19.04.2006
APPEL A SOUTIEN
Pour profiter d’un peuple économiquement, lui dénier sa culture est le préalable pour tuer dans l’œuf toute résistance. Les fanatismes de notre époque (Gasset, Monnerot ou Heidegger déjà le soulignaient) ne sont au demeurant que le revers du "système à tuer les peuples" : des sortes d’ersatz de la vie dont on prive les hommes quand on les traite comme des masses, c’est-à-dire " quand on les a vidés de la réalité substantielle qui était liée à leur singularité initiale, ou encore au fait d’appartenir à un petit groupe concret. Le rôle incroyablement néfaste de la presse, de la radio, du cinéma aura précisément consisté à passer une sorte de rouleau compresseur sur cette réalité originale pour lui substituer un ensemble d’idées et d’images surajoutées et dépourvues de toute racine réelle dans l’être même du sujet. Mais alors tout ne se passerait-il pas comme si la propagande venait apporter une sorte d’aliment à l’espèce de faim inconsciente qu’éprouvent ces êtres dépouillés de leur réalité propre ? " (Gabriel Marcel, Les hommes contre l’humain).
Aussi nous faut-il saluer ici une courageuse association culturelle qui existe depuis près de 40 ans et a toujours lutté contre l’idéologie dominante avec une rigueur exemplaire. Elle n’a jamais séparé le combat culturel essentiel pour définir un projet de civilisation, seul à même d’examiner les conditions politiques d’une Grande Europe comme destin, et une ouverture sur un monde qui ne sauvegardera sa pluralité qu’en luttant contre l’occidentalisation, c’est-à-dire contre l’hégémonie de l’individualisme économique comme seul dénominateur commun.
Il s’agit du GRECE. Or sa spécificité dans le paysage intellectuel français, où d’ailleurs elle subit une ostracisation médiatique, est mise à mal en raison de difficultés financières qui menacent sa pérennité. De fait nous relayons ici l’appel à soutien lancé sur leur site. La gestion de leurs revues, Nouvelle Ecole et Eléments (revue trimestrielle diffusée par les NMPP dans bon nombre de librairies), étant indépendante, vous pourrez envoyer vos dons même modestes à :
GRECE, 99 - 103, rue de Sèvres, 75006 Paris
Un justificatif permettant des déductions fiscales pourra vous être retourné par courrier sur simple demande. Suivant l’adage nietzschéen que c’est à mi-pente qu’on mesure le mieux un parcours, nous livrons ici l’éditorial du n°34 d’éléments (avril 1980) écrit par Robert de Herte et qui rapidement témoigne de la fidélité aux principes qui anime le GRECE depuis ses débuts : relier les solutions locales à un problème global.

La superbe couverture du n°34 par Olivier Carré
----------------------------------------------------
* Ni des esclaves, ni des robots *
Ce n’est certes pas un hasard si le Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (G.R.E.C.E.), en liaison avec lequel Éléments est édité, porte dans son intitulé une référence à la civilisation européenne - et non à la civilisation occidentale. Bien entendu, pas plus que nous ne résistons à l’ "appel féerique venu de l’Occident" dont parle Stefan George dans Le septième anneau, nous ne récusons ce qui, ici ou là, a pu s’écrire pour la "défense" de l’Occident (Henri Massis) ou contre son "déclin" (Oswald Spengler). Par contre, au vu de l’évolution des termes, nous contestons le vocabulaire.
Au fil des siècles, la notion d’Occident a constamment évolué. À l’origine, l’empire d’Occident, l’imperium Hesperium, désignait l’État dirigé par Honorius, issu du partage de l’empire romain à la mort de Théodose (395). On remarquera que c’était déjà le symbole d’une division. Par la suite, l’ "Occident" s’est identifié à la diaspora européenne. (De surcroît, il se croyait chrétien). Au XIXe siècle, on opposait globalement l’ "Orient" et l’ "Occident" : East is East, West is West, disait Kipling. À la même époque, en Russie, les "occidentalistes", c’étaient - déjà - ceux qui pensaient que la Russie, pour devenir une nation moderne, devait s’ "ouvrir au monde" et perdre en partie son identité.
Aujourd’hui, si l’on parle d’ "Occident", c’est pour désigner, d’une part, l’ensemble des nations industrielles développées par opposition au Tiers-Monde ; d’autre part, l’ensemble que formerait, à l’enseigne de l’atlantisme et du libéralisme, le "monde libre" euro-américain. Cette désignation nous semble doublement équivoque et fondamentalement contestable.
Il n’y a pas de "Tiers-monde". La façon dont on a réuni sous cette étiquette commode toute une série de pays non développés (ou en voie de développement) sur la base d’une définition empruntant à la fois au racisme implicite et à l’économisme grossier, est une vue de l’esprit. L’actualité, en effet, ne cesse de montrer quelle erreur ce serait de voir dans le "Tiers-monde" un ensemble homogène, en voie d’unification, dont la destinée, le mode de vie, les aspirations et les structures pourraient, pour le plus grand bonheur des "experts occidentaux", se ramener à un modèle identique. Erreur tout aussi critiquable, d’ailleurs, que le fantasme d’un "Tiers-Monde" appelé à déferler sur le "monde blanc" : l’avenir ne nous apparaît pas, c’est le cas de le dire, sous ces couleurs - et la notion même de " monde blanc " ne nous semble pas être une ligne de fracture rigoureusement essentielle pour la compréhension des relations internationales au cours des décennies qui viennent.
Quant au "monde libre", il faudra bien qu’on nous explique un jour en quoi consiste sa "liberté". "Un monde prisonnier à ce point de ses propres psychoses, écrit Philippe de Saint-Robert, n’est pas libre, et sa politique ne peut être une politique de paix" (Le Monde, 21 février 1980).
L’oppression américaine n’est ni meilleure ni pire que l’oppression soviétique. Elle n’est pas la même, tout simplement. La Russie soviétique brise les corps et muselle les bouches, les États-Unis détruisent les âmes et rendent tout discours insignifiant. Nous ne voulons pas plus de la "liberté" léniniste que de la "liberté" américaine. Être libre ne signifie pas pour nous : ne pas avoir à subir, être dégagé de toute contrainte, n’être soumis à nulle appartenance. Être libre signifie : avoir la possibilité concrète de se réaliser soi-même. Non pas être libre de, mais être libre pour quelque chose. Colonisation militaire ou colonisation morale, c’est toujours d’une colonisation qu’il s’agit. Nous n’envisageons certainement pas de devenir des robots pour éviter d’être des esclaves.
Ni par l’histoire, ni par la culture, ni par la géopolitique, ni par la philosophie, ni par les affinités fondamentales, l’Europe n’est liée aux États-Unis. Ce qui est bon pour les États-Unis est rarement bon pour nous. (Et vice-versa, serait-on tenté de dire, à titre d’avertissement). A l’inverse, tout ce qui peut entamer le condominium russo-américain, tout ce qui peut faire échec à la politique des blocs, est à terme bon pour l’Europe. C’est pour cela que l’Europe est naturellement solidaire, non de l’Ouest ni de l’Est, mais des forces nationales et populaires d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine abusivement regroupées sous le nom de "Tiers-Monde" - et qui, trop souvent, servent de boucs émissaires. C’est pour cela aussi que l’Europe ne devrait reculer devant rien de ce qui lui permettrait d’être elle-même et de se réaliser elle-même. L’Europe doit être européenne à tout prix, ce qui implique sa réunification et l’avènement d’une mentalité nouvelle.
Dans un discours prononcé le 20 février à Paris, Arthur Hartmann, ambassadeur des États-Unis en France, a eu le front d’affirmer que la recherche d’une troisième voie pour l’Europe - d’une "voie nouvelle entre les deux super-puissances" - était une "absurdité neutraliste". M. Hartmann, autrement dit, a tenu le discours du colonisateur. On peut penser que dans une Europe non colonisée, il aurait été expulsé.
Addenda : réponse de la rédaction d'éléments en son n°36 au courrier des lecteurs réagissant sur le dossier du n°34
"Ces lettres appellent toutefois plusieurs observations de notre part. Nous considérons en effet que le danger américain n'est pas moins pernicieux, pour l'Europe, que le danger soviétique, ne serait-ce que parce que l'influence délétère de la civilisation américaine rend les peuples qui la subissent extrêmement vulnérables face à la menace soviétique. En outrel'alliance atlantique a moins pour but de défendre l'Europe que de protéger l'Amérique en faisant de notre continent le champ d'éventuels affrontements militaires entre l'Occident et le monde communiste. D'autre part, l'Amérique n'a jamais secrété son propre antidote [allusion à un courrier cité de L. Pauwels]. La révolution conservatrice" américaine est une illusion et une dangereuse illusion. Et quant à ceux qui, de Edgard Poe à Ezra Pound, ont critiqué de l'intérieur les fondements de la civilisation américaine, ils ont été radicalement marginalisés, voire éliminés, lorsqu'ils n'ont pas été récupérés par un système qui présente cette particularité de se nourrir de sa propre contestation. Enfin, force nous est de constater que l'occidentalisation détruit tout sentiment d'appartenance nationale, alors que dans les pays soumis à l'impérialisme soviétique renaissent les formes les plus profondes et les plus farouches du nationalisme. L'esclavage soviétique n'est peut-être pas une fatalité, la robotisation américaine est sans doute une promesse..."
- Voir aussi article de G. Faye dans ce n°34.
00:10 Publié dans METAPO | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : politique, Europe




Commentaires
Bel article, sensé, bien pesé.
Oui, dans une Europe non colonisée et dans une France sûre d'elle-même, il eût présenté des excuses à l'UE avant que d'être rappelé.
Ecrit par : Renaud Bouchard | 19.04.2006
Auteur de près de 60 livres et de plus de 4 000 articles, traduits dans une quinzaine de langues, Alain de Benoist se classe sans aucun doute parmi les principaux intellectuels français contemporains, il est aussi incontestablement le plus ostracisé.
La parution d’un coup de 4 ouvrages de ce philosophe est donc un événement rare auquel librad.com ne pouvait que participer en contribuant à leur commercialisation selon des techniques alternatives et hors du circuit des librairies conventionnelles.
- 1er livre : Nous et les autres, problématique de l’identité
Avec la liberté et l’égalité, l’identité est aujourd’hui devenue un enjeu essentiel. Mais la question ne se pose vraiment que lorsqu’elle est menacée ou qu’elle a disparu. Rappelant que la problématique de l’identité est essentiellement une problématique moderne, A. de B. en retrace la généalogie. Il rappelle que la dynamique libérale, en arrachant l’homme à ses liens communautaires et traditionnels, a mis en oeuvre un processus d’indistinction qui, par contrecoup, explique la montée des identités politiques et des identités de classes. Mais il y a aussi une pathologie de l’affirmation identitaire. A. de B. montre qu’elle repose en général sur une mauvaise compréhension de ce qu’est l’identité : si l’identité est bel et bien constitutive de soi, elle se construit et se reconstruit dans un perpétuel rapport avec l’Autre.
- 2ème livre : C’est-à-dire. Entretiens • Témoignages • Explications
Depuis plus de 3 décennies, A. de B. n’a cessé d’être sollicité par les médias internationaux pour donner son point de vue sur les grands problèmes de fond comme sur les questions d’actualité. Voici enfin, réunis en 2 volumes, ces entretiens et ces témoignages, pour la plupart inédits, dans lesquels A. de Benoist a exprimé toutes les facettes de sa pensée. C’est en quelque sorte la nouvelle encyclopédie philosophique et politique que l’on attendait de lui depuis "Vu de droite" ! Que ce soit sur la Nouvelle Droite ou sur les émeutes des banlieues de 2005, sur la guerre du Golfe ou sur le libéralisme, sur Georges Dumézil ou sur Louis Pauwels, sur la pensée unique ou sur l’Europe, sur les notions de droite et de gauche ou sur le communautarisme, A. de B. nous offre ici des explications qui nous permettent de mieux comprendre sa pensée. C’est un ouvrage indispensable et accessible à tous pour ne pas rester désarmé face aux grands défis du XXIe siècle !
- 3ème livre : Jésus et ses frères et autres écrits sur le christianisme, le paganisme et la religion
La question religieuse est au coeur des enjeux idéologiques et culturels d’aujourd’hui. A. de B. apporte dans ce livre un éclairage neuf sur les fondements du christianisme, sur la situation de l’Église et sur la notion même de religion. Benoît XVI sera-t-il capable d’enrayer le déclin de la pratique religieuse ? L’intolérance fait-elle son retour dansle monde ? Ce sont là quelques-uns des thèmes abordés dans Jésus et ses frères par Alain de Benoist, qui s’interroge enfin sur les possibilités d’un recours aux sources du paganisme.
- 4ème livre : Édouard Berth, Les Méfaits des intellectuels, Introduction d’Alain de Benoist
S’il y a, en France, quelqu’un qui mérite d’être considéré comme un « révolutionnaire conservateur », c’est bien Édouard Berth (1875-1939) ! Resté longtemps trop méconnu, il a été l’ami et le plus fidèle disciple de Georges Sorel, l’auteur des "Réflexions sur la violence". Mais Berth, qui se réclame tout autant de Proudhon et de Marx, est aussi un admirateur des valeurs héroïques de l’Antiquité: il conçoit le socialisme comme une épopée « sublime ». C’est à la veille de la Ière Guerre mondiale qu’il publie "Les méfaits des intellectuels", ouvrage dans lequel il célèbre le « crépuscule démocratique » et appelle à une synthèse des idées de Sorel et de celles de Maurras. C’est ce livre étonnant, étape capitale de l’histoire des idées, jamais réédité jusqu’ici, qui se trouve à nouveau proposé au lecteur, avec une grande introduction d’A. de B. qui met en lumière toute l’importance de ce penseur dont la redécouverte sera pour le lecteur d’aujourd’hui une révélation stimulante.
* Ces livres sont aussi disponibles sur le site de librad.com et à la Librairie Primatice (Paris XIII).
Ecrit par : AMI | 23.01.2007
Un grand bol d'air frais sur le net ! Merci
Ecrit par : gil | 09.03.2007
Ecrire un commentaire