26.04.2006

Soldat Politique

À notre époque d’impolitique où la sphère civile entend faire du repli sur elle-même le lieu du normatif, dégagée en cela de tout esprit de participation autre que celui préparant sa sortie de l’histoire, s’interroger sur la figure du soldat politique peut sembler ressortir d’une "modernité réactionnaire". Et pourtant, sans prétendre revenir à un soldat-citoyen d’un autre temps, la nécessité de résister à ce qui contredit notre avenir d’Européens indépendants demande plus que jamais d’accorder pensées et actes en un destin assumé non en dépit de la pluralité des valeurs mais bien à cause d’elle. Que chacun soit le soldat de sa propre "armée", voilà le maître-mot de notre phratrie :

"En se considérant soi-même sur le point de mourir, on peut juger chacune de ses actions qu’on est entrain de commettre dans sa valeur propre. La mort, disait Épictète, saisit le laboureur dans on labour, le matelot dans sa navigation : 'et toi, dans quelle occupation veux-tu être saisi ?'. Et Sénèque envisageait le moment de sa mort comme celui où on pourrait en quelque sorte se faire juge de soi-même et mesurer le progrès moral qu’on aura accompli jusqu’à son dernier jour. Dans sa lettre 26, il écrivait : 'Sur le progrès moral que j’aurai pu faire, j’en croirai la mort… J’attends le jour où je me ferai juge de moi-même et connaîtrai si j’ai la vertu sur les lèvres ou dans le cœur'. " (Michel Foucault)

Pour nourrir la réflexion de ce thème inactuel, nous proposons un texte de Carlos Salas issu de la revue espagnole Fundamentos n° 2 (1984), traduit par Rogelio Pete et publié dans la revue VOULOIR n° 80-82 (sept. 1991).

 

Réflexions sur la notion de "soldat politique"

 

Durant dix ans, au Vietnam, la machine de guerre des États-Unis d’Amérique, dotée de la meilleure capacité destructive que l’histoire ait jamais connue, a répondu avec une violence sans égal aux attaques d’une armée de paysans pour la plupart analphabètes. La capacité dévastatrice des bombardements américains a montré sa terrible réalité sans aucun masque : l’aviation américaine a, durant les 3 premières années de son intervention, arrosé le Vietnam d’une plus grande quantité d’explosifs que durant son intervention contre l’Allemagne et les Pays de l’Axe au cours de la IIe Guerre Mondiale. Presque chaque jour, le napalm boutait le feu à des villages, les brûlant en entier ; sur le terrain, les marines en rasèrent des centaines. La VIIe Flotte pilonna jusqu’à l’écrasement toute la côte du Golfe du Tonkin. En 5 ans, le contingent US passa de 15 000 à 500 000 hommes. Les armes les plus performantes de la technologie la plus récente furent employées sur cet excellent terrain de manœuvres et d’essais que constituait le Vietnam. Et cependant, cette armée fut mise en déroute.

Certaines choses résistent à la logique. L’intervention US au Vietnam en est une. Les guerilleros du Vietcong bien qu’approvisionnés d’armes de fabrication soviétique et chinoise restaient néanmoins, en tous points, en état d’infériorité face à la toute puissante machine de guerre américaine. En tous points effectivement excepté un : le moral. Les combattants de Pathet-Lao savaient pourquoi ils luttaient : ils étaient des Soldats Politiques et si la mort était leur destin, ils ne se posaient aucune question sur la vérité ontologique de l’être. Les 56 000 Américains qui laissèrent leur vie dans les marais du Viet-nam auraient-ils pu penser de même ? "Pour les Américains, ce fut une expérience tragique et purificatrice. Le géant industriel et la puissance militaire de l’Amérique ne purent atteindre la victoire. Contrairement à la Guerre de Corée où des forces réguliéres luttèrent sur des frontières reconnues, au Vietnam la supériorité technologique en armements et la puissance de la flotte aérienne se sont révélées insuffisantes contre un ennemi spécialisé dans la guerre insurrectionnelle et pénétré de ferveur révolutionnaire" (Pallmer & Colton in Histoire contemporaine). Cet exemple de ferveur ne fut pas d’ailleurs le 1er de l’histoire. Les 300 Spartiates de Léonidas, les légions de Scipion, les Croisés de Richard Cœur de Lion firent montre d’une même fermeté morale. Nous sommes devant le phénomène du Soldat Politique.

Soldat national contre soldat international

Machiavel considérait que l’une des causes de la ruine de l’Empire romain réside dans cet égarement qui consiste à vouloir grossir ses troupes, jusqu’alors invaincues, de mercenaires. Pour Machiavel, un mercenaire, quelque soit l’importance de la solde reçue, manquera toujours d’une valeur suffisante devant l’adversité. Par contre, les troupes de nationaux, enrôlés dans des contingents nationaux, seront capables de donner leurs vies pour un Prince : "L’expérience nous enseigne que seuls les princes défendus par des armées qui leur sont propres et les républiques qui jouissent de ce même bénéfice font de grands progrès, tandis que les républiques et les princes qui s’appuient sur des armées de mercenaires ne récoltent que des revers" (in Le Prince). Toujours selon Machiavel, les mercenaires seraient des gens souvent sans idées précises, ambitieux, sans discipline, peu fidèles, fanfarons et couards. La raison sautait aux yeux : "ils n’ont pas d’autre amour ni motif qui les attachent au Prince que ceux de leur petite solde".

Il est bien évident que le mercenaire est tout l’opposé du soldat politique. Pour le moins, les raisons de Machiavel sont convaincantes. Mais il laisse néanmoins sans explication le pourquoi de la milice nationale. En effet, pourquoi une armée formée par des hommes ressortissant d’une même communauté ethnique et culturelle était-elle supérieure à toute autre armée, par ex., celle composée d’hommes sous contrat ? Machiavel supposait que des hommes liés à un sol, parlant la même langue et partageant la même tradition, auraient de raisons de savoir ce qu’ils défendaient : patrie, coutume, norme, en somme, ce que nous appelerions une "unité philosophique". Nous savons bien que l’armée nord-américaine n’était pas composée de mercenaires, mais, en revanche, peut-on dire qu’ elle s’appuyait sur une unité philosophique ? Nous pouvons répondre sans hésitation : non.

La morale des "pilgrims" se vida de son contenu lorsqu’entra en scéne la "diversité philosophique" : "elle représente un indice de l’état de dissociation, de cohésion insuffisante du corps social. Ceci est déjà plus grave qu’une simple divergence dans les manières de penser" (in Pasado y Porvenir para el Hombre actual). Vu ainsi, par Ortega, la "diversité philosophique" scinde les nations en cassant les normes morales établies au cours des siècles. Elle fut, à 1ère vue, l’écueil le plus important que rencontra la démocratie américaine. Se battre contre quelque chose, lorsque l’on ne sait pas avec exactitude ce que l’on édifiera lorsque les volutes de brume se dissiperont, est décourageant. Mettre en déroute un Vietcong composé de partisans fanatiques alors qu’au pays, la presse, l’opinion publique et les milieux artistiques réclament à cor et à cri le retrait, est une tâche de titans. Jamais ne pourraient naître dans de telles circonstances des soldats politiques.

Les 3 clés de la victoire

Il semble qu’il faille 3 causes pour qu’un soldat commun se transforme en soldat politique : une injustice, un ennemi et une mission. Les forces de frappe se mesureront alors par le nombre des individus qui participent ouvertement et librement à ces 3 causes. Les Espagnols de la guerre d’Indépendance (1808) les reçurent servies sur un plateau : l’injustice : l’invasion du pays ; l’ennemi : Napoléon ; la mission : l’expulsion de leur territoire de toutes les troupes françaises. Voilà des motifs plus que suffisants pour soutenir un moral de lutte.

Bismarck donna aux peuples germaniques 3 autres motifs pour la consolidation de l’unité de l’Empire : une injuste atomisation de la communauté allemande, une Autriche décadente et oppresseuse et le devoir du soldat prussien à rétablir l’unité. Pour le cas où l’on se heurterait à un ennemi ayant les mêmes arguments, on aurait alors recours à ce que Napoléon appela, en l’adptant, "la logique des baïonnettes". Le reste est question de persévérance.

Le Manifeste du Parti Communiste rédigé par Marx et Engels fut le 1er manuel contemporain du Soldat Politique, avec la particularité de ce que l’ennemi n’était pas extérieur mais intérieur, aussi intime à une communauté nationale que la corporation patronale. La mission des ouvriers fut dès lors et inexorablement de renverser "par la violence tout l’ordre social existant. Les classes dominantes peuvent trembler devant une Révolution Communiste". Et en plus des 3 clés, une consigne : "Prolétaires de tous les pays, unissez vous !"

Jusqu’alors, les "soldats politiques", les "forces autochtones" s’étaient distinguées par l’accomplissement d’une mission contre une entité étrangére à la communauté. Les campagnes militaires étaient capables de réunir coude à coude le valet de ferme et le propriétaire terrien. L’entrée en lutte unissait en un seul bastion celui-ci et celui-là. L’arrivée du Manifeste mit un terme à ce genre de pacte.

Et comme si les siècles précédents eussent servi de banc d’essai à la mise en scéne la plus tourmentée, le XXe siècle fit office de théâtre pour représenter la consécration définitive du soldat politique. Ce qui s’était répété de temps à autre le devint de manière soutenue. Dans un implacable bombardement idéologique, les gouvernements endoctrinèrent leurs fantassins aux consignes et motifs de leur mission dans le monde : effacer l’injustice, annihiler l’ennemi, accomplir son devoir.

De cette manière surgit la redoutable Garde Rouge de Trotsky, le "justicier" Fascio di combattimento de Mussolini, la SS, fer de lance de Hitler, et aussi les obsédants "Bo-Doi" de Hô Chi Minh. Toutes de puissantes armées politiques. Si leurs objectifs étaient différents, leurs fondements étaient communs. La Phalange macédonienne aurait fait long feu devant ces vives machines de guerre.

Le phénomène du soldat politique était-il réellement un phénomène aussi récent ? Dans la protohistoire humaine, la lutte pour la nourriture quotidienne ne donnait pas lieu à philosopher. L’instinct de survie était l’ordre du jour permanent. Il n’était pas nécessaire d’éduquer "politiquement" les jeunes car tous comprenaient instinctivement ce que pouvait signifier la perte du territoire. Les calamités naturelles et les agressions des tribus hostiles étaient les maîtres idéologiques" du clan. Mais avec l’avance de la technique, cet instinct de survie perdit l’impulsion protectrice des premiers temps. L’application de châtiments devint nécessaire afin que l’homme se souvienne en permanence de cet instinct primordial. Dans sa campagne des Gaules, César vérifia un usage qui naquit probablement de ce souvenir forcé : "Tel est l’usage des Gaulois. Pour entreprendre la guerre, ils obligent par la loi tous les jeunes hommes à se présenter armés et celui qui arrive le dernier au lieu de rassemblement, ils l’écartèlent" (in La Guerre des Gaules). Leçon terrifiante aux yeux d’un contemporain, mais vitale pour éviter la relâche de la troupe. Certaines tribus de l’Europe d’alors interdisaient l’approche des marchands auprès des troupes car le vin et les fastes pouvaient amoindrir l’esprit viril des soldats : "Aucun marchand ne pouvait entrer, ils ne permettaient pas l’introduction des vins ni de denrées semblables destinées au plaisir, persuadés que ces articles efféminent l’esprit et font perdre la vigueur, car ces soldats sont d’un naturel brave et fort". La religion et la politique se confondaient chez eux dans un même état d’esprit, en une norme morale héritée de leurs ancêtres.

Mais les communautés modernes, denses et complexes, se sont éloignées de manière radicale de cette connaissance primordiale. Faudrait-il affiner l’art gaulois de l’écartèlement ? Au moins en tout cas éduquer politiquement les jeunes recrues. Autrement dit, leur inculquer un moral.

Du moral du soldat

Tout bon stratége militaire apprécie comme une des armes les plus puissantes celle qui confére cette force animique qui a pour nom : le moral. Avec une forte dose de moral, on peut en une certaine mesure pallier même aux insuffisances de l’armement et aussi à celles du nombre d’hommes alignés. Le fondement d’un moral guerrier est le même dans toutes les armées ; seule varie la "tonalité" avec laquelle se manifeste cette puissance en un caractére déterminé. Mais dans le fond, il consiste à reconnaître que le droit que l’on a à l’existence est plus juste pour soi que pour l’ennemi. Lorsque le soldat perçoit chez autrui que ce droit à autant sinon plus de raison de s’exercer que chez lui, la guerre peut dès lors être considérée comme perdue.

Un Soldat Politique est une totalisation du moral. Bien que sans épée, sans possibilité de sortir vivant du combat, le soldat politique existera tant que survivra l’esprit de lutte et de victoire. Les exemples historiques ont été suffisants où l’on peut voir un groupe d’intrépides affronter avec héroïsme leur destin sachant que leurs vies s’éteindraient avec la fin de la bataille. Un colonel européen contemporain, Hans Frick, décrivait ainsi le moral du guerrier : "Cet esprit du combattant dépend des aptitudes guerrières d’un peuple, de la conviction qu’il a d’avoir la raison et le droit de son côté, de son éducation militaire, de la confiance qu’il met en ses chefs et en sa propre capacité, et, enfin, de l’état physique du soldat." (in Bréviaire tactique)

Les Spartiates de Léonidas, les Kamikazes nippons et certains Feddayims de la Jihad participent de ces particularités. Dans ces 2 derniers cas, la technique de convertit en une simple comparse devant le destin tragique du soldat.

Ce fut le génie de Clausewitz qui pressentit comme personne auparavant l’importance du moral dans ce qu’il dénomma "l’art de la Guerre". Celui qui exclurait de ses règles et de ses principes les facteurs du moral serait un mesquin et un maladroit. Si ces "agents moraux" échappent au savoir livresque, l’on ne peut oublier que leur influence confére le triomphe ou la déroute. "L’alliage" du physique avec ce qui relève du moral est inséparable car ils constituent un tout : "nous pourrions bien dire que ce qui relève du physique est la poignée en bois alors que ce qui reléve du moral est le métal noble de la lame. Par conséquent, le moral est la vraie et authentique arme à devoir manipuler" (in De la guerre). Clausewitz qualifia les facteurs moral comme étant la question la plus importante de la guerre, il se désolait de ce qu’on ne pouvait les quantifier, les classer et les chiffrer : "Ils forment l’esprit qui pénètre jusqu’au plus petit détail de la guerre ; ce sont eux qui s’unissent en premier en une étroite affinité à la volonté, laquelle dirige et met en mouvement toute la mase des forces."

Tels sont les piliers du moral. Il serait donc vain d’établir un tribunal pour décider qui détient la raison en une guerre. De même, il serait sot de soutenir le moral sur la base de démonstrations alignant causes et effets. En fin de compte, ce qui incite à la guerre totale est l’incertitude dans laquelle l’on est : continuerons-nous demain à exister ou disparaîtrons-nous ? Il est très vrai que le moral est fils de cet axiome naturel et non de déductions syllogistiques. C’est pour cette raison qu’il est déprimant d’entendre d’une armée, lorsqu’elle est devant une situation extrême comme l’est la guerre, qu’elle n’est pas empreinte d’un moral à toutes épreuves. La guerre, cette terrible circonstance, oblige qu’on lui fasse face comme le lion au combat et non à la manière de l’autruche qui plonge sa tête dans le sable.

Presse, Propagande et Persuasion

Il existe une infinité de moyens pour doter une armée d’un moral à l’épreuve des bombes. César, qui connaissait à fond la nature de ses légionnaires, avait pour habitude de se poster au sommet d’une colline non seulement pour voir mais aussi pour être vu de ses combattants. De cette manière, chaque Romain se sentait naturellement un héros et était mu par une force combative difficile à contenir par l’ennemi. La Guerre des Gaules posséde plus de valeur comme précis de propagande de guerre que comme ouvrage historique. Grâce à son sens pénétrant de l’observation, César notait rapidement les points faibles tant de ses hommes que de l’ennemi. Lorsqu’en pleine bataille, l’une de ses légions fléchissait, il se lançait à son secours afin de l’aider. Sa présence et deux coups d’épée rétablissaient le. moral et l’ordre de la troupe : "César était si pressé qu’il arriva sans bouclier, en arracha un à l’un de ses soldats en poste au dernier rang, pour ensuite aller se mettre en première ligne. Appelant les centurions par leurs noms, les exhortant à plus d’efforts, il ordonna d’avancer et d’élargir les rangs pour que les coups d’épées soient plus aisés et efficaces. Par sa seule présence, à la vue de leur général au milieu d’un danger extrême, les soldats reprirent espoir et s’illustrèrent à nouveau" (Clausewitz in De la guerre). La lecture de ce passage nous dit combien le moral du soldat est la clé de la victoire.

De nos jours, l’harangue est devenue la propagande. Les immenses armées humaines se nourrissent jour aprés jour de cette harangue moderne dont 1a chaire de vérité est le journal. En temps de guerre, il est l’appui inconditionnel du soldat, lui donnant foi en son combat, lui rappelant ses devoirs, bref le formant comme Soldat Politique.

Au cours des XVIIIe et XIXe siècles, la vulgarisation rapide de la presse servit tout autant à la division des Français qu’à les lancer dans des campagnes des plus audacieuses. Au début, chaque révolutionnaire possédait sa "feuille" déblatérant même contre ceux qui devaient être des siens. Le résultat fut cet infernal carrousel de prises de pouvoir et de chutes de gouvernements. La patience militaire à bout, ce fut le 18 Brumaire. Ces mêmes machines imprimantes furent alors employées à mouler la conscience des Français dans un droit unique, une seule administration, une seule éducation et un code civil, une "Grande Armée" - tout cela sous le sceau d’une seul esprit : Napoléon. Le soldat napoléonien parcourut l’Europe 15 années durant. Il put admirer les coupoles du Kremlin ; il vint à bout de la machine de guerre prussienne ; il pilla les pinacothéques italiennes et tint en un suspens angoissant les habitants des Iles Britanniques. Napoléon put proclamer à la fin de sa vie avec orgueil : "La France est une mine inépuisable. J’en ai été témoin en 1812 et en 1815. Il suffit de mettre le pied sur son sol pour que jaillissent armées et trésors. Un tel peuple ne sera jamais subjugué" (in Mémorial).

Ceci vu, on constate que la Presse et la Propagande qui se mettent au service d’une idée ont le même effet qu’une injection de béton armé dans la structure d’un édifice. Cette structure chez l’humain est "l’unité philosophique" ; une unité - peu importe laquelle – du moment qu’elle soit unique, indivisible et absolument intègre.

Alexis de Tocqueville, panégyriste de la démocratie américaine, vit en ce systéme une immense faille : "Dans les nations démocratiques, en temps de paix, la carrière militaire est peu suivie et estimée. Ce discrédit public pèse fort sur le courage de l’armée ; les esprits sont comme opprimés. Et lorsque survient un conflit, ils ne sont point capables de retrouver leur mobilité et leur vigueur" (in De la démocratie en Amérique).

Lorsqu’il y a divergence entre le sentiment militaire et civil, phénoméne qui apparaît quand une société est pénétrée de "divisions philosophiques", les nations en souffrant auront moins de poids spécifique à l’heure des grandes décisions. Un affrontement armé inattendu dévoilerait leur pusillanimité au grand jour. Probablement que c’est dans l’intention de se débarasser de ce "cercueil" que les 1ères mesures d’un gouvernement révolutionnaire marxiste sont le contrôle de presse et l’éducation. Le projet de base a toujours été composé de vastes plans d’éducation et de politisation populaires pour convertir les jeunes en Soldats Politiques et ce, en moins d’une génération. La différence entre ce systéme et ceux appliqués en Europe occidentale et dans ce qu’il est convenu d’appeler "Occident" est que, sous l’hégémonie marxiste, l’unité de la presse et de l’éducation populaire sont constantes alors que les démocraties occidentales ne sortent ces méthodes du tiroir que lorsqu’elles sont acculées à un conflit. Alors seulement l’on tente de doter le soldat d’un moral de lutte qui ne puisse être contredit sur ses fondements. Alors aussi, on tente d’arrêter les déviations fatales de la presse devant la nécessité d’une "unité philosophique".

Il y a peu, un journaliste français, JF Revel, publia un livre dans lequel il dévoila cette mortelle insuffisance des démocrates face aux systèmes totalitaires. Le problème reste en suspens : les démocraties sont le système le moins mauvais pour que d’autres États aux intentions douteuses en tirent profit. Mais si les démocrates prennent des mesures préventives, elles cessent d’être des démocraties car elles appliqueraient alors des méthodes totalitaires. Plus qu’une énigme, c’est un paradoxe digne de Zénon.

Ce journaliste dénonce les totalitarismes, plus particuliérement le soviétique, introduisant, selon lui, des "taupes idéologiques" dans la philosophie de l’Occident. Il secoue encore les consciences de l’Occident, piquant au vif leur infériorité idéologique : "La guerre idéologique est une nécessité pour les totalitarismes et une impossibilité pour les démocraties. Cela est consubstantiel à l’esprit totalitaire et inaccessible à l’esprit démocratique. Pour faire la guerre idéologique, il faut avant tout avoir une idéologie. Et les démocraties n’en ont pas une, mais mille, cent mille"(in Ainsi meurent les démocraties).

L’Europe devant sa IVe Guerre Punique

En résumé, le problème que l’on traite est éminemment stratégique. Le soldat politique se révèle l’arme la plus efficace d’une nation. Peu importe si ses principes s’accordent avec les normes philosophiques qu’accepte la nouvelle science. Peu importe la causalité, la non-contradiction, l’identité, la raison suffisante et le tiers exclu. Au moment décisif, celui que Clausewitz définit comme le moment de la "friction", il "faut y aller" avec une fermeté morale à toutes épreuves, celle qui est le propre des soldats politiques.

L’Europe se trouve actuellement à la veille de ce qui survint en des situations analogiques en 480 et en 216 avant notre ère, la 1ère lorsque les Perses mirent Athènes à sac et la seconde, lorsque l’Empire romain souffrit la déroute la plus grave de son histoire devant Carthage. Seule l’audace d’un Thémistocle et la patience d’un Fabius Cunctator arrivérent à protéger la culture que le destin s’obstinait à condamner.

Le plus délicat du "dossier" européen de l’heure présente est que, loin de former des soldats politiques, on répugne plutôt à le faire. À défaut, il pourrait bien arriver à l’Europe ce qui arriva, lors de son interrogatoire, à ce soldat français prisonnier du Viêt-minh : une impossibilité de répondre.

  • - "Répondez ! Pourquoi ne vous êtes-vous pas laissé tuer en défendant votre position ?"
  • Glatigny se posait lui-même la question...
  • - "Moi, je peux vous l’expliquer - poursuivit le commissaire du Viêt-minh – vous avez vu comment nos soldats, qui vous paraissent menus et fragiles, montaient à l’assaut de vos tranchées, malgré vos mines, votre artillerie et vos barbelés, et toutes ces armes offertes par les américains. Les nôtres se sont battus jusqu’à la mort parce qu’ils savaient, parce que nous tous savons, que nous sommes les détenteurs de la vérité, de l’unique vérité. C’est elle qui rend nos soldats invincibles. Et comme vous n’aviez pas ces mêmes raisons,. vous êtes ici, devant moi, prisonnier et vaincu. Vous, officiers bourgeois, appartenez à une société dévastée et pourrie par les intérêts égoïstes de votre classe. Vous avez contribué à maintenir l’humanité dans les ténèbres. Vous n’êtes que des obscurantistes, des mercenaires, incapables de dire pourquoi vous vous battez" (J. Lartéguy in Les centurions).

* Autres pistes de réflexion sur la toile :

------------------------------------------------------------------------------------------------

Cette affiche soviétique de 1942 (par Iraklij Toidze) fait appel au sentiment national contre l’armée allemande pour galvaniser le peuple, n’hésitant pas à invoquer les héros de l’histoire de l’empire russe. Elle a pour slogan "En avant, héros, pour le salut de la mère-patrie !" L’effort de guerre des Russes transformés en soldats politiques contribuèrent ainsi à sauver Staline de la défaite. L’interpénétration du passé héroïque et des batailles du jour présent est au demeurant une déclinaison du thème de la piété patriotique, fréquent dans les affiches de propagande de la période stalinienne. Cette orientation "nationale" ne doit pas surprendre : Staline souhaitait faire de l’Union soviétique la "patrie des travailleurs", opposé en cela aux thèses de Trotsky sur la "révolution mondiale". La femme active, la famille, la jeunesse, le sport et l’industrie, symbolisant la nouvelle nation révolutionnaire, étaient déjà utilisés pour renforcer les sentiments patriotiques des citoyens et, par là, le souci de servir l’État-parti.

21.04.2006

MATZNEFF

Voici une critique par Christopher Gérard du dernier roman de Gabriel Matzneff, suivie d'un entretien avec l'auteur, le tout ayant paru dans La Presse Littéraire de mars 2006. Ennemi de toute pesanteur ou bassesse, notre dandy de grand chemin nous rappelle que les rares instants de grâce (éveil des sens ou sublime du sacré pour lui) sont autant de signes que, selon une formule connue du sophianisme, la Beauté sauvera le monde. Une légèreté souvent provocatrice l'a bien des fois fait passer pour un esthète décadent mais ce serait là dénier un peu vite l'aspiration secrète à la grandeur qui innerve son écriture.   

 

Gabriel Matzneff, clandestin capital

"L’accoutumance est une lèpre que seule peut vaincre une vigilance sans cesse renouvelée" G. Matzneff (Les Passions schismatiques)


Cet apophtegme de Gabriel le Styliste se rapproche étrangement d’une sentence d’un autre contemporain capital, Ernst Jünger, qui, dans Le Cœur aventureux, met son lecteur en garde contre le plus grand danger qui soit : "celui de laisser la vie nous devenir quotidienne". Convergence de deux artistes chez qui se marient dandysme et doctrine de l’éveil !

Dans Voici venir le Fiancé, 8ème et ultime (?) roman, Gabriel Matzneff fait vivre sous nos yeux un conventicule de carbonari digne d’Alexandre Dumas : un austère hiéromoine, une baronne macrobiotique, un professeur de latin et de grec et son ami avocat, un cinéaste et sa maîtresse (une belle emmerdeuse), un séducteur jaloux, un couple lesbien, tous fins gourmets et zinzins d’Italie. Les aficionados de l'écrivain auront reconnu de vieux amis, tout particulièrement cette triple incarnation de l’âme matznévienne : le professeur Dulaurier, loyal et sincère païen ; Raoul Dolet, cinéaste incompris et réprouvé ; Nil Kolytcheff, orthodoxe hanté par son salut. Ces 3 visages attachants, qui font songer à la subdivision de l’âme selon Platon (sagesse, excellence et passions), incarnent aussi les 3 grandes tentations qui traversent toute l’œuvre de l’écrivain : le monastère (dans Mamma, li Turcchi !), la mort volontaire (dès Le Défi et L’Archimandrite) et la chasse au bonheur (dans la moindre de ses lignes).

En ce sens, Voici venir le Fiancé rassemble en un faisceau incandescent tous les thèmes de prédilection de l’écrivain, ses obsessions et ses hantises, ses goûts et ses dégoûts. Un lecteur platonicien - les Dieux savent à quel point le nietzschéen Matzneff prise peu ce penseur - pourrait interpréter cette œuvre comme l'illustration du conflit éternel entre le cheval blanc (les passions généreuses) et le cheval noir (les passions inférieures), maîtrisés avec peine par le cocher divin. Tantôt l'attelage contemple la beauté pure, tantôt il s'en éloigne, frappé d'une lancinante nostalgie.

Ainsi, les lecteurs de Vénus et Junon, son journal des années 50, retrouveront-ils inchangé le jeune et svelte rebelle de 1953, qui, loin de renier ses passions schismatiques, se rit des contradictions et défie les simplets (ceux qui croient que 2 et 2 font toujours 4), bien marris d’une telle constance. Mais voilà, Matzneff a compris depuis l’adolescence la grande loi héraclitéenne de l’alternance : "Dieu est jour et nuit, hiver et été, guerre et paix, abondance et famine. Il se transforme comme le feu mêlé d’aromates..." Pyrrhon et Paul de Tarse, thé vert et cassoulet : les contraires s’unissent sans s’abolir grâce au talent de l’écrivain, ici au sommet de son art.

Voici venir le Fiancé est d'une texture riche et puissante comme celle d'un choeur mais dont se laisse deviner 5 voix majeures qui sont autant de facettes de l'oeuvre :

  1. Roman chrétien : comme hymne à l'Eglise orthodoxe, "le lieu où le présent et le passé se mêlent le plus étroitement". Tout le récit se déroule pendant le carême "pravoslave" (ortho-doxe, traduit littéralement du grec en russe et francisé par l’impeccable lettré qu’est Matzneff)…même si les 1ères pages du roman nous transportent dans un restaurant des environs de Sorrente, où les membres du conventicule font joyeusement balthazar en italianisant à qui mieux mieux (Brindiamo ! brindiamo ! alla salute ! all’amicizia !). Si Nil Kolytcheff demeure le libertin dédié aux plaisirs de la chair et de l’esprit d’Isaïe réjouis-toi (1974), il n’en cache pas moins son tourment ("je suis une brebis perdue"), son espérance en un salut personnel. Ses gestes sont ceux de la foi, mais ses sentiments, ses pensées les plus secrètes évoquent davantage Pétrone ou Casanova que d'ascétiques staretz. Ne va-t-il pas jusqu'à grommeler, à l'office, que ses passions, loin de le souiller, justifient son existence? Pourtant, tout le roman baigne dans cette atmosphère "pravoslave", comme dans L’Archimandrite (1966). Gabriel le Sybarite nous initie à une théologie que, manifestement, il a étudiée : il y a aussi chez lui un côté séminariste surdoué ! La magie de la liturgie pascale, les hymnes et le dialogue constant avec un directeur de conscience qu'on voudrait fréquenter donnent l'envie de rejoindre cette société secrète pour y retrouver la princesse Antropozoff, le père Guérassime, ainsi que Lioubov, la belle iconographe.

  2. Roman crépusculaire : en ce qu'il nous met en garde contre ce que Matzneff appelle "les avertissements de la clepsydre". Le bohème fauché, l'esthète qui voyage en wagon-lit et craque pour un chapeau de chez Bross et Clapwell, décrit le péril majeur qui le guette : devenir un vieillard pathétique, inspirer la pitié. Le créateur y confie le secret des secrets : l’art est une tentative désespérée de sauver un moment, un visage, un baiser des atteintes du temps qui dévore tout. Acte tragique par excellence que de vouloir bâtir un mausolée d’où, un jour, surgiront les corps transfigurés. Que cherche son héros, son double, Nil Kolytcheff, si ce n’est, par un acte démiurgique qui l’égale au Christ, de préparer la future résurrection des amantes ?

  3. Roman mélancolique : en ce qu'il sera également lu comme une condamnation du monde moderne, tant l'écrivain s'emporte avec fougue contre cette crétinisation forcée que nous subissons tous les jours. Règne des sycophantes et des nouveaux quakers, lâcheté des élites et veulerie de la plèbe (plebs nata ad serviendum), ce tableau pointilliste de notre merveilleuse civilisation occidentale est plus que fidèle, visionnaire.

  4. Roman stoïcien : comme hymne au Fatum, à sa plus sereine acceptation. On voit ainsi à chaque page que le dialogue entre Henri de Montherlant et G. Matzeff n'a jamais cessé : 2 Romains de la haute époque continuent de s'échanger leurs impressions et leurs clins d'œil au sein d'une civilisation qui s'engloutit dans le grand cloaque.

  5. Roman de la maturité : il est la réussite majeure d'un grand styliste. G. Matzneff nous livre un roman testamentaire où il a donné le meilleur de lui-même tout en surprenant son lecteur à chaque page, car le style, ici bien plus baroque que dans les précédents ouvrages, je dirais presque précieux, le style donc, étincelant, nous empêche de refermer ce livre avant les bouleversantes dernières pages. Cet alliage imprévu de classicisme et d'argot de collégien ("c’est la fin, Séraphin"), ces italianismes (et ces latinismes : procrastiner, permaner, alluder), son magnifique éloge du subjonctif imparfait, ses trouvailles parfois désopilantes ("opiner du klobouk" m'a fait rire 3 jours), la richesse du vocabulaire (débagouler, farrago, rapicolant,…), tout séduit et conquiert le lecteur.


Mission accomplie, messer Matzneff !

------------------------------------------------------------------------------------------------

ENTRETIEN AVEC GABRIEL MATZNEFF

  • Voici venir le Fiancé est votre 8e roman, publié comme les précédents sous la casaque rouge et blanc de La Table ronde. Quel titre mystérieux, issu de la liturgie orthodoxe, omniprésente dans le récit !
  • Gabriel Matzneff : Ce titre s’est imposé à moi depuis très longtemps : une amie en a trouvé la trace dans Calamity Gab, mon journal intime de l’année 1985. C’est chez moi une chose courante d’annoncer des titres que je n’utilise que bien des années plus tard. Quant au thème, toujours d’après cette amie, j’annonce noir sur blanc dans mon journal cette idée d’écrire un roman dont l’unité de temps, comme dans la tragédie classique, correspondrait grosso modo à la durée du carême. Dans Voici venir le Fiancé, l’action débute le jour de la Saint-Tryphon, à peu près 3 ou 4 semaines avant le carême, et se termine une semaine après le dimanche de Pâques (le dimanche de Thomas dans l’Eglise orthodoxe). Il y a donc une unité de temps, d’environ 70 jours. Voici venir le Fiancé sont les 1ers mots d’un tropaire chanté 3 fois dans l’année par les orthodoxes : le lundi saint, le mardi saint et le mercredi saint. Le Fiancé, c’est le Christ, mais dans le roman, c’est aussi la rupture amoureuse, le bouleversement des choses, les événements ultimes. La fin d’une vie humaine, voire d’une civilisation. Ce chant appelle à la vigilance, à la lucidité et à l’éveil : "Voici venir le Fiancé au milieu de la nuit, bienheureux le serviteur qu’il trouve éveillé, indigne celui qu’il trouve assoupi ! Ô mon âme, garde-toi de t’abandonner  au sommeil, de peur d’être livrée à la mort et bannie du Royaume". C’est aussi, me semble-t-il, un beau titre et vous savez à quel point je suis attentif au choix de mes titres, car le titre d’un livre est aussi important que le prénom d’un enfant.
  • J’aime bien que vous parliez d’événements bouleversants, car c’est bien de cela qu’il s’agit pour la quasi-totalité de vos personnages.
  • Il s’agit d’un roman où s’entrecroise toute une galerie de personnages qui vivent des histoires d’amour et d’amitié. Il y a 3 couples d’amants : Nil Kolytcheff et Constance, une jeune femme qu’il a beaucoup aimée dans sa jeunesse, qu’il a quittée puis retrouvée après une longue séparation ; Nathalie, une dame plus sensible au charme des jeunes filles qu’à celui des messieurs, et une jeune iconographe prénommée Lioubov ; le cinéaste Raoul Dolet et Delphine, une jeune cinéphile rencontrée à Cannes. C’est aussi un roman sur l’amitié : l’avocat Béchu, le professeur Alphonse Dulaurier, la baronne Cramouillard sont des célibataires endurcis ; le père Guérassime, lui aussi, ce qui pour un moine est bien naturel ; le père Philippe, lui, est un prêtre marié mais (un peu comme l’inspecteur Colombo) on ne voit jamais sa femme. Le roman commence par un déjeuner amical qui réunit tous ces personnages dans un petit village au dessus de Sorrente, dans le sud de l’Italie. Certains de ces personnages sont nouveaux, en particulier les trois jeunes femmes, Constance, Delphine et Lioubov. D’autres existent déjà dans mes précédents romans, car mon ambition de romancier est de créer un monde, un petit univers, avec des personnages qui reviennent de roman en roman, étant entendu que Voici venir le Fiancé forme un tout, peut être lu indépendamment des autres. S’il y a une unité de temps, il n’y a pas d’unité de lieu et mes personnages bougent beaucoup : l’action du roman se déroule à Sant’Agata sui Due Golfi, à Naples, à Rome, à Paris, en Suisse, à Venise. Oui, l’amour et l’amitié, 2 thèmes essentiels.
  • Il en est un 3ème : la mémoire.
  • L’un des fils directeurs du roman est en effet la volonté qu’a Nil Kolytcheff de préserver le souvenir de ses amours mortes. Sa vie amoureuse a été fort agitée et sa hantise est de la sauver de l’oubli. Tout au long du roman, Nil travaille au classement et à la sauvegarde des lettres de ses amantes, de leurs photographies, des documents qui les concernent, afin que tout soit préservé. Menant une vie bohème, voyageant beaucoup et logeant souvent à l’hôtel, il est pris d’un sentiment d’urgence : mettre ses archives en sécurité. Désir illusoire, me direz-vous ! Certes, la plus sûre des bibliothèques peut, telle celle d’Alexandrie, être consumée par les flammes. Un jour, la terre entière explosera. Il ne restera plus rien, ni du Louvre, ni du Parthénon, ni des souvenirs amoureux de Nil Kolytcheff. Mais en attendant la fin du monde le devoir de l’artiste est de se souvenir, de fixer l’instant fugitif.
  • Voici venir le Fiancé est le récit d’un lent dépouillement…
  • Exactement. Nil veut sauvegarder ces archives et en même temps s’en délivrer.
  • N’est-ce pas un leitmotiv de votre œuvre, carnets noirs, poèmes et romans inclus ?
  • En effet, c’est un leitmotiv de mon travail d’écrivain, une sorte d’obsession. Un de mes précédents romans s’intitule Ivre du vin perdu.
  • Dans Voici venir le Fiancé, la religion ne vient-elle pas faire le lien entre l’amour et la mémoire ?
  • Oui, à cause de ce temps particulier du carême qui rythme la vie de mes personnages, y compris ceux d’entre eux qui sont agnostiques, sceptiques, comme par exemple Nathalie de La Fère et Alphonse Dulaurier. Personnages où j’ai mis beaucoup de moi. On peut très bien, et c’est mon cas, avoir un fond de pyrrhonisme, éprouver des doutes sur les vérités qu’enseigne l’Eglise et en même temps avoir le sens du sacré, de la transcendance. Que mes personnages soient chrétiens ou épicuriens, ou les deux à la fois, au demeurant peu importe. Je n’ai pas écrit un roman à thèse. J’ai tenté de faire vivre des personnages de chair et de sang; j’ai voulu qu’on les vît bouger, aimer, souffrir, vivre avec leurs passions, leurs contradictions, leurs déchirures. Et ce qui pourrait paraître de l’esthétisme (par ex. tel athée qui va à l’église parce qu’il est sensible à la beauté des offices) exprime en réalité un désir d’ordre spirituel, une nostalgie du divin. Il y a la tension des passions amoureuses, la tension qui anime Nil se penchant sur ses amours défuntes ; il y a aussi la tension du temps du carême. C’est cette triple tension qui donne au roman son élan, son unité émotionnelle. Considérez, par ex., le couple formé par Nathalie et Lioubov : une athée qui (bien qu’élevée chez les bonnes sœurs) est totalement fermée à l’enseignement de l’Eglise et une chrétienne fervente qui peint des icônes. Malgré ces différences, cette vieille femme et cette jeune fille s’aiment et s’acceptent telles quelles.
  • Un couple schismatique ! C’est très matznévien, non ?
  • Oui, mes couples sont volontiers schismatiques : différence des classes sociales, différences des âges… J’aime décrire des amours hors la loi.
  • Comme c’est étrange…
  • Ce doit être l’une de mes constantes. Des amours irrégulières, et aussi des amours douloureuses. Ainsi, par exemple, lorsque Nil retrouve Constance, une amante avec laquelle jadis il avait rompu brutalement, elle n’est plus libre, elle a un autre homme dans sa vie, qu’elle refuse de quitter, et c’est à son tour, à lui, le cynique, le libertin, l’infidèle, de devoir partager la femme qu’il aime, de souffrir…
  • … de connaître les affres…
  • … de la jalousie.
  • N’est-ce pas un renversement complet dans votre œuvre romanesque, cet intérêt pour la jalousie masculine ?
  • Non, car j’ai déjà beaucoup écrit sur la jalousie des messieurs ! Prenez Hippolyte dans Les Lèvres menteuses : voilà un grand jaloux… qui réapparaît d’ailleurs dans ce roman-ci en silhouette, comme bien d’autres : Angiolina, l’ancienne maîtresse de Nil, par ex. Tous mes personnages en fin de compte sont des être vulnérables, des blessés : ni dans mes romans, ni dans la vie, je n’aime les rouleurs de mécanique. L’art commence là où il y a une blessure, parce que le bonheur n’est pas un thème d’inspiration. Ce sont les obstacles, les crises, les trahisons, les ruptures, les divorces qui inspirent le romancier, et non les paisibles joies petites-bourgeoises. Prenez les contes de notre enfance, Andersen et Perrault. Il n’y a histoire que lorsque la méchante sorcière transforme le jeune prince en crapaud et enferme la jolie princesse dans une tour. Mais dès que l’ex-crapaud, redevenu prince, délivre la princesse et l’épouse, l’histoire s’achève. "Ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants", écrit l’auteur et il s’empresse de tracer le point final. Le bonheur n’est pas romanesque. L’Enfer de Dante est plus bandant que son Paradis.
  • Et pourtant, toute votre œuvre chante le goût du bonheur…
  • La chasse au bonheur, chère à Stendhal ! Elle donne son tonus au récit. Il ne faudrait pas que les lecteurs de La Presse littéraire pensent que Voici venir le Fiancé est un roman triste, car on y rit beaucoup.
  • Certaines pages sont désopilantes, et l’usage de l’italien renforce cette impression d’allégresse.
  • Oui, l’Italie…
  • L’italomanie même !
  • Cette italomanie est très ancienne, on la rencontre chez moi dès mon 1er livre, Le Défi, où sont extrêmement présentes l’ancienne Rome et la Venise moderne. Cela dit, il est vrai que depuis 1996 je vis en Italie de façon plus prolongée et systématique. J’y allais depuis mon enfance, mais en 1996, l’atmosphère à Paris étant devenue pour moi irrespirable, je suis parti pour l’Italie, je me suis mis à apprendre sérieusement l’italien, afin de me changer les idées, d’échapper à la tentation du suicide. Il me fallait absolument quelque chose qui m’occupât, qui me prît l’esprit en me délivrant de cette angoisse qui était alors la mienne de ne pouvoir aller dans une émission de télévision sans y être agressé, ni sortir dans la rue sans être boxé par de gros julots, insulté par des bonnes femmes hystériques, des pharisiennes haineuses …
  • Dunque, l’Italia !
  • Oui, l’Italie, la cuisine de l’Italie, la lumière de l’Italie, le soleil de l’Italie, et, avant tout, la langue italienne. C’est un point que j’ai en commun avec les personnages de Voici venir le Fiancé qui, hommes et femmes, clercs et laïcs, sont tous animés par l’amour de la langue italienne et le désir de la bien parler.
  • Vous avez toujours accordé la priorité au style, car vous êtes avant tout un styliste. Mais ce roman me semble encore plus baroque que les précédents…
  • Seule l’écriture fait la beauté d’un livre. Les idées, les sujets, les sentiments et les passions appartiennent à tout le monde. Seule la forme rend le fond beau et vrai à la fois. Une adolescente nue peinte par un médiocre, c’est une croûte, affreuse, obscène même. Peinte par Ingres ou Balthus, elle est morale parce qu’elle est belle. Ceux qui accusent les artistes d’immoralité se trompent : on peut écrire un livre illisible sur un vertueux commissaire de police qui sauve les bons citoyens, et un chef-d’œuvre sur un assassin qui égorge femmes et enfants. Peu importe le thème, ce qui compte, c’est la façon dont la mayonnaise prend.
  • Il y a aussi dans ce roman un aspect très moderne, à savoir l’irruption de diverses machines…
  • En effet. Il y a 2 personnages, l’ordinateur et le téléphone portable, qui y jouent un rôle d’importance. Delphine, l’amante de Raoul Dolet, sa jeune "admiratrice", passe le plus clair de son temps à le bombarder de SMS et à raconter leur vie amoureuse sur Internet.
  • Vous parlez à ce propos de "tortures inédites".
  • Oui, et il n’y a pas que Delphine : Mathilde, qui l’a précédée dans le lit de Raoul Dolet, c’est par SMS qu’elle apprend à ce dernier qu’elle ne l’aime plus et lui a trouvé un remplaçant. Je suis très fier de la description que je fais dans mon roman de cette nouvelle génération de jeunes filles électroniques.
  • … adeptes d’Internet et du téléphone portable que vous baptisez, à l’italienne, telefonino.
  • Telefonino, qui est bien plus joli, amusant à prononcer, que le mot français. sera une source de découvertes linguistiques pour les lecteurs, car j’y introduis des italianismes (et aussi quelques russismes), en réaction contre les envahissants anglicismes. Pour en revenir à l’allégresse, outre les passions amoureuses, il y a le ton, le tempo qui fait que le récit est mené tambour battant. Car en fin de compte, quelle que soit la qualité de l’analyse psychologique, quel que soit l’intérêt des thèmes, un roman ne s’incarne que par l’écriture. C’est en cela que est un roman chrétien : le verbe s’y fait chair.
  • Une chair ma foi bien nourrie… On se régale dans votre roman !
  • L’on y boit aussi. L’histoire commence par un festin chez Don Alfonso, à Sant’Agata sui Due Golfi, et se termine à Venise le verre à la main. On mange, on boit, on fait l’amour (à la romaine, à la byzantine, à la phénicienne). Et on allume des cierges devant les icônes, parce que l’Eglise est faite pour les pécheurs et non pour les saints.

    * A lire aussi :

19.04.2006

APPEL A SOUTIEN

Pour profiter d’un peuple économiquement, lui dénier sa culture est le préalable pour tuer dans l’œuf toute résistance. Les fanatismes de notre époque (Gasset, Monnerot ou Heidegger déjà le soulignaient) ne sont au demeurant que le revers du "système à tuer les peuples" : des sortes d’ersatz de la vie dont on prive les hommes quand on les traite comme des masses, c’est-à-dire " quand on les a vidés de la réalité substantielle qui était liée à leur singularité initiale, ou encore au fait d’appartenir à un petit groupe concret. Le rôle incroyablement néfaste de la presse, de la radio, du cinéma aura précisément consisté à passer une sorte de rouleau compresseur sur cette réalité originale pour lui substituer un ensemble d’idées et d’images surajoutées et dépourvues de toute racine réelle dans l’être même du sujet. Mais alors tout ne se passerait-il pas comme si la propagande venait apporter une sorte d’aliment à l’espèce de faim inconsciente qu’éprouvent ces êtres dépouillés de leur réalité propre ? " (Gabriel Marcel, Les hommes contre l’humain).

Aussi nous faut-il saluer ici une courageuse association culturelle qui existe depuis près de 40 ans et a toujours lutté contre l’idéologie dominante avec une rigueur exemplaire. Elle n’a jamais séparé le combat culturel essentiel pour définir un projet de civilisation, seul à même d’examiner les conditions politiques d’une Grande Europe comme destin, et une ouverture sur un monde qui ne sauvegardera sa pluralité qu’en luttant contre l’occidentalisation, c’est-à-dire contre l’hégémonie de l’individualisme économique comme seul dénominateur commun.

Il s’agit du GRECE. Or sa spécificité dans le paysage intellectuel français, où d’ailleurs elle subit une ostracisation médiatique, est mise à mal en raison de difficultés financières qui menacent sa pérennité. De fait nous relayons ici l’appel à soutien lancé sur leur site. La gestion de leurs revues, Nouvelle Ecole et Eléments (revue trimestrielle diffusée par les NMPP dans bon nombre de librairies), étant indépendante, vous pourrez envoyer vos dons même modestes à :

GRECE, 99 - 103, rue de Sèvres, 75006 Paris

Un justificatif permettant des déductions fiscales pourra vous être retourné par courrier sur simple demande. Suivant l’adage nietzschéen que c’est à mi-pente qu’on mesure le mieux un parcours, nous livrons ici l’éditorial du n°34 d’éléments (avril 1980) écrit par Robert de Herte et qui rapidement témoigne de la fidélité aux principes qui anime le GRECE depuis ses débuts : relier les solutions locales à un problème global.


La superbe couverture du n°34 par Olivier Carré


 ----------------------------------------------------

* Ni des esclaves, ni des robots *

Ce n’est certes pas un hasard si le Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (G.R.E.C.E.), en liaison avec lequel Éléments est édité, porte dans son intitulé une référence à la civilisation européenne - et non à la civilisation occidentale. Bien entendu, pas plus que nous ne résistons à l’ "appel féerique venu de l’Occident" dont parle Stefan George dans Le septième anneau, nous ne récusons ce qui, ici ou là, a pu s’écrire pour la "défense" de l’Occident (Henri Massis) ou contre son "déclin" (Oswald Spengler). Par contre, au vu de l’évolution des termes, nous contestons le vocabulaire.

Au fil des siècles, la notion d’Occident a constamment évolué. À l’origine, l’empire d’Occident, l’imperium Hesperium, désignait l’État dirigé par Honorius, issu du partage de l’empire romain à la mort de Théodose (395). On remarquera que c’était déjà le symbole d’une division. Par la suite, l’ "Occident" s’est identifié à la diaspora européenne. (De surcroît, il se croyait chrétien). Au XIXe siècle, on opposait globalement l’ "Orient" et l’ "Occident" : East is East, West is West, disait Kipling. À la même époque, en Russie, les "occidentalistes", c’étaient - déjà - ceux qui pensaient que la Russie, pour devenir une nation moderne, devait s’ "ouvrir au monde" et perdre en partie son identité.

Aujourd’hui, si l’on parle d’ "Occident", c’est pour désigner, d’une part, l’ensemble des nations industrielles développées par opposition au Tiers-Monde ; d’autre part, l’ensemble que formerait, à l’enseigne de l’atlantisme et du libéralisme, le "monde libre" euro-américain. Cette désignation nous semble doublement équivoque et fondamentalement contestable.

Il n’y a pas de "Tiers-monde". La façon dont on a réuni sous cette étiquette commode toute une série de pays non développés (ou en voie de développement) sur la base d’une définition empruntant à la fois au racisme implicite et à l’économisme grossier, est une vue de l’esprit. L’actualité, en effet, ne cesse de montrer quelle erreur ce serait de voir dans le "Tiers-monde" un ensemble homogène, en voie d’unification, dont la destinée, le mode de vie, les aspirations et les structures pourraient, pour le plus grand bonheur des "experts occidentaux", se ramener à un modèle identique. Erreur tout aussi critiquable, d’ailleurs, que le fantasme d’un "Tiers-Monde" appelé à déferler sur le "monde blanc" : l’avenir ne nous apparaît pas, c’est le cas de le dire, sous ces couleurs - et la notion même de " monde blanc " ne nous semble pas être une ligne de fracture rigoureusement essentielle pour la compréhension des relations internationales au cours des décennies qui viennent.

Quant au "monde libre", il faudra bien qu’on nous explique un jour en quoi consiste sa "liberté". "Un monde prisonnier à ce point de ses propres psychoses, écrit Philippe de Saint-Robert, n’est pas libre, et sa politique ne peut être une politique de paix" (Le Monde, 21 février 1980).

L’oppression américaine n’est ni meilleure ni pire que l’oppression soviétique. Elle n’est pas la même, tout simplement. La Russie soviétique brise les corps et muselle les bouches, les États-Unis détruisent les âmes et rendent tout discours insignifiant. Nous ne voulons pas plus de la "liberté" léniniste que de la "liberté" américaine. Être libre ne signifie pas pour nous : ne pas avoir à subir, être dégagé de toute contrainte, n’être soumis à nulle appartenance. Être libre signifie : avoir la possibilité concrète de se réaliser soi-même. Non pas être libre de, mais être libre pour quelque chose. Colonisation militaire ou colonisation morale, c’est toujours d’une colonisation qu’il s’agit. Nous n’envisageons certainement pas de devenir des robots pour éviter d’être des esclaves.

Ni par l’histoire, ni par la culture, ni par la géopolitique, ni par la philosophie, ni par les affinités fondamentales, l’Europe n’est liée aux États-Unis. Ce qui est bon pour les États-Unis est rarement bon pour nous. (Et vice-versa, serait-on tenté de dire, à titre d’avertissement). A l’inverse, tout ce qui peut entamer le condominium russo-américain, tout ce qui peut faire échec à la politique des blocs, est à terme bon pour l’Europe. C’est pour cela que l’Europe est naturellement solidaire, non de l’Ouest ni de l’Est, mais des forces nationales et populaires d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine abusivement regroupées sous le nom de "Tiers-Monde" - et qui, trop souvent, servent de boucs émissaires. C’est pour cela aussi que l’Europe ne devrait reculer devant rien de ce qui lui permettrait d’être elle-même et de se réaliser elle-même. L’Europe doit être européenne à tout prix, ce qui implique sa réunification et l’avènement d’une mentalité nouvelle.

Dans un discours prononcé le 20 février à Paris, Arthur Hartmann, ambassadeur des États-Unis en France, a eu le front d’affirmer que la recherche d’une troisième voie pour l’Europe - d’une "voie nouvelle entre les deux super-puissances" - était une "absurdité neutraliste". M. Hartmann, autrement dit, a tenu le discours du colonisateur. On peut penser que dans une Europe non colonisée, il aurait été expulsé.

Addenda : réponse de la rédaction d'éléments en son n°36 au courrier des lecteurs réagissant sur le dossier du n°34

"Ces lettres appellent toutefois plusieurs observations de notre part. Nous considérons en effet que le danger américain n'est pas moins pernicieux, pour l'Europe, que le danger soviétique, ne serait-ce que parce que l'influence délétère de la civilisation américaine rend les peuples qui la subissent extrêmement vulnérables face à la menace soviétique. En outrel'alliance atlantique a moins pour but de défendre l'Europe que de protéger l'Amérique en faisant de notre continent le champ d'éventuels affrontements militaires entre l'Occident et le monde communiste. D'autre part, l'Amérique n'a jamais secrété son propre antidote [allusion à un courrier cité de L. Pauwels]. La révolution conservatrice" américaine est une illusion et une dangereuse illusion. Et quant à ceux qui, de Edgard Poe à Ezra Pound, ont critiqué de l'intérieur les fondements de la civilisation américaine, ils ont été radicalement marginalisés, voire éliminés, lorsqu'ils n'ont pas été récupérés par un système qui présente cette particularité de se nourrir de sa propre contestation. Enfin, force nous est de constater que l'occidentalisation détruit tout sentiment d'appartenance nationale, alors que dans les pays soumis à l'impérialisme soviétique renaissent les formes les plus profondes et les plus farouches du nationalisme. L'esclavage soviétique n'est peut-être pas une fatalité, la robotisation américaine est sans doute une promesse..."

15.04.2006

MISHIMA 2

Nous revenons ici sur Mishima (voir 1er billet ici). D'abord par un article de Denys Magne paru dans la revue éléments n°34 (avril 1980) signalant 4 livres ramenant alors son oeuvre et son destin en pleine lumière. Puis par une recension de Bernard Marillier parue dans la revue Kalki n°4 (automne 1987, Pardès). Prix Nobel de littérature, Mishima avait trouvé son destin à 45 ans : en prenant d'assaut, sabre au poing, à la tête des 30 soldats de son "armée privée", le QG des forces d'auto-défense japonaise. Une fin aussi nette et pure que son oeuvre littéraire. Une mort aussi poignante que son combat pour gommer des mémoires le traumatisme de 1945. Un engagement total, intellectuel et physique, au service des valeurs du Japon éternel, souillés par "l'écume de l'humanisme", et une superbe leçon de morale.

Le printemps de Mishima
 

"Je pense qu’il est devenu fou". Le 25 novembre 1970, Eisaku Sato, Ier ministre du Japon, vient d’apprendre le suicide par seppuku (que nous appelons en Occident hara-kiri) de l’écrivain Yukio Mishima. Sato, qui battit le record de longévité des Iers ministres japonais, était loin d’être stupide. Très lié aux milieux capitalistes des "cliques financières" (le groupe Mitsui en particulier), représentant éminent d’un Japon sans passé né en janvier 1946, le chef du parti conservateur, en bon "laquais des USA" (l’expression est de Chou En-Lai), niait ainsi le geste rituel de Mishima pour le réduire à un acte de dément, relevant tout au plus de l’asile psychiatrique ou de la psychanalyse.

Plus lucide ou plus naïf que Sato, le ministre d’État Nasakone déclarait : "Nous devons tout faire pour empêcher les extrémistes de suivre l’exemple de Mishima, leurs actions détruisent la démocratie établie par la constitution actuelle". Le mot était lâché : quiconque osait contester le système imposé par l’occupant américain était traité d’extrémiste. La mort de Mishima procédant de la plus pure tradition nipponne, ainsi qu’en témoigne l’important essai d’Ivan Morris, La Noblesse de l’échec, sur les héros tragiques du Japon, c’est l’histoire entière d’un peuple qui basculait dans l’interdit, révélant ainsi combien la classe politique du pays était devenue étrangère à ce peuple.

Le lendemain, 26 novembre, les grands quotidiens de Tokyo mettaient à la une "l’acte criminel" de Mishima : le Mainichi Shimbum - tirage à 6 millions d’exemplaires - écrivait que la société japonaise était une "société démocratique, où la loi et l’ordre sont respectés" et que "des actes de fou, contraires aux règles de la société, ne sont pas admissibles". "Horreur et stupéfaction", telle avait été, selon le correspondant du Monde, la réaction de l’opinion. Quelle société ? Quelle opinion ? Fut-il vraiment stupéfait, le lecteur de Mainichi ou de l’Asahi, lorsqu’il apprit que "saisissant le sabre, il se l’enfonça au-dessous du sein gauche avec une telle force que la lame faillit lui ressortir dans le dos" et qu’ "ensuite il s’entailla profondément le ventre et, élargissant la blessure dans trois directions, il en fit jaillir les entrailles" ? Ainsi était décrit dans une chronique médiévale aussi célèbre que chez nous la Chanson de Roland, le suicide par seppuku, en 1189, de Yoshitsune.

Dans la mort, la distance séparant Yukio Mishima du héros japonais devenait aussi floue qu’au bord du rivage, la limite entre l’océan et la terre. Était-il vraiment horrifié, le spectateur, lorsqu’il vit les têtes décapitées de Mishima et du jeune Morita qui l’avait suivi dans la mort, après lui avoir tranché la tête d’un coup de sabre et s’être ouvert le ventre ? Par bribes, le récit de la célèbre bataille de la rivière Minato en 1336 lui revenait en mémoire ; la tête de Masashige et celle de son frère, reposaient, tels des lis fraîchement coupés, "sur le même oreiller".

Dans la mesure où les autorités américaines d’occupation, aptes à déterminer ce qui est nocif dans la culture d’un peuple et ce qui ne l’est pas, avaient interdit les chants patriotiques qui louaient le geste de Masashige, il était logique que celui de Mishima soit nié ou condamné. Tout se tenait.

Au Japon, et surtout en Occident, il était plus rassurant de fouiller dans la vie de l’écrivain pour expliquer ce suicide qui ne pouvait être alors interprété que comme un aveu de faillite. Les chacals furent prompts à réagir. Insidieux, le Monde parla de "personnage déjà bizarre et trouble, connu pour ses penchants spéciaux et son culte immodéré de la force virile" et brocarda son "armée d’opérette" ; les formules du prêt-à-penser idéologique furent mobilisées : "sado-masochisme" et "fascisme" entamèrent la valse poussive que Sartre avait jadis orchestrée dans L’enfance d’un chef.

Aujourd’hui une Vie de Mishima signée John Nathan, malheureusement sans les photos et l’index de l’édition américaine parue en 1974, vient de sortir en traduction française. Discrète dans l’analyse critique sur des œuvres-clefs comme Le Pavillon d’or ou La Mer de la fertilité, elle s’enferme dans les limites inhérentes à toute biographie extérieure : elle satisfait le goût de notre époque pour l’anecdote, apporte quelques éclairages sur la vie intime, mais ne nous apprend rien d’essentiel sur "ce qui animait l’âme" de l’écrivain, pour reprendre une expression de Mishima lui-même.

Kimitaké Hirakoa (Yukio Mishima est un pseudonyme littéraire) naît en 1925 à Tokyo, dans une famille bourgeoise. Son biographe américain ne cite jamais Montherlant auquel pourtant certains traits de son existence l’apparentent : une enfance protégée, déchirée entre une grand-mère abusive et une mère trop tendre ; le sentiment d’avoir raté un grand moment de l’histoire de son pays lorsqu’il est déclaré inapte au service militaire en 1945 ; plus tard un goût immodéré de l’exercice violent depuis l’haltérophilie et la boxe jusqu’au kendo, sorte d’escrime japonaise, qu’il décrit avec exaltation dans Chevaux échappés.

La personnalité de Mishima déconcerte un Européen. Aussi révolté qu’il ait pu être, il ne mettra jamais en cause l’autorité paternelle : sur les conseils de son père, il pose sa candidature au ministère des Finances et c’est avec son accord qu’il démissionne 9 mois plus tard ; par piété filiale il se marie à l’âge de 33 ans, n’intervenant que dans le choix des multiples candidates proposées par ses parents. Ceux qui l’ont approché se souviennent d’un homme d’une ponctualité maniaque, terriblement exigeant (comme Montherlant, il ne pardonnait pas la médiocrité), aussi réglé qu’un banquier.

Ambiguïté du personnage ! Célèbre à 24 ans pour un roman, Confession d’un masque, qui fait scandale au Japon, il écrit entre 1949 et 1970 une quarantaine de romans, 18 pièces de théâtre et un nombre considérable de nouvelles et d’essais. L’écrivain Mishima joue sur plusieurs registres littéraires : pour un public de midinettes, il bâcle en quelques jours des romans à deux sous qui paraissent en feuilleton ; grâce à quelques œuvres admirables comme Le Tumulte des flots, Le Pavillon d’or, Après le banquet et Le Marin rejeté par la mer (trahi par un médiocre film anglais), il est, avec son aîné et ami Kawabata, l’un des romanciers les plus connus du Japon contemporain ; les milieux traditionnels cultivés l’apprécient car il est le seul à pouvoir manier la langue et les conventions du Kabuki classique.

Plus ou moins provocateur - certains diront exhibitionniste - il joue les gangsters dans des films de série B et expose des photographies de lui-même, jugées "indécentes" par un public volontiers puritain. En 1968, avec quelques étudiants nationalistes, il fonde une association para-militaire, la "Société du Bouclier", inspirée des ligues du "Vent Divin" (en japonais kami-kaze, typhons qui avaient anéanti providentiellement les invasions mongoles au XIIIe siècle), et visant à rétablir le culte de l’Empereur.

Moins intègre - le mot a une résonance petite-bourgeoise et manque d’envergure - qu’obsédé de pureté et de perfection, Mishima croit au geste et estime que le savoir sans acte est "obscène".

Un trait définit parfaitement cette attitude. Invité à s’expliquer à l’université de Tokyo par les étudiants gauchistes du Zenkyoto (Front commun), il refusa la protection de la police et leur reprocha violemment de "ne pas croire suffisamment à ce pourquoi ils se battaient", puisque lors de la révolte estudiantine de 1968, aucun n’avait eu le courage "de se jeter par une fenêtre ou de tomber à la pointe du sabre". Le texte de l’affrontement entre Mishima et les étudiants contestataires fut publié en librairie. Grand seigneur, Mishima fit don de la moitié de ses droits d’auteur au Zenkyoto, déclarant plus tard : "Ils utilisèrent l’argent à acheter des casques et des cocktails Molotov. Pour moi, j’achetai des tenues d’été pour la Société du Bouclier. Ainsi, tous les intéressés sont satisfaits". Bref, dans la société conformiste et optimiste du Japon d’après-guerre, Mishima dérangeait.

Humilié, condamné à vivre le cauchemar américain, le nouveau Japon refusait de suivre Mishima dans son désir pathétique de mourir. "J’ai scrupule à vivre quand j’aurai pu mourir à tout moment" déclare Isao, le héros de Chevaux échappés. Dans un pays qui oublie l’art de mourir, Mishima soutient comme les anciens samouraï que "la manière dont meurt un homme peut valoriser sa vie entière".

Aucune œuvre n’a lié autant que celle de Mishima, et de façon aussi constante, la mort au désir érotique, sinon celle de Thomas Mann. Pour l’écrivain allemand, comme pour le japonais, la vie ne s’exalte qu’aux approches de la mort. Thomas Mann, en analyste subtil de la maladie, s’intéresse à l’étroit tunnel qu’elle creuse dans le vivant : peste dans La Mort à Venise, tuberculose dans La Montagne magique, syphilis dans Le docteur Faustus, cancer dans Le Mirage, la mort est un mal qui ronge, une passion. Pour Mishima en revanche, elle découle d’une mise en scène, d’un jeu violent du corps, de même nature que l’amour ou que l’exercice physique : la sueur, le sperme et le sang sont les trois fleuves qui coulent vers l’océan, image de la gloire et de la mort.

Cet océan terrible et lisse, qui absorbe les amants suicidés et rejette les marins pour avoir perdu la "conscience du danger" et choisi la terre ferme, s’achève par quelques vagues "entêtées à atteindre leur but" dans un ultime échec. Lorsqu’il a trouvé l’occasion de mourir, il importe peu au héros ayant choisi le bushido (la voie du guerrier) que ce soit en vain. Plus que la noblesse de l’échec, c’est la noblesse du néant qu’il faudrait dire. Il est évident que dans cette perspective, nos catégories psychologiques - celles de Freud, en particulier, que Mishima jugeait grossières - ne signifient plus rien. Le sacrifice du héros par le suicide permet "de changer sa vie en un instant de poésie" : la mort est à la fois aussi violente et inutile que les vagues de l’océan à l’assaut des falaises, aussi douce et nécessaire que la chute des fleurs de cerisier au printemps, sort que se souhaitaient les kamikazes de la IIe Guerre mondiale.

Cette vocation impériale de la mort est manifeste dans sa dernière œuvre, écrite entre 1965 et 1970, La Mer de la fertilité, cycle de 4 romans dont les 2 premiers, Neige de printemps et Chevaux échappés, viennent de paraître chez Gallimard. Cette monumentale tétralogie contient, selon Mishima, "le principal de ce qu’il avait à dire". En l’absence des romans suivants, Le Temple de l’aube et L’Ange en décomposition, en cours de traduction, il est trop tôt pour juger l’ensemble.

Ce roman de la société japonaise au XXe siècle oscille entre la "chrysanthème" et "l’épée" ; par là Mishima entendait la culture japonaise totale, aussi bien les objets "inoffensifs", féminins et raffinés qui plaisent tant à l’étranger, que les éléments jugés dangereux comme les arts martiaux, le bushido, le seppuku, voire le terrorisme.

Côté chrysanthème, Neige de printemps, histoire d’une passion amoureuse et tragique à la fin de l’ère Meiji. Côté épée, Chevaux échappés, qui se déroule dans le Japon militarisé de l’entre-deux-guerres. Isao, un jeune champion de kendo sacrifie tout à la pureté de son idéal. Non seulement il échoue dans sa tentative terroriste de tuer les capitalistes corrompus, mais découvre dans un Japon pollué par "l’écume de l’humanisme", que la pourriture n’a épargné personne, pas même les cercles patriotiques financés en sous-main par les grands trusts. Lâché par les militaires, trahi pour être sauvé de la mort par son père et celle qu’il aime, il s’aperçoit que tout n’a été qu’illusion. Décidé à "détruire l’esprit de mort qui détruit le Japon", il tue un riche capitaliste, puis se suicide devant l’océan. Ce roman, beaucoup mieux qu’une biographie, indique que Mishima ressentait le déshonneur du Japon dans sa chair, et que son "désir de mort" était éminemment culturel, bien plus profond que de vagues problèmes psychologiques.

On ne peut comprendre qu’en revenant à la catastrophe de 1945. Je ne veux pas parler seulement de la défaite militaire, mais des nombreux Hiroshima de l’âme dont furent coupables, en toute bonne conscience, les autorités américaines d’occupation : l’empereur dépouillé de son caractère divin, la démilitarisation constitutionnelle, le démantèlement du Shintô, l’interdiction d’œuvres littéraires largement antérieures à la naissance de la puissance occupante, le kabuki mutilé, etc. Le pessimisme naturel des Japonais ne pouvait être compris par une nation qui dépouille la vie de tout sens tragique, à plus forte raison si elle est victorieuse. Il faut relire, dans Le Pavillon d’or, les passages où l’occupant américain, méprisé pour son sans-gêne, souille par sa seule présence le temple qui, pour le jeune moine zen réduit à se donner en spectacle aux touristes, est l’essence même de la beauté.

Semblable à "un koto dont la moitié des cordes seraient cassées", le Japon, dans l’opération chirurgicale séparant le chrysanthème de l’épée, a perdu sa musique intérieure et rend "un ton grêle". Au siècle précédent, un philosophe samouraï, Oshio Heihachiro, que Mishima admirait fort, n’avait-il pas écrit : "Qu’est donc cette chose qu’on appelle la mort ? Il nous est impossible de nier la mort du corps, mais la mort de l’âme, voilà, certes, ce qui est à craindre". N’est-ce pas l’âme du Japon, et en même temps la sienne, que Mishima voulait retrouver en combattant ?

En ce sens c’est moins de nationalisme ou de patriotisme qu’il faut parler, que de frémissement sacré en présence de la tradition Japonaise toute imprégnée de légendes et de rites.

Situé, de par ses origines familiales, au carrefour de différentes variantes du bouddhisme, du confucianisme et du shintoïsme, Mishima semble avoir opté à la fin de sa vie pour un shintoïsme fortement influencé par le karman. Il est significatif que dans Chevaux échappés, les bouleversements révélateurs se manifestent sur des lieux ou au cours de cérémonies shintôs : avec ses montagnes saintes, couvertes de cèdres, de pins rouges et de sakakis, l’arbre du rituel shintô par excellence, ses cascades et ses grottes sacrées, ses petits sanctuaires de bois, ses joutes sportives d’adolescents purs de toute souillure ou ses vierges qui dansent un bouquet de lis roses à la main, ses banquets en l’honneur des dieux, le Japon de Mishima nous aide à comprendre ce que dut être la Grèce de Pindare...

Mais il n’était plus, le temps où le héros japonais, en toute sérénité, faisait ses derniers adieux à son prunier en fleur avant de se suicider. En une époque où le ciel et la terre sont séparés, où le soleil, image de la majesté sacrée de l’empereur, est obscurci, seul l’acte pur, décisif, du messager qui "hasarde sa vie, sans du tout songer pour soi-même à gagner ou à perdre", peut contraindre le ciel et la terre "à se rencontrer pour s’étreindre en souriant".

"À l’instant précis de sa mort, je vis son visage devenir le visage même de quelqu’un qui était né pour mourir d’amour. Toute discordance, en cet instant, était effacée" (Chevaux échappés). Il était midi, ce 25 novembre 1970. En cette fin d’automne, le soleil brillait d’un pâle éclat. Mais celui que vit Mishima derrière ses paupières lorsque "la lame tranchait dans les chairs", sphère éclatante, disque rouge pur et parfait, bondissait vers le zénith.

  • Y. Mishima, La Mer de la fertilité, Gallimard (2 vol. : Neige de printemps, 440 p. ; Chevaux échappés, 458 p.).
  • John Nathan, La vie de Mishima, Gal., 318 p.
  • Ivan Morris, La noblesse de l’échec, héros tragiques de l’histoire du Japon, Gal., 398 p.
  • N.B. : Les 4 volumes de la tétralogie de La Mer de la fertilité sont disponibles de nos jours chez Gallimard en Folio ou rassemblées en un volume dans la collection Quarto (2004, 1204 p., 24,50 €, tr. Tanguy Kenec'hdu, préfacé par M. Yourcenar). La revue NOUVELLE ECOLE n°29 (1976) a d’autre part consacré un article de P. Pascal très fouillé : L’inimitable exemple de Yukio Mishima. [commandable ici]

------------------------------------------------------------------------------------------------

UNE ORDALIE POUR MISHIMA



Yukio Mishima / Eikoh Hosoe : Ordalie par les Roses, préface de Yukio Mishima, traduit de l’anglais par Tanguy Kenec’hdu, Éditions Hologramme, 1986, 39 photos noir et blanc et ill. couleur, 104 p.

Le drame de la vie de Yukio Mishima, comme sa gloire posthume, tient bien, au niveau du public que l’on qualifie habituellement de "grand", en ce que le personnage, et plus précisément sa fin, marquée par le sang, qui souleva l’indignation, l’horreur ou l’admiration, évince l’œuvre, du moins en partie ; l’écrivain, par sa mort - et sa vie -, cache l’écriture. Contrairement à Jack London, par ex., dont la vie d’aventure, au contraire, exalte les romans. Le drame de l’écrivain japonais est d’avoir subi, soutenu et provoqué tous les clichés de l’artiste maudit. "Nihiliste", comme égaré dans le Japon moderne de "stricte observance économique" et s’abîmant dans le néant de l’esprit dont il fut le grand contempteur - ces clichés, dans son cas, étaient en partie vrais, ce qui ne les empêche nullement d’être des clichés, c’est-à-dire des "jugements" simplistes, pour ne pas dire primaires. Cette "disparition" de l’œuvre derrière l’homme, met par conséquent celui-ci très en relief. Elle est une nouvelle fois confirmée, bien qu’en vue d’une œuvre non-gratuite, au thème fortement signifiant, - par l’album de photos réalisées par le photographe qui bouleversa l’art photographique, et plus particulièrement celui du Nu : E. Hosoe.

Superbe livre, à maints égards, cette Ordalie par les Roses où collaborent et se répondent, le "regard" d’Hosoe et les "attitudes" de Mishima, sans oublier divers arrière-plans -, composés de peintures de la Renaissance, comme la "Naissance de Vénus" de Botticelli et de mobilier espagnol.

En fait, la 1ère impression sera une impression de "malaise", de "gêne", quant au montage du livre et des photos : omniprésence de Mishima et apparent manque de liaison entre ces dernières. Avant tout approfondissement, l’œuvre apparaît comme un amas de clichés, au sens photographique du terme, sans aucun rapport "organique". Il semble qu’un créateur fou les ait disposés là, sans schéma directeur préalable, pratiquant ainsi l’art pour art.

Cependant, une lecture des quelques textes qui y figurent, celle des titres des chapitres et l’étude des photos elles-mêmes, nous conduisent à une tout autre conclusion Cette œuvre se présente, de l’aveu même d’Hosoe, comme "un témoignage sur la vie et la mort" et, aurait-il pu ajouter, avec une double fascination, de laquelle devait naître cette forte création. Née essentiellement de la hantise que ressentait Mishima pour le supplice, le sang, la mort et la rose, jointe à l’admiration qu’il avait pour Hosoe, et de la fascination que celui-ci avait pour Mishima lui-même. Elle se présente comme une célébration d’Eros et de la Mort, un véritable défi, lancé à ce que l’écrivain nommait "le déclin de la chair", l’une des nombreuses lois à laquelle il refusait catégoriquement, en tant qu’homme, de se soumettre et donc de s’y noyer.

La Préface, - nous l’avons indiqué en titre -, est de Yukio Mishima. Ce n’est pas là la partie la moins intéressante de ce recueil. L’auteur de La Mer de la Fertilité s’y efforce de nous restituer ce que fut pour lui l’univers, né de l’élaboration du commun travail de lui-même et d’Hosoe, dans lequel il s’est senti absorbé. "Le monde où je fus entraîné sous l’enchantement magique de son objectif, était hors de toutes normes, infléchi, ironique, bizarre, sauvage, hétérogène (...) où s’écoulait pourtant un lyrisme sous-jacent qui murmurait doucement à travers ces canaux invisibles". Mais ce fut essentiellement "en un sens, l’inverse du monde où nous vivons, où notre culte des apparences sociales et notre souci de moralité et d’hygiène publiques engendrent d’infects et répugnants égouts". D’autre part, Mishima en profite pour nous livrer quelques-unes de ses "réflexions philosophiques", subjectives, mais cependant non dénuées d’intérêt, sur l’art photographique. "Tout le travail du photographe revient à filtrer ce dernier par l’une de ces deux méthodes. Il convient de choisir entre l’enregistrement et le témoignage", avance-t-il. A partir de ces 2 choix, 2 catégories de chefs-d’œuvre photographiques peuvent exister : celle de la photographie de presse qui appartient à l’enregistrement. "Les images filtrées par le photographe à partir de la réalité, (...), portent déjà un cachet d’authenticité que le photographe est impuissant à modifier (...) ; la signification même des objets, (...), devient le thème de l’ouvrage". La photo d’enregistrement capte "l’authenticité absolue de l’objet photographié pour forme et la purification du sens pour thème". Quant à la photographie de témoignage, "le sens des objets rapportés par la caméra perd certains éléments au cours du filtrage, tandis que d’autres éléments sont déformés (...), afin de servir d’éléments constitutifs de l’œuvre". Le thème de l’ouvrage, lui, tient "uniquement à l’expression du jugement subjectif du photographe". Dans cette optique, "l’art d’Hosoe est, au suprême degré, celui du "témoignage" (...)", conclut Mishima. Tout cela nous paraît assez bien vu ; mais ne pourrait-on pas avancer le fait que, en réalité, toute "démarche photographique" enregistre "pour" témoigner, et témoigne "par" l’enregistrement ? Si bien que, loin d’apparaître comme 2 modes d’application particuliers et distincts de l’art photographique, l’enregistrement et le témoignage s’inscriraient en fait dans un même processus du "faire" photographique.

Suit alors l’œuvre elle-même, constituée de superbes photographies en noir et blanc. Celle-ci se compose de 5 parties : le Prélude 1ère partie, variations sur un même thème ; la 2e partie, a pour titre La Vie au Quotidien, exposant les "absurdités du citoyen moyen, estimable, honnête homme " où l’homme seul devient fou ; la 3e partie, La pendule qui rit et le Témoin passif, ou l’homme moyen, autrement dit l’homme-gris, l’homme insignifiant à force d’être " moyen ", quitte sa " folie d’intimité" de la 2e partie, pour devenir "railleur et témoin" et "contrefaire la vie humaine toute entière". Cependant, malgré le rire dédaigneux et la quiète observation d’autrui, le "petit homme" est promis au châtiment qui viendra en temps utile. Auparavant, il lui faut passer par la 4e partie, Profanations diverses, un vaste monde où, à l’instar des animaux promis à un futur abattage, lâchés dans un champ pour leurs dernières heures de vie et de liberté, l’homme se trouve plongé, y ressentant, "par-delà le temps et l’espace", la libération de toutes ses contraintes, inhibitions et entraves, "de toutes les responsabilités de la vie en société". Cependant, tout cela n’est qu’une vaste illusion et parodie, où l’homme n’est libre que parce qu’il se croit libre. C’est essentiellement le domaine de la "Grande Illusion". Cela se conclut à la 5e partie, Le Châtiment de la Rose ; c’est le temps du "Grand Règlement", du jugement, de l’ "Ordalie" précisément, où le symbole de la Rose, fleur de beauté, de perfection, d’amour, fleur mystique, mais aussi fleur de sang et de mort, "armée" de ses cruelles épines, "apparaît au premier plan (...)". L’homme se doit alors d’affronter "la torture et une disparition sans cesse reculée". Mais la mort viendra et le conduira, enfin, "vers un sombre soleil".

A la fin de l’album se trouve une Note du photographe, Hosoe, qui nous fait part de sa rencontre avec Mishima, de ses intentions et de la longue élaboration photographique et artistique qui devait aboutir au livre ; suit une Histoire du livre, dont la 1ère édition japonaise, Barakei - Ordalie par les Roses -, ou Killed by Roses - Tué par les Roses -, en anglais, fut publiée par Shueisha à Tokyo en 1963. En fait, la signification de l’œuvre prend toute sa dimension, si on sait qu’elle fut ardemment voulue par Mishima qui, se "servant" du photographe, mime un étrange rituel, celui de la vie et de la mort ; l’écrivain y est à la fois "la plaie" et "la flèche", tel saint Sébastien, si cher à Mishima. Ordalie par les Roses est le prélude à la "mort volontaire" de Mishima, apparaissant, au même titre que sa tétralogie La Mer de la Fertilité, comme un poème, mais cette fois imagé, un adieu au monde. Vaste "dialectique de la vie et de la mort", cet album est, au demeurant, explicité, pour qui sait voir, à sa 1ère et dernière page, par une figure spécifique : sous la forme d’une "serrure". N’est-ce pas la "serrure" qui ouvre la vie - ou l’accès à cette vie - et qui "ferme" celle-ci, par la mort ? Mais est-ce bien là l’intention de l’auteur ? Une dernière remarque s’impose, quant à l’emploi du terme "Ordalie". Comme on le sait, il était employé au Moyen Age occidental pour désigner le "Jugement de Dieu", l’épreuve judiciaire à laquelle étaient soumises 2 personnes en litige. Il y avait donc un "aspect divin" dans ce type de jugement : Dieu y est partie prenante, départageant l’innocent et le coupable par un signe quelconque, en général par la mort de ce dernier. Or, il ne semble pas que, dans l’œuvre commune d’Hosoe et de Mishima, qui sont Japonais, avec les conséquences que cela entraîne sur le plan de la spiritualité, différente, en tout cas, de celle qui prévalait lors de l’emploi courant de ce mot, Dieu soit présent. Dans ces conditions, l’utilisation de ce terme d’ "Ordalie", provenant de la sphère chrétienne médiévale, choisi par Mishima, s’imposait-il ? Mais peut-être, il est vrai, la Divinité est-elle présente dans cette œuvre. Dans ce cas, il nous appartiendrait de découvrir à quel endroit et sous quelle forme Mishima l’a dissimulée à nos profanes regards.

medium_katana_gif.jpg

13.04.2006

Walter Flex

Le pélerin entre deux mondes.

Les Oies sauvages vont vers le Nord

                                                                 

Walter Flex*, Le Porte-Glaive, 152 p. [Commandable ici] [là]   [ou encore là]

Par une nuit de tempête sur le front de Lorraine en 1914, un étudiant, volontaire de guerre, griffonne les premiers vers de ce qui va devenir un des plus fameux chants d'Europe : "Les oies sauvages..." (devenu hymne par les vicisssitudes de l'histoire du feu 1er R.E.P.). C'est également le début d'un des ouvrages allemands les plus populaires de la Ière Guerre Mondiale. Dans le havresac des soldats, il côtoie Nietzsche, Schopenhauer ou Löns.

C'est que Le pélerin entre deux mondes est un hymne passionné à l'esprit des Wandervögel (Oiseaux migrateurs), mouvement de jeunesse qui associe retour à la nature et sagesse... Que la guerre, puisqu'elle s'est imposée, serve de révélateur à cet art de vivre, annonce d'une nouvelle communauté qui doit émerger dans l'avenir. Les appels presque mystiques au soleil et à l'esprit des forêts, la tendresse et la poésie qui baignent le récit de Walter Flex, les évocations d'un christianisme viril et d'un paganisme compatissant, l'absence de haine pour l'adversaire, le cri des oies sauvages deviennent autant d'échos des aspirations profondes du peuple. Contre les pesanteurs et les mensonges d'une société individualiste et mercantile, l'esprit Wandervogel dévellope une pédagogie de la libération et du respect. La présentation et la traduction de Phillipe Marcq restituent sobrement la lumineuse poésie du texte original. L'introduction de Robert Steuckers évoque parfaitement l'oeuvre et le contexte spirituel d'un auteur inconnu en France et oublié en Allemagne.

* : Walter Flex (1887-1917) est l'auteur des paroles du chant sublime Wildgänse (Les Oies sauvages). Il tombera au front pendant la Ière Guerre Mondiale, victime parmi les dizaines de millions de jeunes Européens sacrifiés pour rien.


* Sur la toile :

 

11.04.2006

SPORT

Notre résistance à l’interrègne de notre époque est indissociablement physique & spirituelle. L’exemplarité du modèle grec où c’est au gymnase, sanctuaire de l’unité corps-âme, que se cultive l’identité des Grecs est pour nous non nostalgie d’un retour mais recours à l’askèsis, l’exercice qui est devenu notre ascèse au sens moderne. Si le sport a une grandeur, c'est bien en tant qu'école de vie. C’est pourquoi nous livrons ici l’article stimulant du bulletin Jeune Dissidence (août 2004) dont il est au demeurant possible de commander les numéros soit sur le site Librad soit par correspondance : Editions Ars Magna BP 60426 44004 Nantes Cedex 1 (France). Si cet article insiste sur le fait que les Grecs, préservés de l’idée du péché originel, exaltaient la nudité d’un corps parfait en y voyant la manifestation du divin, à l'opposé de la tradition judéo-chrétienne qui liait au péché et au châtiment les besoins et les faiblesses de notre corps, cette part en nous de l’animalité, nous inscrivons pour notre part dans une perspective plus anthropologique le déni d’une corporéité entendue comme spirituelle. Le corps-objet, exhibé aujourd’hui par le sport-spectacle, n’est que le revers d’une aliénation plus profonde, celle là même qui réduit les peuples à la dictature de la marchandise. Nous gouverner nous-mêmes, cœur de notre esthétique-éthique anarque, c’est par là même faire de notre discipline de nous-mêmes l’articulation entre accomplissement de notre humanité et lutte pour notre destin d’Européen.

Le sport et les Européens, une vieille histoire

L'antiquité européenne atteste l'importance accordée au corps (et à sa célébration quasi liturgique par le sport) chez nos ancêtres - importance liée aux notions d’émulation pour l’excellence (agôn) et de jeu.


Des valeurs ancrées dans la psyché indo-européenne

Dans l'Iliade, nous trouvons la 1ère mention de joutes sportives propres aux Grecs. En l'honneur de Patrocle tué en combattant Troie, Achille organise une étrange cérémonie funèbre au cours de laquelle les guerriers s'affrontent afin d'honorer la mémoire du brave qui n'est plus. À Olympie, en 776 av. notre ère, s'ouvrent les 1ers jeux helléniques, joutes à caractère sacré - créées pour renouveler le contrat entre les Dieux de l'Olympe et les cités grecques, qui délèguent des champions pour rivaliser en leur honneur. Ces jeux illustrent maintes valeurs ancrées dans la psyché indo-européenne : exaltation de la santé physique, goût de la compétition, désir de dépassement, idée que l'apparence physique est le reflet de l’être intérieur, respect de l'adversaire, apologie de l’énergie vitale, unité profonde dans un commun culte du beau, refus de l'utilitarisme. Pour l’Hellène, le sport fait partie intégrante de sa vie. Plus même, c'est un art qui (comme tout art) dépend de l'harmonie. Les épreuves : course à pied, saut, disque, javelot, lutte, pancrace, sont destinées à forger un sportif accompli, condition préalable de l'homme complet.

À Rome, le sport est dès les origines conçu dans une optique différente. Pour ces soldats-laboureurs, les exercices sont d'abord un entraînement à la vie militaire. Caton l'ancien fait enseigner à son fils le maniement de toutes les armes, comment endurer le froid, comment traverser une rivière à la nage, etc. Dans le cirque, les jeux sont avant tout guerriers. Mais apparaît alors le type du voyeur-sportif : tandis que patriciens, chevaliers et même empereurs, ne dédaignent pas de descendre dans l’arène et de fréquenter thermes et palestres, la plèbe se contente d'un rôle contemplatif : elle n'entend pas participer, elle exige du pain et des spectacles.

Le diable au corps

À l'opposé de l’ancien esprit héroïque sportif des européens, la tradition biblique a constamment condamné le corps et, par voie de suite, le sport. C'est à cause d'une compétition organisée le jour du sabbat que des émeutes eurent lieu en Judée en - 175 contre le Séleucide Antiochos IV, provoquées par la décision du Grand Prêtre Yoshua qui s’était renommé Jason d’établir un gymnase sur la colline de Sion (cf. Maccabées II, 4-9 à 4-14). Pour les Maîtres talmudistes, le sport est bitoul zeman (temps perdu) et - note H-I Marrou dans son Histoire de l'éducation dans l'Antiquité - "adopter les usages des goyim, c'est essentiellement s'exercer nu, sur un terrain de sport". Le judéo-christianisme recueillera fidèlement cette détestation du corps dévêtu du sportif, l'enrichissant jusqu'à développer une véritable doctrine de la haine du corps.

Haine du corps (qui emprisonne l'âme), du sport, de ce qui est beau, du nu et du plaisir - sources de damnation - : on organise une société uniquement préoccupée, non de se perpétuer, mais de préparer le jugement dernier. Prier, pleurer, gémir, attendre, macérer dans les lamentations, autant de mots d'ordre lancés par ces "émigrés de l'intérieur" pour saper l'Empire. Des empereurs opportunément convertis firent le reste, et l'interdiction de l'activité sportive fut décrétée. Alors, Tertullien lançait l'anathéme : palestiia diaboli negotium (la palestre est l'oeuvre du diable) ! En 393, un édit de Théodose, interdisant les fêtes païennes, proscrit des Jeux Olympiques moribonds : l'universalisme romain messeyait aux Dieux de l'Olympe, et Pindare était mort sans successeur. En 475, sur ordre de Théodose II, le chef d'oeuvre de Phidias, la statue de Zeus Olympien, est détruite. Sombre victoire des iconoclastes...

Le voile tombe sur le sport, le corps, la statuaire. Pour longtemps, on ne se préoccupe plus que de formation morale et spirituelle. Avec, toutefois, de lumineuses ouvertures : qui soutiendra que la délivrance du tombeau du Christ fut l'unique raison des croisades ? Il faut autant y voir une expédition expansionniste montée par des princes avides d'en découdre, de se tailler des empires, de vivre aventureusement.

Plaidoyer pour l'homme total

La lecture des auteurs profanes anciens suscita, à la Renaissance, un redécouverte du sport et du corps libéré. Lisons Rabelais : "Gargantua luctoit, courait, saultoit, d'un saut perçoit un fossé, nageoit en eau profonde, une main en l'air en laquelle tenait un livre transpassoit toute la rivière sans icelui mouiller. Singulièrement estoit apte aprins à saulter hastivement d'un cheval sur l'autre et de chacun costé la lance au poing. Et jouait à la pile trigone, galantement s'exerçant le corps comme il avait l'âme auparavant exercé". Montaigne renchérit : "Ce n'est pas une âme, ce n'est pas un corps qu'on dresse, c'est un homme ; il ne faut pas les dresser l'un sans l'autre, mais les conduire également comme un couple de chevaux attelés à même timon". Mens sana in corpore sano : on semblait revenir à de saines conceptions de l'éducation, mais l'ampleur de cette revitalisation physique fut minime et réservée, une fois encore, à une élite désireuse d'occuper son oisiveté en défis duels, chasse et exercices militaires.


medium_jahn.jpgLe renouveau sportif se produit en Europe dans le sillage de l'agitation nationaliste, au XIXe siècle. La très romantique glorification de la Nation entraîne celle de ses ressortissants, d’où - à l'imitation du pionnier F-L Jahn (1778-1852) - la floraison d'organisation sportives où l'on fortifie le corps pour fortifier la Nation. Relancé par des étudiants marqués par l'idéologie révolutionnaire, le mouvement sportif n'est pas sans ambiguïtés que, d’ailleurs, l'on retrouve dans le néo-olympisme et dans l'esprit de son rénovateur, Pierre de Frédi, baron de Coubertin. Cet ancien officier, épris d'idéaux guerrier et nationaliste, conçoit toutefois les jeux comme l'illustration éphémère de la paix mondiale que pourrait amener une meilleure compréhension entre les peuples. Pour ce faire, il octroie à certains sports une valeur mondiale, au détriment des jeux des divers peuples mais aussi des disciplines spécifiques à tel ou tel peuple d'Europe.

Les penseurs inégalitaristes ne restent pas insensibles au renouveau sportif. Maurras assiste aux 1ers jeux en Grèce. Montherlant, sportif accompli, compose Les Olympiques et glorifie la corrida, sport viril où l'homme est seul face à sa mort. Julius Evola pratique l'alpinisme, qui lui inspire un remarquable ouvrage (Meditozioni delle vette). Mais c'est dans les pays totalitaires que le sport et le culte du corps sont poussés jusqu'à leur surévaluation : au dépens de l'image molle du bourgeois adipeux, à la gloire du "Travailleur" qu'idéalisent le statues chères aux régimes hitlérien et soviétique (cf Breker et Mukhina).


Le sport dénaturé

À partir de 1936, la tentation de politiser les jeux va s'affirmer, jusqu'aux jeux de Moscou en 1980. Puis de politisés au-delà du supportable, les J.O. vont devenir une immense opération financière.  La règle de l'amateurisme est lettre morte et une médaille se prépare longtemps à l'avance, dans les ministères et les laboratoires autant que sur les stades. Le sportif est travesti en panneau publicitaire vantant un produit. Le corps n'est plus avili en tant que source d'impudicité, mais en tant que marchandise.

Avec les mass media, le citoyen ventripotent - qui suit une rencontre télévisée, sirotant un pastis - se déclare "sportif" avec la même flamme que celui qui fréquente la cendrée, le ring, etc. Au demeurant, restons sans illusion : une étude de la Sofres montre que 20 % des Français seulement déclare pratiquer un sport. Et quels sports ! Les réponses sont symptomatiques de la primauté donnée aux loisirs : ski de descente, planche à voile, ping-pong, body building, tennis etc. ; "sports" qui appellent le mot de Gilbert Prouteau : "On peu homologuer une ligue de marelle, un district de croquet et un comité de la boule ferrée. Toutes ces activités ne sont que des distractions. Le sport est autre chose".

Autant dire que le sport n'est pas pris au sérieux, qu'il n'est compris que comme distraction et délassement, et que la recherche de la détente a expulsé toute notion d'effort et, à plus forte raison, de dépassement de soi. Après une brève renaissance (Coubertin, Hébert) voici donc poindre une nouvelle éclipse du corps, et des esprits maladifs se poussent du coude pour gribouiller leur haine de la beauté et de la force vitale. Un certain hebdomadaire parisien condamne même "l'élitisme sportif si profondément imprégné de la théorie du dépassement de soi qui règne sur les stades pleins de cette statuaire musculeuse à la puissance inquiétante". 2 pédagogues progressistes, Y. Domange et J-P Audrain, décrètent que "le sport c'est la légalisation de l'agressivité, la codification de la violence contre les autres ou contre soi-même".


Les bases d'une éthique

Les braves âmes qui veillent si scrupuleusement à ce que nous ne nous fassions point mal voient-elles qu'elles condamnent non pas les indécentes caricatures que sont les modernes olympiades mais bien la générosité, le don de soi, la compétition, signes de puissants ? Sentent-elles qu'elles ne condamnent pas la foire financière, mais le sportif qui a le respect de soi-même : que valent de beaux habits si le corps se délabre ? Les ennemis du corps, par lâcheté, paresse ou conformisme rejoignent dans leur détestation leurs authentiques pères spirituels C'est à Augustin que nous devons cette savoureuse condamnation de l'homme et de ses élans : "il faut rougir de cette passion, et de ces membres qui se meuvent d’eux-mêmes. On les appelle honteux parce qu'ils n'existaient pas avant le péché de l'homme : le mari pouvait féconder son épouse en toute tranquillité d'esprit et sans perversion du corps". En ces temps bénis, Odon de Cluny qualifiait la femme de "sac d'excrément". En ces temps rêvés, Abélard était émasculé pour sa passion totale pour Héloïse. Voilà la vraie filiation de "progressistes" qui ne se respectent même pas, qui ont renoncé à la dignité de leur corps.

L'idéal sportif, olympien, c'est bien autre chose. C'est "le culte volontaire et habituel de l'effort musculaire intensif, appuyé sur le désir de progrès et pouvant aller jusqu'au risque" (Coubertin). L'anglais Thomas Arnold le définissait comme une "compétition ludique procurant une formation morale par une Formation corporelle". Voici qui doit nous permettre de mieux comprendre le tempérament, le mordant mis par les Britanniques dans leurs exploits. Avec ces derniers d’ailleurs, nous partageons bien des sports "locaux" d'essence celtique. Mais, avec la Grèce, nous partageons également toute une éthique. Le Pr J. Delorme nous le rappelle : "C'est à Olympie que s'est répandue la pratique de la nudité athlétique. Implantée dans les palestres, elle a donné aux sculpteurs le goût de la beauté harmonieuse des corps et l'idéal de loyauté et d’excellence qui animait les concurrents a jeté les bases d'une éthique". Arthur Honegger a écrit : "De l'effort sportif naît une sorte de rumeur, quelque chose comme un hymne de joie et de force, un hymne silencieux de puissance". Et cet hymne pourrait bien nous garantir, pour un jour qu'il faut préparer, le retour de Pan, d’Apollon, des dieux de l'Olympe, et des jeux authentiques.
 

 

Dans la mythologie grecque, Prométhée avait volé le feu, symbole de savoir, à Zeus et l'avait offert aux hommes. Dans la Grèce antique, les cérémonies liées à la Flamme furent, avant tout, religieuses. Mais, elles acquirent, avec le temps et la mise en place de relais, un aspect sportif : des athlètes portaient en équipe une torche. Ainsi, lors de fêtes en l'honneur de la déesse Athéna, un relais amenait, au plus vite, une torche du sanctuaire de Prométhée à l'Acropole. Retrouvant vie en 1928, aux JO d'Amsterdam, la flamme olympique verra le rituel de son relais réinstitué lors des Jeux de Berlin en 1936. La Flamme est allumée à Olympie par une prêtresse selon un rite bien établi, puis est transmise au premier porteur qui débute alors le Relais de la Flamme. Il symbolise depuis lors, avec l'allumage de la vasque, le début des Jeux Olympiques.

* En suivant les fils de la Toile :

* A lire aussi pour approfondir :

  • Gymnasion. Étude sur les monuments consacrés à l'éducation en Grèce (des origines à l'Empire romain), J. Delorme, éd. de Boccard, 1960.
  • Les discours du corps, une anthologie, éd. Presses Pocket, 1993.
  • Corps et sociétés, D. Le Breton, éd. Klincksieck, 1988.

22:40 Publié dans ARTS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : sport, Europe

03.04.2006

ETE GREC

medium_ETE_GREC.jpegAu cours de ses pérégrinations, Jacques Lacarrière a su recueillir, dans la Grèce quotidienne, le sel de la culture antique, qui survit moins dans les pierres que dans un art de vivre immémorial. Dans L'été grec, il relate une expérience personnelle, inspiratrice de vocations vagabondes. Ce livre de voyage traduit également une réflexion vivante sur la civilisation européenne affrontée aux séductions de l'Orient, et sur la vitalité de la sensibilité païenne dans la religion byzantine. Un guide paradoxal et souvent capricieux, mais riche de découvertes et de suggestions originales. Nous livrons ici la recension de Joël Lecrozet paru dans éléments n°16 (été 1976). Nous ajoutons également l'encadré sur Renan rédigé par R. de Herte.

L'été grec : une invitation au voyage

Dans un petit livre paru chez Hachette en 1927, dans la collection Notes et Maximes, sous une délicieuse couverture rose ornée d'un panier d'osier débordant de fleurs, Paul Morand encourageait le lecteur, voyageur éventuel, à voir rapidement mais à comprendre bien. "L'impression, écrivait-il, que vous cause une ville, le choc d'un pays nouveau, c'est en somme l'affaire des premières quarante-huit heures".

Comme en amour ou en littérature, la séduction géographique est rapide et oppressante. Stendhal arrivant à Milan le 10 juin 1800 s'exclamait : "Mon cœur ne sent que Milan !" tandis que Guillaume Francœur, le double d'André Fraigneau, égaré sur la route d'Arcadie près d'Olympie, ressent "un plaisir d'une qualité indicible, complexe, lumineux, raffiné et maladif lui occuper l'esprit et le corps. Stupidement (pense-t-il), j'en vins à me répéter à voix basse : je vais parler grec, je suis chez moi".

Qui n'a éprouvé de tels instants ne peut aimer le dernier livre de Jacques Lacarrière : l'Été grec. Depuis le Rendez-vous de Patmos de Michel Déon, auquel Lacarrière rend hommage, rien d'aussi beau et d'aussi vrai n'avait été écrit sur la Grèce. Parce qu'il est "le livre d'une amitié, d'une liaison au sens amoureux du terme, avec un pays, un peuple", parce qu'il est injuste, colérique et partial mais aussi attentif au foisonnement et aux frémissements de la vie sous tous ses aspects, l'Été grec est le récit de voyage que j'aurais aimé écrire au retour de mes séjours en Grèce.

De l'Arcadie, "ce pays clos tout en montagnes qui ont pour toit jour et nuit le ciel bas" dont parle Séféris, à la mer Égée "si riche en îles que jamais l'horizon n'y est nu", Lacarrière s'est promené en Grèce pendant 20 années, l'humeur vagabonde, piétonnière et solitaire. Ses connaissances historiques, littéraires, artistiques, assimilées en dehors de la poussière de la Sorbonne et des universitaires frigides ou impuissants, lui sont très vite apparues comme des moyens d'épouser plus intimement la Grèce quotidienne, surprise aussi bien à Mycènes que sur un caïque ou dans une taverne. C'est à Delphes en effet, pendant la guerre civile de 1947 que Lacarrière est "délivré à jamais du mirage des pierres". Devant des statues, mal enfermées dans des caisses de bois pour les protéger de la destruction, Lacarrière sent qu'une Grèce meurt en lui et qu'une autre naît. "Je me souviens, note-t-il, du Sphinx de Naxos émergeant de son lit de paille comme un dieu absorbé par des sables mouvants. Naissait-il ? mourait-il ?".

La vie quotidienne de la Grèce apporte la réponse : "La culture n'est pas un mot mais une façon de vivre". Et en Grèce, remarque Lacarrière, cette culture se traduit par une mythologie, une réalité, une langue toujours vivantes après quatre mille ans d'histoire. Un exemple ? Deux gosses de pêcheurs jouent avec un crabe au bout d'un moment l'un demande : qu'est-ce qu'il fait ? L'autre répond : charopalevi. Littéralement : il lutte contre Charon. "Ces deux enfants grecs, écrit Lacarrière, apportaient sans le savoir le défi du temps, la force interne d'une culture qui, comme le fleuve d'Héraclite, est la même dans le changement".

Cette liaison consubstantielle entre le passé et le présent, "cette alliance invisible, ce pacte continué entre le plus lointain passé et le verbe contemporain de la Grèce", Lacarrière les met en valeur avec une perfection rarement atteinte. Animer le passé à partir du présent et éterniser ce quotidien en vertu du passé est toujours un exercice périlleux. Attentif aux sons, aux couleurs, aux odeurs, aux atmosphères les plus subtiles, aux gestes les plus secrets, aux harmonies les plus délicates, Lacarrière engage un dialogue avec Icare et Antigone sans que nous soyons étonnés, et Eschyle et Eisenstein conversent avec la même liberté que les animaux et les fillettes de Marcel Aymé dans ses Contes du chat perché.

D'itinéraires, Lacarrière a la sagesse de n'en point proposer. À chacun selon sa fantaisie. Mais il rappelle les lieux où l'on reste "à écouter le miaulement des chats, le bruit sec d'une branche qui casse, le murmure des conversations (…) perdant toute conscience du temps comme si ce paysage, ces cris et ces couleurs étaient devenus fragments d'éternité".

De mon 1er voyage hellénique, sac au dos, étudiant fauché, j’ai conservé des souvenirs d'une extrême précision de 2 lieux décrits par Lacarrière : : l’Athos et Delphes. Je dois avouer que depuis la lecture de l'Été grec, une idée me taraude : y retourner.

Le quart du livre est en effet consacré au mont Athos, peut-être les pages les plus belles et les plus profondes de l'ouvrage. Cette fascination pour l'Athos avec sa pauvreté et sa puissance, avec ses liturgies où se mêlent odeurs, musique, et gestes, Lacarrière la comprend comme la continuation d'une sensibilité pré-chrétienne, païenne et comme l'attrait qu'ont eu les grecs, en particulier depuis Alexandre le Grand, pour les mirages impérieux et les somptuosités charnelles de l'Orient. "On est bien loin ici, Lacarrière, de la mythologie sirupeuse et édulcorée des catholiques avec leurs saints bêlants, leurs bergères en mal de visions. À l'intérieur de l'univers indo-européen qui est le nôtre, Byzance est la seule culture qui se soit construite, cimentée autour de ces deux contraires : la violence absolue et la non-violence absolue".

À Delphes, au contraire, le silence le plus grand. "Silence qui, observe Lacarrière, n'est pas seulement celui de pierres et de temples déchus, comme dans toutes les ruines. Le silence de Delphes, c'est avant tout celui de cet oracle éteint, de cette bouche morte, de cette source tarie d'où sourdait le verbe mantique". Il me plaît que le dernier oracle fût rendu à l'empereur Julien l'Apostat en ces termes : "Dites au roi : la belle demeure a croulé, Phoibos a perdu son foyer, son laurier prophétique et sa source chantante. Elle s'est tue, l'eau qui parlait".

Violence et silence, alliance des contraires, comme cette phrase d'Héraclite que les paysages des Cyclades ne cessent d'épeler en leur lumière : "L'harmonie suprême est coïncidence des contraires. Tout se fait. Tout se défait par la discorde". Cela est la Grèce, notre pays, notre monde, où "sont nés les mots, les emprunts et les catégories mentales qui sont encore les nôtres".

¤ Jacques Lacarrière. L'été grec, Plon (coll. Terre humaine), 416 p. Réédité chez Presses Pocket (2001, 7,50 €).

------------------------------------------------------------------------------------------------

La prière sur l'Acropole


Voici tout juste un siècle, en 1876, la Revue des deux-mondes publiait un texte destiné à rester célèbre : la Prière sur l'Acropole d'Ernest Renan. La 1ère ébauche en remontait à 11 ans plus tôt (1). C'était en 1865. Le 13 février, venant d'Antioche et de Damas, Renan débarque à Athènes. Dès le 1er jour, son illumination est sans bornes. A peine a-t-il foulé la terre de la vieille Grèce, perçu le murmure des dieux et des héros, qu'il perd jusqu'au souvenir de l'Orient. Il est saisi par les génies du lieu. À Berthelot, il écrit : "Je suis à la lettre ébloui".

Son esprit, qui rejette la foi chrétienne mais ressent puissamment le besoin d'une religion, découvre le moyen de concilier les contraires. Il s'imprègne d'une nouvelle forme de sacré. Monté sur l'Acropole, Renan a la révélation du divin. Mais d'un divin fait de beauté et d'harmonie - et qui convient aux hommes : "Pas une ombre de charlatanisme, rien pour le décor". Renan est hors de lui-même. Il pleure de joie. L'Acropole devient le centre moral et spirituel de son univers. Une lumière intérieure se conjugue au soleil couchant pour illuminer son être.

Par comparaison avec la divinité tutélaire, l'Athéna éponyme, déesse aux 3 fonctions, tout lui paraît barbare et presque dénué de sens. "Minerve est sans rivale. Elle règne seule, triomphe, incontestée, dans le ciel où les hommes ont tour à tour essayé de fixer leur idéal. Jésus n'est plus qu'un Juif de génie. Minerve est grecque et l'idéal grec est en tout supérieur à l'idéal juif, d'où est sorti l'idéal chrétien" (Edmond Renard, Renan, Les étapes de sa pensée, Bloud & Gay, 1928, p. 160). C'est là, au pied du Parthénon, que Renan, encore sous le coup de l'émotion, trace les 1ères lignes de ce qui deviendra sa Prière sur l'Acropole.

Le texte définitif, rédigé en août 1876, s'ouvre sur ces mots : "Ô noblesse ! ô beauté simple et vraie ! déesse dont le culte signifie raison et sagesse, toi dont le temple est une leçon éternelle de conscience et de sincérité, j'arrive tard au seuil de tes mystères ; j'apporte à ton autel beaucoup de remords. Pour te trouver, il m'a fallu des recherches infinies !"

Renan se présente en ces termes : "Je suis né, déesse aux yeux bleus, de parents barbares, chez les Cimmériens vertueux qui habitent au bord d'une mer sombre, hérissée de rochers, toujours battue par les orages (...) Des prêtres d'un culte étranger, venu des Syriens de Palestine, prirent soin de m'élever. Ces prêtres étaient sages et saints. Ils m'apprirent les longues histoires de Cronos, qui a créé le monde, et de son fils, qui a, dit-on, accompli un voyage sur la terre. Leurs temples sont trois fois hauts comme le tien, ô Eurythmie, et semblables à des forêts ; seulement, ils ne sont pas solides ; ils tombent en ruines au bout de cinq ou six cents ans ; ce sont des fantaisies de barbares, qui s'imaginent qu'on peut faire quelque chose de bien en dehors des règles que tu as tracées à tes inspirés, ô Raison..."

Plus loin, Renan fait allusion à saint Paul : "Te rappelles-tu ce jour, sous l'archontat de Dionysodore, où un laid petit Juif, parlant le grec des Syriens, vint ici, parcourut tes parvis sans te comprendre, lut tes inscriptions tout de travers et crut trouver dans ton enceinte un autel dédié à un dieu qui serait le "Dieu inconnu". Eh bien, ce petit Juif l'a emporté ; pendant mille ans, on t'a traité d'idole, ô Vérité ; pendant mille ans, le monde a été un désert où ne germait aucune fleur. Durant ce temps, tu te taisais, ô Salpynx, clairon de la pensée. Déesse de l'ordre, image de la stabilité céleste, on était coupable pour t'aimer, et, aujourd'hui qu'à force de consciencieux travail nous avons réussi à nous rapprocher de toi, on nous accuse d'avoir commis un crime contre l'esprit humain en rompant des chaînes dont se passait Platon !"

Empreinte du même lyrisme, la conclusion de Renan reste plus actuelle que jamais : "Le monde ne sera sauvé qu'en revenant à toi, en répudiant ses attaches barbares. Courons, venons en troupe !"

1. Le texte sera rédigé sous sa forme définitive en août 1876, à Fontainebleau. Il paraîtra dans la Revue des deux mondes au mois de décembre suivant. Renan le reprendra ensuite dans ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse, qui paraîtront en avril 1883 (et n'ont cessé d'être réédités depuis). Sa composition a été minutieusement étudiée par Henriette Psichari (La prière sur l'Acropole et ses mystères, éd. du CNRS, 1956).

Toutes les notes