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03.04.2006
ETE GREC
Au cours de ses pérégrinations, Jacques Lacarrière a su recueillir, dans la Grèce quotidienne, le sel de la culture antique, qui survit moins dans les pierres que dans un art de vivre immémorial. Dans L'été grec, il relate une expérience personnelle, inspiratrice de vocations vagabondes. Ce livre de voyage traduit également une réflexion vivante sur la civilisation européenne affrontée aux séductions de l'Orient, et sur la vitalité de la sensibilité païenne dans la religion byzantine. Un guide paradoxal et souvent capricieux, mais riche de découvertes et de suggestions originales. Nous livrons ici la recension de Joël Lecrozet paru dans éléments n°16 (été 1976). Nous ajoutons également l'encadré sur Renan rédigé par R. de Herte.
L'été grec : une invitation au voyage
Dans un petit livre paru chez Hachette en 1927, dans la collection Notes et Maximes, sous une délicieuse couverture rose ornée d'un panier d'osier débordant de fleurs, Paul Morand encourageait le lecteur, voyageur éventuel, à voir rapidement mais à comprendre bien. "L'impression, écrivait-il, que vous cause une ville, le choc d'un pays nouveau, c'est en somme l'affaire des premières quarante-huit heures".
Comme en amour ou en littérature, la séduction géographique est rapide et oppressante. Stendhal arrivant à Milan le 10 juin 1800 s'exclamait : "Mon cœur ne sent que Milan !" tandis que Guillaume Francœur, le double d'André Fraigneau, égaré sur la route d'Arcadie près d'Olympie, ressent "un plaisir d'une qualité indicible, complexe, lumineux, raffiné et maladif lui occuper l'esprit et le corps. Stupidement (pense-t-il), j'en vins à me répéter à voix basse : je vais parler grec, je suis chez moi".
Qui n'a éprouvé de tels instants ne peut aimer le dernier livre de Jacques Lacarrière : l'Été grec. Depuis le Rendez-vous de Patmos de Michel Déon, auquel Lacarrière rend hommage, rien d'aussi beau et d'aussi vrai n'avait été écrit sur la Grèce. Parce qu'il est "le livre d'une amitié, d'une liaison au sens amoureux du terme, avec un pays, un peuple", parce qu'il est injuste, colérique et partial mais aussi attentif au foisonnement et aux frémissements de la vie sous tous ses aspects, l'Été grec est le récit de voyage que j'aurais aimé écrire au retour de mes séjours en Grèce.
De l'Arcadie, "ce pays clos tout en montagnes qui ont pour toit jour et nuit le ciel bas" dont parle Séféris, à la mer Égée "si riche en îles que jamais l'horizon n'y est nu", Lacarrière s'est promené en Grèce pendant 20 années, l'humeur vagabonde, piétonnière et solitaire. Ses connaissances historiques, littéraires, artistiques, assimilées en dehors de la poussière de la Sorbonne et des universitaires frigides ou impuissants, lui sont très vite apparues comme des moyens d'épouser plus intimement la Grèce quotidienne, surprise aussi bien à Mycènes que sur un caïque ou dans une taverne. C'est à Delphes en effet, pendant la guerre civile de 1947 que Lacarrière est "délivré à jamais du mirage des pierres". Devant des statues, mal enfermées dans des caisses de bois pour les protéger de la destruction, Lacarrière sent qu'une Grèce meurt en lui et qu'une autre naît. "Je me souviens, note-t-il, du Sphinx de Naxos émergeant de son lit de paille comme un dieu absorbé par des sables mouvants. Naissait-il ? mourait-il ?".
La vie quotidienne de la Grèce apporte la réponse : "La culture n'est pas un mot mais une façon de vivre". Et en Grèce, remarque Lacarrière, cette culture se traduit par une mythologie, une réalité, une langue toujours vivantes après quatre mille ans d'histoire. Un exemple ? Deux gosses de pêcheurs jouent avec un crabe au bout d'un moment l'un demande : qu'est-ce qu'il fait ? L'autre répond : charopalevi. Littéralement : il lutte contre Charon. "Ces deux enfants grecs, écrit Lacarrière, apportaient sans le savoir le défi du temps, la force interne d'une culture qui, comme le fleuve d'Héraclite, est la même dans le changement".
Cette liaison consubstantielle entre le passé et le présent, "cette alliance invisible, ce pacte continué entre le plus lointain passé et le verbe contemporain de la Grèce", Lacarrière les met en valeur avec une perfection rarement atteinte. Animer le passé à partir du présent et éterniser ce quotidien en vertu du passé est toujours un exercice périlleux. Attentif aux sons, aux couleurs, aux odeurs, aux atmosphères les plus subtiles, aux gestes les plus secrets, aux harmonies les plus délicates, Lacarrière engage un dialogue avec Icare et Antigone sans que nous soyons étonnés, et Eschyle et Eisenstein conversent avec la même liberté que les animaux et les fillettes de Marcel Aymé dans ses Contes du chat perché.
D'itinéraires, Lacarrière a la sagesse de n'en point proposer. À chacun selon sa fantaisie. Mais il rappelle les lieux où l'on reste "à écouter le miaulement des chats, le bruit sec d'une branche qui casse, le murmure des conversations (…) perdant toute conscience du temps comme si ce paysage, ces cris et ces couleurs étaient devenus fragments d'éternité".
De mon 1er voyage hellénique, sac au dos, étudiant fauché, j’ai conservé des souvenirs d'une extrême précision de 2 lieux décrits par Lacarrière : : l’Athos et Delphes. Je dois avouer que depuis la lecture de l'Été grec, une idée me taraude : y retourner.
Le quart du livre est en effet consacré au mont Athos, peut-être les pages les plus belles et les plus profondes de l'ouvrage. Cette fascination pour l'Athos avec sa pauvreté et sa puissance, avec ses liturgies où se mêlent odeurs, musique, et gestes, Lacarrière la comprend comme la continuation d'une sensibilité pré-chrétienne, païenne et comme l'attrait qu'ont eu les grecs, en particulier depuis Alexandre le Grand, pour les mirages impérieux et les somptuosités charnelles de l'Orient. "On est bien loin ici, Lacarrière, de la mythologie sirupeuse et édulcorée des catholiques avec leurs saints bêlants, leurs bergères en mal de visions. À l'intérieur de l'univers indo-européen qui est le nôtre, Byzance est la seule culture qui se soit construite, cimentée autour de ces deux contraires : la violence absolue et la non-violence absolue".
À Delphes, au contraire, le silence le plus grand. "Silence qui, observe Lacarrière, n'est pas seulement celui de pierres et de temples déchus, comme dans toutes les ruines. Le silence de Delphes, c'est avant tout celui de cet oracle éteint, de cette bouche morte, de cette source tarie d'où sourdait le verbe mantique". Il me plaît que le dernier oracle fût rendu à l'empereur Julien l'Apostat en ces termes : "Dites au roi : la belle demeure a croulé, Phoibos a perdu son foyer, son laurier prophétique et sa source chantante. Elle s'est tue, l'eau qui parlait".
Violence et silence, alliance des contraires, comme cette phrase d'Héraclite que les paysages des Cyclades ne cessent d'épeler en leur lumière : "L'harmonie suprême est coïncidence des contraires. Tout se fait. Tout se défait par la discorde". Cela est la Grèce, notre pays, notre monde, où "sont nés les mots, les emprunts et les catégories mentales qui sont encore les nôtres".
¤ Jacques Lacarrière. L'été grec, Plon (coll. Terre humaine), 416 p. Réédité chez Presses Pocket (2001, 7,50 €).
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La prière sur l'Acropole

Voici tout juste un siècle, en 1876, la Revue des deux-mondes publiait un texte destiné à rester célèbre : la Prière sur l'Acropole d'Ernest Renan. La 1ère ébauche en remontait à 11 ans plus tôt (1). C'était en 1865. Le 13 février, venant d'Antioche et de Damas, Renan débarque à Athènes. Dès le 1er jour, son illumination est sans bornes. A peine a-t-il foulé la terre de la vieille Grèce, perçu le murmure des dieux et des héros, qu'il perd jusqu'au souvenir de l'Orient. Il est saisi par les génies du lieu. À Berthelot, il écrit : "Je suis à la lettre ébloui".
Son esprit, qui rejette la foi chrétienne mais ressent puissamment le besoin d'une religion, découvre le moyen de concilier les contraires. Il s'imprègne d'une nouvelle forme de sacré. Monté sur l'Acropole, Renan a la révélation du divin. Mais d'un divin fait de beauté et d'harmonie - et qui convient aux hommes : "Pas une ombre de charlatanisme, rien pour le décor". Renan est hors de lui-même. Il pleure de joie. L'Acropole devient le centre moral et spirituel de son univers. Une lumière intérieure se conjugue au soleil couchant pour illuminer son être.
Par comparaison avec la divinité tutélaire, l'Athéna éponyme, déesse aux 3 fonctions, tout lui paraît barbare et presque dénué de sens. "Minerve est sans rivale. Elle règne seule, triomphe, incontestée, dans le ciel où les hommes ont tour à tour essayé de fixer leur idéal. Jésus n'est plus qu'un Juif de génie. Minerve est grecque et l'idéal grec est en tout supérieur à l'idéal juif, d'où est sorti l'idéal chrétien" (Edmond Renard, Renan, Les étapes de sa pensée, Bloud & Gay, 1928, p. 160). C'est là, au pied du Parthénon, que Renan, encore sous le coup de l'émotion, trace les 1ères lignes de ce qui deviendra sa Prière sur l'Acropole.
Le texte définitif, rédigé en août 1876, s'ouvre sur ces mots : "Ô noblesse ! ô beauté simple et vraie ! déesse dont le culte signifie raison et sagesse, toi dont le temple est une leçon éternelle de conscience et de sincérité, j'arrive tard au seuil de tes mystères ; j'apporte à ton autel beaucoup de remords. Pour te trouver, il m'a fallu des recherches infinies !"
Renan se présente en ces termes : "Je suis né, déesse aux yeux bleus, de parents barbares, chez les Cimmériens vertueux qui habitent au bord d'une mer sombre, hérissée de rochers, toujours battue par les orages (...) Des prêtres d'un culte étranger, venu des Syriens de Palestine, prirent soin de m'élever. Ces prêtres étaient sages et saints. Ils m'apprirent les longues histoires de Cronos, qui a créé le monde, et de son fils, qui a, dit-on, accompli un voyage sur la terre. Leurs temples sont trois fois hauts comme le tien, ô Eurythmie, et semblables à des forêts ; seulement, ils ne sont pas solides ; ils tombent en ruines au bout de cinq ou six cents ans ; ce sont des fantaisies de barbares, qui s'imaginent qu'on peut faire quelque chose de bien en dehors des règles que tu as tracées à tes inspirés, ô Raison..."
Plus loin, Renan fait allusion à saint Paul : "Te rappelles-tu ce jour, sous l'archontat de Dionysodore, où un laid petit Juif, parlant le grec des Syriens, vint ici, parcourut tes parvis sans te comprendre, lut tes inscriptions tout de travers et crut trouver dans ton enceinte un autel dédié à un dieu qui serait le "Dieu inconnu". Eh bien, ce petit Juif l'a emporté ; pendant mille ans, on t'a traité d'idole, ô Vérité ; pendant mille ans, le monde a été un désert où ne germait aucune fleur. Durant ce temps, tu te taisais, ô Salpynx, clairon de la pensée. Déesse de l'ordre, image de la stabilité céleste, on était coupable pour t'aimer, et, aujourd'hui qu'à force de consciencieux travail nous avons réussi à nous rapprocher de toi, on nous accuse d'avoir commis un crime contre l'esprit humain en rompant des chaînes dont se passait Platon !"
Empreinte du même lyrisme, la conclusion de Renan reste plus actuelle que jamais : "Le monde ne sera sauvé qu'en revenant à toi, en répudiant ses attaches barbares. Courons, venons en troupe !"
1. Le texte sera rédigé sous sa forme définitive en août 1876, à Fontainebleau. Il paraîtra dans la Revue des deux mondes au mois de décembre suivant. Renan le reprendra ensuite dans ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse, qui paraîtront en avril 1883 (et n'ont cessé d'être réédités depuis). Sa composition a été minutieusement étudiée par Henriette Psichari (La prière sur l'Acropole et ses mystères, éd. du CNRS, 1956).
22:15 Publié dans LITTERATURE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, histoire, Europe




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