "Occident", c’est pour désigner, d’une part, l’ensemble des nations industrielles développées par opposition au Tiers-Monde ; d’autre part, l’ensemble que formerait, à l’enseigne de l’atlantisme et du libéralisme, le "monde libre" euro-américain. Cette désignation nous semble doublement équivoque et fondamentalement contestable.

Il n’y a pas de "Tiers-monde". La façon dont on a réuni sous cette étiquette commode toute une série de pays non développés (ou en voie de développement) sur la base d’une définition empruntant à la fois au racisme implicite et à l’économisme grossier, est une vue de l’esprit. L’actualité, en effet, ne cesse de montrer quelle erreur ce serait de voir dans le "Tiers-monde" un ensemble homogène, en voie d’unification, dont la destinée, le mode de vie, les aspirations et les structures pourraient, pour le plus grand bonheur des "experts occidentaux", se ramener à un modèle identique. Erreur tout aussi critiquable, d’ailleurs, que le fantasme d’un "Tiers-Monde" appelé à déferler sur le "monde blanc" : l’avenir ne nous apparaît pas, c’est le cas de le dire, sous ces couleurs - et la notion même de " monde blanc " ne nous semble pas être une ligne de fracture rigoureusement essentielle pour la compréhension des relations internationales au cours des décennies qui viennent.

Quant au "monde libre", il faudra bien qu’on nous explique un jour en quoi consiste sa "liberté". "Un monde prisonnier à ce point de ses propres psychoses, écrit Philippe de Saint-Robert, n’est pas libre, et sa politique ne peut être une politique de paix" (Le Monde, 21 février 1980).

L’oppression américaine n’est ni meilleure ni pire que l’oppression soviétique. Elle n’est pas la même, tout simplement. La Russie soviétique brise les corps et muselle les bouches, les États-Unis détruisent les âmes et rendent tout discours insignifiant. Nous ne voulons pas plus de la "liberté" léniniste que de la "liberté" américaine. Être libre ne signifie pas pour nous : ne pas avoir à subir, être dégagé de toute contrainte, n’être soumis à nulle appartenance. Être libre signifie : avoir la possibilité concrète de se réaliser soi-même. Non pas être libre de, mais être libre pour quelque chose. Colonisation militaire ou colonisation morale, c’est toujours d’une colonisation qu’il s’agit. Nous n’envisageons certainement pas de devenir des robots pour éviter d’être des esclaves.

Ni par l’histoire, ni par la culture, ni par la géopolitique, ni par la philosophie, ni par les affinités fondamentales, l’Europe n’est liée aux États-Unis. Ce qui est bon pour les États-Unis est rarement bon pour nous. (Et vice-versa, serait-on tenté de dire, à titre d’avertissement). A l’inverse, tout ce qui peut entamer le condominium russo-américain, tout ce qui peut faire échec à la politique des blocs, est à terme bon pour l’Europe. C’est pour cela que l’Europe est naturellement solidaire, non de l’Ouest ni de l’Est, mais des forces nationales et populaires d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine abusivement regroupées sous le nom de "Tiers-Monde" - et qui, trop souvent, servent de boucs émissaires. C’est pour cela aussi que l’Europe ne devrait reculer devant rien de ce qui lui permettrait d’être elle-même et de se réaliser elle-même. L’Europe doit être européenne à tout prix, ce qui implique sa réunification et l’avènement d’une mentalité nouvelle.

Dans un discours prononcé le 20 février à Paris, Arthur Hartmann, ambassadeur des États-Unis en France, a eu le front d’affirmer que la recherche d’une troisième voie pour l’Europe - d’une "voie nouvelle entre les deux super-puissances" - était une "absurdité neutraliste". M. Hartmann, autrement dit, a tenu le discours du colonisateur. On peut penser que dans une Europe non colonisée, il aurait été expulsé.

Addenda : réponse de la rédaction d'éléments en son n°36 au courrier des lecteurs réagissant sur le dossier du n°34

"Ces lettres appellent toutefois plusieurs observations de notre part. Nous considérons en effet que le danger américain n'est pas moins pernicieux, pour l'Europe, que le danger soviétique, ne serait-ce que parce que l'influence délétère de la civilisation américaine rend les peuples qui la subissent extrêmement vulnérables face à la menace soviétique. En outrel'alliance atlantique a moins pour but de défendre l'Europe que de protéger l'Amérique en faisant de notre continent le champ d'éventuels affrontements militaires entre l'Occident et le monde communiste. D'autre part, l'Amérique n'a jamais secrété son propre antidote [allusion à un courrier cité de L. Pauwels]. La révolution conservatrice" américaine est une illusion et une dangereuse illusion. Et quant à ceux qui, de Edgard Poe à Ezra Pound, ont critiqué de l'intérieur les fondements de la civilisation américaine, ils ont été radicalement marginalisés, voire éliminés, lorsqu'ils n'ont pas été récupérés par un système qui présente cette particularité de se nourrir de sa propre contestation. Enfin, force nous est de constater que l'occidentalisation détruit tout sentiment d'appartenance nationale, alors que dans les pays soumis à l'impérialisme soviétique renaissent les formes les plus profondes et les plus farouches du nationalisme. L'esclavage soviétique n'est peut-être pas une fatalité, la robotisation américaine est sans doute une promesse..."

15.04.2006

MISHIMA 2

Nous revenons ici sur Mishima (voir 1er billet ici). D'abord par un article de Denys Magne paru dans la revue éléments n°34 (avril 1980) signalant 4 livres ramenant alors son oeuvre et son destin en pleine lumière. Puis par une recension de Bernard Marillier parue dans la revue Kalki n°4 (automne 1987, Pardès). Prix Nobel de littérature, Mishima avait trouvé son destin à 45 ans : en prenant d'assaut, sabre au poing, à la tête des 30 soldats de son "armée privée", le QG des forces d'auto-défense japonaise. Une fin aussi nette et pure que son oeuvre littéraire. Une mort aussi poignante que son combat pour gommer des mémoires le traumatisme de 1945. Un engagement total, intellectuel et physique, au service des valeurs du Japon éternel, souillés par "l'écume de l'humanisme", et une superbe leçon de morale.

Le printemps de Mishima
 

"Je pense qu’il est devenu fou". Le 25 novembre 1970, Eisaku Sato, Ier ministre du Japon, vient d’apprendre le suicide par seppuku (que nous appelons en Occident hara-kiri) de l’écrivain Yukio Mishima. Sato, qui battit le record de longévité des Iers ministres japonais, était loin d’être stupide. Très lié aux milieux capitalistes des "cliques financières" (le groupe Mitsui en particulier), représentant éminent d’un Japon sans passé né en janvier 1946, le chef du parti conservateur, en bon "laquais des USA" (l’expression est de Chou En-Lai), niait ainsi le geste rituel de Mishima pour le réduire à un acte de dément, relevant tout au plus de l’asile psychiatrique ou de la psychanalyse.

Plus lucide ou plus naïf que Sato, le ministre d’État Nasakone déclarait : "Nous devons tout faire pour empêcher les extrémistes de suivre l’exemple de Mishima, leurs actions détruisent la démocratie établie par la constitution actuelle". Le mot était lâché : quiconque osait contester le système imposé par l’occupant américain était traité d’extrémiste. La mort de Mishima procédant de la plus pure tradition nipponne, ainsi qu’en témoigne l’important essai d’Ivan Morris, La Noblesse de l’échec, sur les héros tragiques du Japon, c’est l’histoire entière d’un peuple qui basculait dans l’interdit, révélant ainsi combien la classe politique du pays était devenue étrangère à ce peuple.

Le lendemain, 26 novembre, les grands quotidiens de Tokyo mettaient à la une "l’acte criminel" de Mishima : le Mainichi Shimbum - tirage à 6 millions d’exemplaires - écrivait que la société japonaise était une "société démocratique, où la loi et l’ordre sont respectés" et que "des actes de fou, contraires aux règles de la société, ne sont pas admissibles". "Horreur et stupéfaction", telle avait été, selon le correspondant du Monde, la réaction de l’opinion. Quelle société ? Quelle opinion ? Fut-il vraiment stupéfait, le lecteur de Mainichi ou de l’Asahi, lorsqu’il apprit que "saisissant le sabre, il se l’enfonça au-dessous du sein gauche avec une telle force que la lame faillit lui ressortir dans le dos" et qu’ "ensuite il s’entailla profondément le ventre et, élargissant la blessure dans trois directions, il en fit jaillir les entrailles" ? Ainsi était décrit dans une chronique médiévale aussi célèbre que chez nous la Chanson de Roland, le suicide par seppuku, en 1189, de Yoshitsune.

Dans la mort, la distance séparant Yukio Mishima du héros japonais devenait aussi floue qu’au bord du rivage, la limite entre l’océan et la terre. Était-il vraiment horrifié, le spectateur, lorsqu’il vit les têtes décapitées de Mishima et du jeune Morita qui l’avait suivi dans la mort, après lui avoir tranché la tête d’un coup de sabre et s’être ouvert le ventre ? Par bribes, le récit de la célèbre bataille de la rivière Minato en 1336 lui revenait en mémoire ; la tête de Masashige et celle de son frère, reposaient, tels des lis fraîchement coupés, "sur le même oreiller".

Dans la mesure où les autorités américaines d’occupation, aptes à déterminer ce qui est nocif dans la culture d’un peuple et ce qui ne l’est pas, avaient interdit les chants patriotiques qui louaient le geste de Masashige, il était logique que celui de Mishima soit nié ou condamné. Tout se tenait.

Au Japon, et surtout en Occident, il était plus rassurant de fouiller dans la vie de l’écrivain pour expliquer ce suicide qui ne pouvait être alors interprété que comme un aveu de faillite. Les chacals furent prompts à réagir. Insidieux, le Monde parla de "personnage déjà bizarre et trouble, connu pour ses penchants spéciaux et son culte immodéré de la force virile" et brocarda son "armée d’opérette" ; les formules du prêt-à-penser idéologique furent mobilisées : "sado-masochisme" et "fascisme" entamèrent la valse poussive que Sartre avait jadis orchestrée dans L’enfance d’un chef.

Aujourd’hui une Vie de Mishima signée John Nathan, malheureusement sans les photos et l’index de l’édition américaine parue en 1974, vient de sortir en traduction française. Discrète dans l’analyse critique sur des œuvres-clefs comme Le Pavillon d’or ou La Mer de la fertilité, elle s’enferme dans les limites inhérentes à toute biographie extérieure : elle satisfait le goût de notre époque pour l’anecdote, apporte quelques éclairages sur la vie intime, mais ne nous apprend rien d’essentiel sur "ce qui animait l’âme" de l’écrivain, pour reprendre une expression de Mishima lui-même.

Kimitaké Hirakoa (Yukio Mishima est un pseudonyme littéraire) naît en 1925 à Tokyo, dans une famille bourgeoise. Son biographe américain ne cite jamais Montherlant auquel pourtant certains traits de son existence l’apparentent : une enfance protégée, déchirée entre une grand-mère abusive et une mère trop tendre ; le sentiment d’avoir raté un grand moment de l’histoire de son pays lorsqu’il est déclaré inapte au service militaire en 1945 ; plus tard un goût immodéré de l’exercice violent depuis l’haltérophilie et la boxe jusqu’au kendo, sorte d’escrime japonaise, qu’il décrit avec exaltation dans Chevaux échappés.

La personnalité de Mishima déconcerte un Européen. Aussi révolté qu’il ait pu être, il ne mettra jamais en cause l’autorité paternelle : sur les conseils de son père, il pose sa candidature au ministère des Finances et c’est avec son accord qu’il démissionne 9 mois plus tard ; par piété filiale il se marie à l’âge de 33 ans, n’intervenant que dans le choix des multiples candidates proposées par ses parents. Ceux qui l’ont approché se souviennent d’un homme d’une ponctualité maniaque, terriblement exigeant (comme Montherlant, il ne pardonnait pas la médiocrité), aussi réglé qu’un banquier.

Ambiguïté du personnage ! Célèbre à 24 ans pour un roman, Confession d’un masque, qui fait scandale au Japon, il écrit entre 1949 et 1970 une quarantaine de romans, 18 pièces de théâtre et un nombre considérable de nouvelles et d’essais. L’écrivain Mishima joue sur plusieurs registres littéraires : pour un public de midinettes, il bâcle en quelques jours des romans à deux sous qui paraissent en feuilleton ; grâce à quelques œuvres admirables comme Le Tumulte des flots, Le Pavillon d’or, Après le banquet et Le Marin rejeté par la mer (trahi par un médiocre film anglais), il est, avec son aîné et ami Kawabata, l’un des romanciers les plus connus du Japon contemporain ; les milieux traditionnels cultivés l’apprécient car il est le seul à pouvoir manier la langue et les conventions du Kabuki classique.

Plus ou moins provocateur - certains diront exhibitionniste - il joue les gangsters dans des films de série B et expose des photographies de lui-même, jugées "indécentes" par un public volontiers puritain. En 1968, avec quelques étudiants nationalistes, il fonde une association para-militaire, la "Société du Bouclier", inspirée des ligues du "Vent Divin" (en japonais kami-kaze, typhons qui avaient anéanti providentiellement les invasions mongoles au XIIIe siècle), et visant à rétablir le culte de l’Empereur.

Moins intègre - le mot a une résonance petite-bourgeoise et manque d’envergure - qu’obsédé de pureté et de perfection, Mishima croit au geste et estime que le savoir sans acte est "obscène".

Un trait définit parfaitement cette attitude. Invité à s’expliquer à l’université de Tokyo par les étudiants gauchistes du Zenkyoto (Front commun), il refusa la protection de la police et leur reprocha violemment de "ne pas croire suffisamment à ce pourquoi ils se battaient", puisque lors de la révolte estudiantine de 1968, aucun n’avait eu le courage "de se jeter par une fenêtre ou de tomber à la pointe du sabre". Le texte de l’affrontement entre Mishima et les étudiants contestataires fut publié en librairie. Grand seigneur, Mishima fit don de la moitié de ses droits d’auteur au Zenkyoto, déclarant plus tard : "Ils utilisèrent l’argent à acheter des casques et des cocktails Molotov. Pour moi, j’achetai des tenues d’été pour la Société du Bouclier. Ainsi, tous les intéressés sont satisfaits". Bref, dans la société conformiste et optimiste du Japon d’après-guerre, Mishima dérangeait.

Humilié, condamné à vivre le cauchemar américain, le nouveau Japon refusait de suivre Mishima dans son désir pathétique de mourir. "J’ai scrupule à vivre quand j’aurai pu mourir à tout moment" déclare Isao, le héros de Chevaux échappés. Dans un pays qui oublie l’art de mourir, Mishima soutient comme les anciens samouraï que "la manière dont meurt un homme peut valoriser sa vie entière".

Aucune œuvre n’a lié autant que celle de Mishima, et de façon aussi constante, la mort au désir érotique, sinon celle de Thomas Mann. Pour l’écrivain allemand, comme pour le japonais, la vie ne s’exalte qu’aux app