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29.03.2006

Dropkick Murphy's

Qui a dit que les amateurs anglo-saxons de jus d'houblons n'avaient pas d'humour ? Voilà the Spicy Mchaggis Jig (thanks to g.e.l.g. of dailymotion) histoire après le labeur de chanter haut et fort. C'est bon pour le moral. Bienvenue au pub !!!

28.03.2006

MAUGIS

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Voici 3 critiques d'un remarquable roman païen.

De la littérature bien ordonnée

 
Maugis peut se donner comme un roman d’espionnage, dont il multipliera les exercices de dissimulation tant au niveau des thèmes : caches, secrets, agents doubles, luttes entre factions rivales ; qu’au niveau formel : construction qui joue sur la chronologie et sur les ellipses, lesquelles creusent de nombreux silences du récit, qui sont et font autant de mystères qui attiseront la curiosité du lecteur. Ajoutons que tout cela se passe sur fond de guerre. Ce qui ne laisse pas de rappeler les romans de John Buchan dont, en sus, on retrouve l’espèce d’aristocratisme.

Cependant, qui parle d’espionnage et de mystère, parlera d’enquête, voire même, et surtout, de quête. Quête qui est au fondement de Maugis qui, lors, se donnera comme un œuvre initiatique d’où, semble-t-il, ne seront pas absentes règles et esthétiques classiques qui peu à peu se feront jour. Classicisme qui d’abord est tel qu’on l’entend communément, c-à-d. qu’il se rapporte à une certaine qualité de clarté, et où tout, dans le style de Christopher Gérard, concourt à la netteté de la phrase qui, sans être simple, évite la complexité et trop de sinuosités, et privilégie l’analyse et la raison (mais certes pas, pour autant, le raisonnable) plutôt que le flou des sensations.

Ensuite, un tel classicisme sera rhétorique et préparera et recoupera les voies de l’initiation. Pour ce faire, l’auteur utilise principalement 2 arguments. L’argument de la mémoire, soit par la citation d’auteurs antiques, Virgile, Homère…, et par la reprise de quelques-unes de leurs fameuses tournures, telles l’épithète de nature : «le poète au cœur pur, Maugis au beau front, la Vierge aux fines chevilles…», ou cette variante de la métonymie qui désigne plus l’ascendance que la fonction : «le Teutonique, l’Hindou, le Dalmate…» ; soit en évoquant les souvenirs immémoriaux s’il en est, qui traversent l’âme des protagonistes : «Au-delà de toute mémoire, un chant inarticulé lui monta aux lèvres, venu du fond des steppes, issu des chasseurs de rennes qu’il inspira jadis.» Enfin, l’argument de la déduction, qui implique de dépasser le particulier, les circonstances, pour atteindre au général, au modèle.

Ainsi argumentée, l’histoire de Maugis tendra à prendre une valeur moins anecdotique et romanesque qu’exemplaire : chaque lieu, chaque direction, chaque élément (eau/sous l’eau, terre/sous terre…) revêt une connotation symbolique, et chaque événement prend valeur d’épreuve. De même, ainsi qualifiés, les personnages seront appréhendés moins dans leur originalité que dans leur origine, moins dans l’apparence, souvent instable que dans l’essence, toujours stable, et deviendront moins des types que des archétypes. Or, il s’agit bien de cela qui, dans une démarche initiatique, et pour résumer, assure le passage du phénoménal à l’être, qui permet à l’impétrant (à l’initiant) de rompre avec sa subjectivité pour recouvrer son objectivité, son ordre premier et son principe, lesquels se confondront au Principe majuscule et à l’ordre du monde.

Notons également, et c’est évident dans toutes les œuvres de C. Gérard, que ces données sont au service d’un paganisme altier, qui ni esthétique ni posture intellectuelle, mais croyance réelle : en cet ordre du monde, en les forces vives de la nature. C’est la vieille religion à laquelle l’auteur se voue, disertement et d’une manière quasi militante, et dont il nous enseigne quelques-uns des arcanes. Maugis ravira les amateurs de littérature bien ordonnée, un rien sévère, les lecteurs d’intrigues policières comme les chercheurs en ésotérisme.

A. Bordes, Le Journal de la Culture 17, nov.-déc. 2005


 
***
Maugis, le roman du merveilleux


Ce que l’on pourrait appeler «roman initiatique» est, en quelque sorte, le roman d’apprentissage ou de formation, le Bildungsroman prisé par les Allemands et dont l’archétype demeure, plus d’un siècle avant Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister de Goethe, Les Aventures de Simplicius Simplicissimus, chef d’œuvre de Grimmelhausen. S’y ajoute toutefois une dimension quasi eschatologique. L’expérience sensible s’y double d’une quête intérieure. Le jeune héros s’y voit, au terme de son initiation, confier un rôle qui le situe au-dessus, ou tout au moins en-dehors, de la condition humaine ordinaire. Sinon un messie, un intermédiaire entre deux mondes. Une manière de passeur.

Avec un 1er roman, Le Songe d’Empédocle (L’Âge d’Homme, 2003), Christopher Gérard s’est engagé dans cette voie escarpée.
Ainsi nous donne-t-il aujourd’hui un autre roman, Maugis (1), qui se situe dans le droit fil du Songe d’Empédocle. Il en reprend quasiment le thème et en prolonge les échos. Car son héros éponyme, ô combien saisissant si l’on en juge par l’illustration de couverture extraite d’un tableau de M. Eemans, Le Pèlerin de l’Absolu, son Maugis, donc, est chargé d’une mission comparable à celle dont était investi Oribase dans l’ouvrage précédent. Il appartient du reste à la même société initiatique que celui-ci, la Phratrie des Hellènes, fondée selon la légende par le sage d’Agrigente, revivifiée par l’empereur Julien, et dont la mission est de perpétuer à travers les siècles l’enseignement et le culte du panthéon païen.

Avant qu’il ne devînt Maugis l’Egaré, puis l’Enchanteur, du nom du magicien dépositaire, à en croire la tradition ardennaise, des savoirs et des pouvoirs de l’ancienne religion, tout prédestinait François d’Aygremont à ce rôle de passeur. Un père qu’il n’a jamais connu, mort en héros durant la Grande Guerre, une enfance peuplée de mythes celtes, hellènes et germains que lui conte sa mère, la très savante Oriande.
Un cœur pur, un esprit subtil et brillant, et « le don de plaire, uniquement à ceux qui lui convenaient ». Une éducation parfaite à Oxford, lieu magique où se côtoient la connaissance et la beauté, Apollon et Dionysos. Enfin, pour lui révéler le culte d’Aphrodite, Doria la saxonne, la belle aristocrate aussi instruite qu’avisée, consciente de l’abîme où va sombrer la vieille Europe et qui lui prône la révolte «contre ce monde de boutiquiers».

Le récit débute au cours du 2nd conflit mondial.
Le lieutenant François d’Aygremont défend avec héroïsme, dans sa tranchée, face à la Meuse, dans ce qui fut jadis le territoire de la déesse Arduinna, les XVII Provinces menacées par les Teutons. Vain combat. Blessé, fait prisonnier, évadé, il apprend de la voix prophétique d’un merle le destin qui lui est échu : « Il viendra sur la terre noire un fils sans père. Altier son front, perçant son regard. Les morts lui parleront. Il verra les destins et mènera les forces à sa guise. Il trouvera son chemin ». Sans doute pourrait-on voir quelque paradoxe dans le fait que ce païen convaincu participe à la croisade contre les forces du Reich, alors même qu’elles sont censées défendre des valeurs identiques aux siennes et vouloir restaurer en Europe les anciens cultes.

Mais la simple observation montre qu’il ne s’agit que d’un faux-semblant. Pas question de pactiser avec la barbarie, la directio
n collégiale de la Phratrie des Hellènes est formelle sur ce point. On ne sera donc pas surpris de retrouver Maugis, après la défaite de son pays, dans la clandestinité, au sein d’un réseau de renseignement chargé de l’aide aux Hébreux persécutés. Encore n’est-ce là que le début d’une épopée qui va le conduire, égarement des plus dangereux, à reprendre contact avec des frères exclus de la Phratrie, compromission qui va faire de lui un proscrit contraint de fuir à travers l’Europe en ruines, jusqu’à Bénarès. Entre-temps il aura connu des amours tumultueuses, accepté une mission secrète en Irlande où, nouvel Enée, il descendra aux Enfers, découvert enfin, révélation inouïe, le mystère de sa naissance et sa véritable nature.

Ce qui importe, dans ce roman résumé ici à grands traits, ce qui en fait l’intérêt et le charme – en l’occurrence, s’impose évidemment le sens fort du latin carmen !, c’est qu’il développe des harmoniques transcendant le temps et l’espace.
L’errance se confond avec le voyage intérieur, l’apprentissage du monde est aussi apprentissage de soi, appréhension de sa vraie personnalité. Mille références se télescopent : une évasion en automitrailleuse en compagnie de quatre soldats ardennais, et voici les 4 fils Aymon et Bayard, leur cheval-fée. Des combats sanglants, un siège désespéré, c’est la fière cité d’Ilion tenant tête aux Achéens. Une fracture et apparaît aussitôt le roi Amfortas et sa blessure. Nerval aussi bien qu’Hölderlin apportent leur caution à un itinéraire temporel et spirituel qu’alimente tout un réseau de correspondances et de mythes empruntés à toutes les traditions. Rencontres des plus fructueuses. A travers les errements et la réappropriation de soi vécus par Maugis, c’est une voie royale (ou impériale) qui est ici suggérée. Une manière de conquête individuelle, de victoire sur «un inconscient gangrené par l’utopie collectiviste».

On ne jaugera pas ce roman, 2nd volet d’une œuvre ambitieuse que l’on devine seulement en gestation, à l’aune du réalisme.
Ni même de la vraisemblance. On le prendra pour ce qu’il est, une réhabilitation du merveilleux. Une tentative, à travers la fiction, de réenchantement du monde. Assez originale pour justifier que l’on y prête attention.

P.-L. Moudenc, Rivarol, 6 janvier 2006


***
Maugis, un roman «historial»


Le roman historique, le «roman en costume» disait Dominique de Roux, est en vogue. Bien plus rare, au point de paraître n’être qu’une pure hypothèse, le roman que l’on pourrait qualifier d’historial, en empruntant le terme, et son acception, à Heidegger. A la différence de l’historicité, l’historialité induit et inclut les mythes, les légendes, les dieux, et, pour ainsi dire le halo des événements, ce vibrato sacré, cette efflorescence dans l’imagination humaine dont Baudelaire savait qu’elle donne un «sens moral» aux couleurs, aux parfums et aux sons non moins qu’aux circonstances heureuses ou néfastes de nos destinées.

L’historial est ce qui, de l’Histoire, en tant qu’enquête menée par les historiens, échappe aux évaluations profanes, ce qui demeure quand tout semble être dit par la morale des vainqueurs ou la rancœur des vaincus. L’historialité est à la fois individuelle et collective. Elle réconcilie ce qui semblait devoir être irrémédiablement frappé par le discord. Elle relève tout autant du «récit secret» que de la grande vague patrimoniale qui nous porte, depuis Homère, à réinventer sans cesse l’origine et le retour, l’accalmie méditative et l’orage sur la mer violette, le grand silence de l’attente herméneutique, de la «chasse subtile», et ce moment au vif de l’instant, où le sens advient et concentre en lui la totalité de la mémoire. L’historial est l’héraldique du temps, son armorial de songes précis.


L’historialité ne saurait être dite subjective quand bien même elle donne à l’individu le pouvoir de récapituler à lui seul toute la lignée spirituelle dont il provient. Cet approfondissement du temps antérieur envers et contre toutes les outrecuidances novatrice, est le sujet du roman de Christopher Gérard dont le héros, François d’Aygremont, Maugis de son nom d’initié, est mandaté par la Phratrie des Hellènes pour transmettre la mémoire des dieux antérieurs.

Ce roman «païen», toutefois, n’est pas un roman «anti-chrétien» comme on le pourrait croire. C. Gérard œuvre dans un tout autre registre que, par ex., Michel Onfray dont la détestation de ce qu’il nomme le «monothéisme» semble n’être que l’expression secondaire d’une détestation plus profonde encore de la philosophie grecque. L’athéologie d’Onfray semble être bien davantage une théologie renversée qu’une fidélité à ce qui la précède. En effet, ni Aristote, ni Platon, coupables de préfigurer Saint-Thomas ou Saint-Augustin, ni les stoïciens, qu’il juge trop proches des morales monastiques, ni Parménide, qui médite sur l’Un, ni les Orphiques, ni les pythagoriciens, ces mystiques, ne peuvent trouver grâce à ses yeux bornés par une vision historiciste, linéaire, où l’antérieur n’est jamais que la préfiguration de l’ultérieur, où le «nouveau» peut s’adorner de tous les génies antérieurs comme de «précurseurs».

La vision historiale telle qu’elle s’illustre dans le roman de C. Gérard, se refuse à trier ; elle vole au-dessus et retrouve son bien dans sa vigueur première que les mésinterprétations ultérieures n’atteignent pas, et qui demeure ainsi dans sa vérité intemporelle, comme si elle venait d’être formulée à l’instant. L’œuvre rendue «hors d’atteinte» par le changement des circonstances historiques et sociales, est un mythe progressiste, ou, plus exactement un vœu pieux. Le progressiste voudrait bien que nous ne puissions plus rien comprendre d’Empédocle, d’Homère ou de Platon ; il lui plairait infiniment que la matérialité du temps nous fût un obstacle infranchissable. Hélas pour lui, et par bonheur pour nous, il n’en est rien. Les dieux, pour n’avoir plus, dans nos cités, de temples peuplés de fleurs et de flammes adoratrices, n’en persistent pas moins à murmurer à nos oreilles, et les raisonnements d’Aristote ou de Platon, pour difficiles qu’ils soient à suivre dans notre ère de «zapping», n’en sont pas moins offerts à quiconque s’efforce de raisonner. Ce ne sont point les dieux et les sapiences anciennes qui se sont éloignés, c’est nous qui nous terrons dans l’ignorance et dans l’aveuglement.

Maugis, dans son voyage initiatique qui le conduit d’Oxford à Bénarès, en passant par l’Irlande, choisit l’éloge contre le ressentiment, l’historial contre l’historique, en écoutant ce qui n’a jamais cessé de parler. Les dieux sont la voix de la nature, mais cette nature contient en elle le feu tournant de la surnature qui l’engendre. Les Symboles sont des actions. L’Idée platonicienne, contrairement à ce que s’en représentent les trop scolaires «renverseurs du platonisme» est tournoyante et «bouillonnante» (j’emprunte ici le mot à Plotin dont la lecture de Platon vaut bien celle de Michel Onfray) ; elle n’est pas cette représentation délimitée, abstraite, mais cette puissance génésique qui s’accroît de nos propres expériences et se métamorphose des saisons qu’elle traverse.

Historial, le roman de C. Gérard l’est par son attention à cette modalité de l’être, à cette immobile mobilité, à ce paradoxe si l’on veut : la gnosis, pour Platon étant toujours para-doxale, c’est-à-dire en marge de la doxa, de la croyance commune. C’est bien cette «coïncidence des contraires» qui nous fait aimer le monde tout autant par nos sens que par notre esprit. Apollon, Lug, Dionysos, Shiva s’offrent alors à nous comme ces réalités à la fois intérieures et extérieures qui sont le propre du roman que nous invitons à lire, sans en divulguer davantage, sinon par la devise des alchimistes : «Visita Interiora Terra Rectificando Invenies Occultum Lapidem».

L-O. d’Algange, Incitatus, 18 janv. 2006


* Fil Paganisme & Littérature (Agora du GRECE)
* Un Thiois de langue romane (blog ScorpiowinD)

22.03.2006

ROUGEMONT

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Denis de Rougemont (abrégé ici par DDR) restera certes pour beaucoup l'auteur de L'Amour et l'Occident. Bien plus qu'un essai d'histoire littéraire à la thèse audacieuse, ce livre fut l'expression la plus vigoureuse d'une pensée engagée dans le vif d'un projet qu'il faut bien qualifier de spirituel, l'un des jalons d'un itinéraire dont la cohérence, aujourd'hui qu'il a atteint son terme, nous frappe. Car en le publiant à 33 ans, en 1939, DDR avait déjà choisi de répondre à la montée des périls par la défense active d'un humanisme établi sur la rencontre des idées d'amour et de personne. Vieille occasion de débats pour tant de penseurs chrétiens, que cet écrivain allait pourtant élargir, en puisant, aux sources de la sensibilité occidentale, une vision renouvelée de la culture européenne.

Tout le disposait en effet à devenir cette figure exemplaire de l'Homo europeanus que reconnaissait en lui Saint-John Perse : son pays, son ascendance, sa tradition familiale, son éducation. Son engagement dans l'œuvre collective (not. une intense activité au service de la réorganisation culturelle de l'Europe d’après guerre) n'entravera pas cependant l'approfondissement d'une recherche où l'Europe est restée un thème permanent.

Il est des œuvres dont l'influence ne se mesure pas seulement aux générations d'épigones qu'elle suscite. Celle de DDR avait tout pour cela : l'ampleur, l'unité, le style. Mais, chez lui, l'action était si souverainement la sœur du rêve qu'elle entoura sa pensée d'un rayonnement interdit aux œuvres purement spéculatives. Celui qui voyait dans "la commune mesure de la pensée et de l'action l'essence même de toute culture" ne pouvait que s'alarmer de la crise contemporaine du langage, de l'appel aux expressions sauvages de la vie pulsionnelle autant que de la mythification d'un "principe rationnel" devenu pour l'Europe bourgeoise un "agent de division" entre l'homme et son monde.

Contre la solitude de l'intellectuel, l'émiettement des expériences, la division des consciences, DDR inventa, bien avant le mouvement existentialiste, une pensée de l' "engagement" qui consistait "tout simplement à assumer les conséquences de ses actes et le sens politique de ses écrits". C'était, en fait, l'intuition fondatrice de la pensée de Rougemont qui se trouvait là impliquée, son constat qu' "il n'est pas de pensée innocente, de création sans sacrifice, d'incarnation sans doutes parfois torturants". Une pensée que l'expérience chrétienne de son auteur conduisait à "la plus insistante vénération du réel", et qui ne reculait pas plus devant les contradictions de l'esprit incarné que face à la vision de l'abîme.

Si la thèse, développée dans L'Amour et l'Occident, d'une origine religieuse, cathare, de l'amour-passion au XIIe siècle européen a pu choquer en son temps, c'est peut-être en définitive, parce qu'elle introduisait à une analyse de l'anarchisme de l'amour conçu comme une composante capitale de la psyché occidentale. En décrivant "le conflit nécessaire de la passion et du mariage en Occident", le livre révélait, de fait, dans l'exaltation moderne de la passion stérile et la montée du divorce, autant que dans la politique autarcique des États totalitaires, l'ascendance d'un commun principe de mort. Mais, en éclairant la face nocturne des mythes d'Éros, DDR ne prétendait à rien d'autre qu'à procéder à une "mythanalyse" capable de nous libérer des puissances incontrôlées de l'inconscient.

Dans cette lutte éternelle d'une Europe des Lumières et d'une Europe des passions, DDR identifiait le visage tourmenté de l'Occident. Il y reconnaissait une double postulation structurelle semblant régir le destin de l'homme comme celui de ses communautés. Voyant dans le triomphe des États-nations celui de la passion négatrice de l'autre, il appelait de ses vœux, le premier, dès 1935, une "révolution culturelle" qui devait conduire les peuples européens sur la voie d'un fédéralisme ouvert aux communautés régionales, à leur polyphonie dans l'unité politique. Jamais il ne perdit de vue ce refus passionnel du monde qu'il avait dénoncé dans son 1er grand livre. C'est ainsi qu'il faut entendre les prises de position développées dans L'avenir est notre affaire, son dernier livre. Son personnalisme y prenait cette fois la défense d'une nature pour la sauvegarde de laquelle il souhaitait la constitution d'une "écologie politique".

Occidental par destinée, Européen par vocation, DDR avait placé le mystère de l'Incarnation et la passion du Christ au centre de sa vie. Il est mort le 6 décembre 1985, conscient que "notre vocation est bel et bien d'aller ailleurs, mais avec tout ce que nous sommes". L’article proposé ci-dessous d’Arnaud Guyot-Jeannin augmenté de ses 3 encadrés, paru dans la revue Eléments n°86 (oct. 1996), nous fait de lui une synthétique présentation.

> Photo : D. de R. en tenue d'officier de l'armée suisse (juil. 1940)

Denis de Rougemont, Un amoureux de l’Europe

À l'heure où les États-nations se délitent et où le pseudo-fédéralisme bruxellois apparaît plus en plus comme un simple relais du marché mondial, l'œuvre de Denis de Rougemont (1906-1985) ouvre des perspectives audacieuses. Une moisson d'ouvrages récents qui lui sont consacrés nous incite à redécouvrir les idées et les engagements de ce pionnier du personnalisme et du fédéralisme.

Qui connaît vraiment Denis de Rougemont ? Quelques-uns ont lu L’amour et l'Occident, et certains universitaires ou historiens des institutions se sont intéressés, d'assez loin, au militant fédéraliste européen. Peu l'ont approché avec circonspection à la lumière de sa vocation existentielle et politique. DDR a pourtant publié une trentaine d'ouvrages, plus de 500 essais parus dans des revues ou volumes collectifs et plusieurs centaines d'articles embrassant des thèmes fort différents (théologie, personnalisme, fédéralisme, amour, poésie, écologie, engagement, psychanalyse, linguistique, musique, etc.), mais avec une préoccupation constante : la construction d'une Europe continentale où la personne s'affirme spirituellement et culturellement dans une communauté de base dont l'Amour doit être le vecteur décisif. DDR est né le 8 septembre 1906 à Couvet, dans le canton de Neuchâtel. Fils de pasteur, il reste passionnément protestant jusqu'à la fin de sa vie, à l'enseigne du théologien Karl Barth dont il fait la découverte dans les années 20. En 1923, La Semaine littéraire publie son 1er article sur Montherlant et le football. Il voyage beaucoup – Souabe et Prusse orientale, Autriche, Hongrie (Petit journal de Souabe, 1929, et Le paysan du Danube, 1932) -, ce qui lui permet de connaître l'Europe et d'apprécier la diversité de ses peuples.

Des méfaits de l'école

En 1929 paraît son 1er ouvrage à Genève : Les méfaits de l'instruction publique. Il y pourfend notamment le manque de psychologie de l’enfance de la part des professeurs : la différence, l'altérité, les "valeurs de l'âme" sont supprimées au profit d'une éducation égalitaire et standardisante. Le droit à la différence est éradiqué par le devoir de ressemblance. Ces observations répondent à l'expérience de DDR : "L'école me rendit au monde, vers l'âge de dix-huit ans, crispé et méfiant sans cesse en garde contre moi-même à cause des autres desquels il ne fallait pas différer, profondément hypocrite donc, et le cerveau saturé d'évidences du type 2 et 2 font 4 ou tous les hommes doivent être égaux en tout" (1). Et il poursuit : "On ne changera pas l'École sans changer l'État qui l'a faite" (2).

Selon Rougemont, il faut fonder de nouvelles communautés plus petites, à hauteur d'homme, afin de respecter la singularité de chacun et la sociabilité de tous, la multiplicité dans l'unité. Sur le plan institutionnel, la libération du carcan statonational est nécessaire. Seule une communauté régionale au sein d'une Europe fédérée peut susciter une citoyenneté active, mobilisatrice et responsable : "Les conditions d'une vraie communauté étant restituées, une intégration plus éducative et plus heureuse des activités d'instruction à la vie de la Cité devient praticable. Et alors, une École nouvelle peut se créer selon les besoins réels de la communauté, mais aussi de la formation des personnes - dans la tension féconde, et qu'il faut assumer, entre ces deux finalités" (3).

Décidé à mener un combat intellectuel face à la décadence morale, il s'installe à Paris en 1930, où il dirige la maison d'édition Je sers, qui publie Kierkegaard, Karl Barth, Berdaieff, Ortega y Gasset. Quelques mois plus tard, il écrit dans Foi et Vie, La NRF et Plans. DDR, bien que protestant, soutient activement la création de la revue catholique Esprit (1932), dirigée par Emmanuel Mounier, à laquelle il collabore.

L’aventure de "L’Ordre nouveau"

En 1933, il lance, avec Arnaud Dandieu, Robert Aron et Alexandre Marc, L'Ordre nouveau, revue anticonformiste portant le même nom que le groupe auquel il avait adhéré fin 1931 et qui se situe aux antipodes du socialisme étatique et du libéralisme marchand. L'équipe se réclame du personnalisme et du fédéralisme, refuse l'individualisme bourgeois comme le collectivisme massificateur, sans pour autant se référer au fascisme, dont "l'étatisme traduit une perte du sens civique et une oppression des personnes". Leur vision du monde spirituelle et communautaire s'inspire beaucoup de Max Scheler, père fondateur du personnalisme philosophique. La morale du travail, "sur laquelle le monde bourgeois prétend fonder la dignité humaine" (4), se trouve au centre des préoccupations de Rougemont : le capitalisme, par "ses méthodes abstraites, centralisatrices et gigantiques, sa brutalité systématique et inhumaine", est à ses yeux responsable de la "décadence culturelle" de l'Occident (5). "Il a brisé les rapports humains au sein de la communauté ; il a créé une nouvelle forme d'esclavage, le prolétariat salarié ; il a provoqué des réactions "collectivistes" ou "totalitaires" également inhumaines et désespérées" (6). Quelques mois plus tard, dans Esprit, il stigmatise encore l'idéologie du travail : "Tout travail qu'on limite à la nécessité d'assurer le minimum de vie se trouve condamné par-là même à ne jamais suffire à cette nécessité" (7).

DDR et le Conseil suprême de la fédération Ordre nouveau ("centre d'initiative spirituelle") inscrivent le fédéralisme dans la tradition du communalisme français et de la pensée proudhonienne : "L'action du Conseil suprême ne sera pas unificatrice […] elle sera au contraire fédé-raliste, c'est-à-dire qu'elle veillera à la sauvegarde des expressions personnelles, ou même régionales, ou religieuses ou non religieuses, dans les communes et les fédérations des communes. Il n'est pas nécessaire, il serait même totalement absurde, de vouloir imposer une mesure commune extérieure et unifiée à une fédération dont le principe commun est justement personnaliste, c'est-à-dire à une fédération dont la vie même suppose la libre et pleine expression des diversités" (8).

Un texte-manifeste rédigé par Gabriel Rey, revu par Alexandre Marc et publié dans la revue Plans de Philippe Lamour, en novembre 1931, donnait cette définition de leur engagement : "Traditionalistes mais non conservateurs, réalistes mais non opportunistes, révolutionnaires mais non révoltés, constructeurs mais non destructeurs, ni bellicistes, ni pacifistes, patriotes mais non nationalistes, socialistes mais non matérialistes, personnalistes mais non anarchistes, humains mais non humanitaires" (9). Ces hommes ne se contentent donc pas de critiquer, à la manière si moderne des aigris ou des cyniques, mais, après un travail de clarification doctrinale, tentent de proposer des alternatives programmatiques à une société décadente.

Après la faillite des éditions Je sers, DDR et sa femme, sans travail, vivent pendant un an sur l'île de Ré (le Journal d'un intellectuel au chômage paraîtra en 1937). Loin de rester inactif, Rougemont publie Politique de la personne (1934) : "La personne est le témoignage d'une vocation reçue et obéie. Je suis une personne dans la mesure où mon action relève d'une vocation, fût-ce au prix de la vie de mon individu" (10). Il traduit parallèlement la Dogmatique de Karl Barth.

Observateur et critique du nazisme

En 1935, Rougemont part comme lecteur de français à l'université de Francfort, et observe le nazisme. Beaucoup d'intellectuels, certains de ses amis, ne comprennent pas pourquoi il se rend dans un pays totalitaire. A ceux-là, Rougemont répond que la meilleure manière de juger une politique, c'est encore de vivre dans le pays où elle est appliquée. Dans le Journal d'Allemagne, publié en 1938, il s'explique : "Lorsque j'essaye d'évoquer ce discours qui m'a révélé "leur" secret, pour peu de passion que j'y mette, on m'apprend que je suis hitlérien ! C'est que les hommes de notre temps ne croient pas au jugement de l'esprit, mais seulement au frisson des tripes" (11). Expliquer n'est pas adhérer. Rougemont stigmatise le régime hitlérien, parce qu'il vise à l'uniformisation totale des modes de vie, acceptant et continuant en cela l'héritage de l'État-nation centralisé issu de la Révolution Française. Et Rougemont retrouve dans le nazisme de nombreux ingrédients bourgeois conjugués à une mystique massificatrice du Chef prédestiné qui se substitue à Dieu.

Contempteur du totalitarisme communiste, il ne peut qu'être hostile au national-socialisme, dont le mécanicisme standardisant fonctionne de la même façon. Mais à la différence de beaucoup, Rougemont rappelle que ce sont les démocraties capitalistes qui engendrent ces régimes par leur incapacité à résoudre les graves problèmes politiques, économiques et sociaux auxquels elles sont confrontées. Son essai Penser avec les mains (1936) réaffirme qu'un personnalisme concret, attaché à l'âme et à l'esprit, mais aussi aux réalités vivantes, est l'antidote du totalitarisme. Jean-Pierre Maxence relève, à propos de Penser avec les mains, "la profondeur et la richesse des analyses, la sobre originalité, les horizons qu'il lait découvrir, son style, au vrai sens du mot, où l'expression colle à la pensée avec une singulière vigueur " (12).

La guerre et l'exil

Une nouvelle expérience enrichit Rougemont à l'occasion de la préparation de l'exposition nationale de Zurich (1939) : il écrit un oratorio sur la vie de Nicolas de Flue (l’instigateur de la neutralité suisse au XVe siècle), qu'Arthur Honegger mettra en musique. L'année suivante paraît son célèbre livre : L’Amour et l'Occident. Mobilisé dans l'armée suisse en 1940, il participe à la fondation de la Ligue du Gothard, mouvement civil et militaire de résistance à l'Allemagne hitlérienne. Un article sur l'entrée d'Hitler à Paris, paru dans La Gazette de Lausanne, lui vaut une condamnation de 15 jours de prison. Mission ou démission de la Suisse ? paraît la même année.

Le 20 septembre 1940, DDR se rend aux États-Unis pour la représentation de son Nicolas de Flue. Il y restera jusqu'en 1947. Collaborant à La voix de l'Amérique, il côtoie de grands Européens en exil : Antoine de Saint-Exupéry, Max Ernst, Marcel Duchamp, André Breton, Jacques Maritain. En 1941, il publie à New York The Heart of Europe, écrit avec l'Américaine Charlotte Muret. Puis il séjourne durant l'été à Buenos Aires, sur l'invitation de Victoria Occampo - amie de Paul Valéry, Roger Caillois, Jean Paulhan et Pierre Drieu la Rochelle, future grande dame des lettres argentines.

Plusieurs ouvrages jalonnent la période américaine de DDR : La part du Diable (1942) (13), Les personnes du drame (1944) et les Lettres sur la bombe atomique (1946), qui paraissent juste après les explosions d'Hiroshima et de Nagasaki. Vivre en Amérique paraît en 1947. De même qu'il a connu et jugé l'Allemagne hitlérienne des années 30, Rougemont peut maintenant analyser objectivement les États-Unis. Le cancer américain (1931) de Robert Aron et Arnaud Dandieu l'avait prémuni contre la réalité standardisée et inhumaine de la civilisation américaine. Et n'avait-il pas écrit, dans sa jeunesse, un article virulent contre le fordisme ?

"Je prophétise votre ruine..."

Vivre en Amérique ne semble pas confirmer cette hostilité de principe. Rougemont s'y montre fasciné par la "souplesse civique", "ce dynamisme [...] qui contraste si fortement avec les scléroses et les vieilles rancunes de la vie politique européenne" (14). La découverte du Nouveau Monde, mélange de joie et d'énergie, par un Européen ayant fui un continent en guerre, suscite l'enthousiasme : "L'Amérique n’est pas un pays de rêve, quand on y vit, mais c'est un pays de rêveurs" (15). Mais Rougemont prend vite conscience de ses vices, à commencer par immensité géographique. Dans un pays aussi grand, la voix de chacun ne peut pas être entendue. La bureaucratie, les excès et le désordre de l'administration, les syndicats et groupes de pression font de cette "mer des paperasses" une gigantesque poubelle Dans son Journal des deux mondes (1948), il voit dans l'Amérique un "lieu d'extrême civilisation matérielle [...] hanté par on ne sait quelle sauvagerie des hauteurs et d’extrême densité humaine [...] baigné dans une atmosphère irrémédiablement désertique" (16). Cette civilisation utilitaire ne peut finalement que susciter la désapprobation d'un homme enraciné en quête de valeurs spirituelles : "Je prophétise votre ruine et l'anémie de vos Tours de Babel, et l'idiotie de vos enfants, et la déperdition de vos énergies sans direction, et le dégonflement de vos crédits, et la stupidité de vos banquiers, et le triomphe savants sur votre liberté sentimentale" proclame Rougemont (17).

Retour définitif en Europe en 1947. Rougemont habite dans la maison du garde-chasse de Voltaire, à Ferney. La bataille pour la construction européenne s'illustre au Congrès de Montreux, où il prononce le discours inaugural : L'attitude fédéraliste. C'est un triomphe. Au Congrès de la Haye, en 1948, sous la présidence de Winston Churchill, il est rapporteur de la Commission culturelle et rédacteur de la Déclaration finale, qui réclame "une Europe fédérée, rendue dans toute son étendue à la libre circulation des hommes, des idées et des biens, avec un Conseil européen doté des pou-voirs nécessaires au bien du continent, une défense commune, une loi au-dessus des États, et une assemblée commune où soient représentées les forces vives de toutes les nations". Rougemont est élu délégué général de l'Union européenne des fédéralistes. À la même époque, il publie L'Europe en jeu, montrant combien l'affirmation d'une grande Europe, naturelle et harmonieuse, est nécessaire face au partage du monde entre Américains et Soviétiques.

Rougemont est alors à la pointe du combat fédéraliste européen. Un bureau d'études, créé le 15 février 1949 à Genève, sous la direction de Rougemont et en liaison avec le Mouvement européen, organise la 1ère Conférence européenne de la culture, à Lausanne, du 8 au 10 décembre 1949. Le Collège d'Europe de Bruges et le Centre européen de la culture sont inaugurés à Genève, en 1950. Dès décembre, se tiennent au CEC les 1ers débats qui débouchent l'année suivante sur la fondation du Conseil européen pour la recherche nucléaire (CERN).

La fin du mythe soviétique

Souhaitant pour la culture un financement autonome du gouvernement, garantie d'indépendance et de liberté d'action. Rougemont crée la Fondation européenne de la culture (1954), présidée par Robert Schumann. Face à la puissante propagande soviétique de l'époque, il anime aussi, de 1952 à 1966, le Congrès pour la liberté de la culture. Il soutient l'Appel en faveur de l'insurrection hongroise : "Les tanks soviétiques ont tiré sur la foule ouvrière. Cette phrase, qu'on n'a pas lue dans la presse communiste, nos enfants la liront dans leurs livres d'histoire. L'insurrection, bien qu'écrasée dans le sang, marque la fin d'une ère : celle du mythe communiste qui, pendant trente-six ans, domina la conscience prolétarienne et l'inconscient de millions de bourgeois. Fin d'un mythe, mais aussi d'un monstrueux sophisme" (18).

DDR s'intéresse également à l'Orient, et plus particulièrement à l’Inde, où il s'était rendu en 1951. Dans L'aventure occidentale de l'homme (l957), il oppose la disposition de l'Occidental, pour l'action et la prédisposition de l'Oriental pour la contemplation. Mais il défend avant tout le dialogue des cultures (l'expression reprise par l'UNESCO est de lui), qui permet de connaître et d'apprécier la pluralité des peuples : c'est en se connaissant soi-même que l'on a le plus de chance d'aller vers l'autre, et c'est en aimant la différence de l'autre que l'on redécouvre la sienne. En 1961 parait Vingt-huit siècles d'Europe, anthologie commentée des textes fondateurs de l'idée européenne. L'auteur y montre la permanence de l'esprit des peuples européens face la contingence de l’État-nation. Il lance, la même année, une campagne d'éducation civique européenne, animée par le CEC jusqu'en 1974, en collaboration avec l'Association européenne des enseignants. Paraissent à cette époque Comme toi-même (1961), qui reprend les thèmes centraux de L'Amour et l'Occident, Les chances de l'Europe (1962), 4 conférences tenues à l'université de Genève, et The Christian Opportunity (1963), une compilation d'articles sur les rapports de l'éthique chrétienne avec le monde moderne.

En 1963 est fondé l'Institut universitaire d'études européennes de Genève, dont Rougemont est directeur. Il reçoit le Prix littéraire du prince Pierre de Monaco. Un nouvel essai paraît sur les rapports entre la Suisse et l'Europe : La Suisse ou l'histoire des peuples heureux (1965).

Théoricien et acteur du fédéralisme

L'Europe fédérale doit être fondée sur les régions, réalités concrètes et charnelles, et non sur les États (une "amicale des misanthropes") : "Dans les communautés restreintes, et là seulement, des structures solides peuvent s'organiser. Les critères sont connus, les mots prennent tout leur sens, les problèmes sont à hauteur d'homme, les solutions à dimensions de jeu. Des "masses" ne peuvent jouer, il y faut des équipes. Le fédéralisme est un système d'équipes unies par un même respect indiscuté des règles de jeu" (19).

Dans Le XXe siècle fédéraliste, il précise : "Je suis fédéraliste parce que je suis personnaliste. La personne est à la fois ce qui, dans chaque être, est le plus singulier et ce qui relie à son prochain, le fait entrer dans une communauté. On trouve dans cette définition le germe de tout fédéralisme bien conçu : la vacation qui distingue et relie à la fois, qui fait de l'individu un être unique et qui, en s'exerçant, devient créatrice de communauté [...] Le fédéralisme est la traduction directe, au plan de la cité - polis - et du civisme - civitas - des rapports de la personne et de la communauté" (20).

DDR réaffirme sa position dans L'un et le divers et Lettre ouverte aux Européens (1974). Dans ce dernier essai, il synthétise sa pensée en une formule : "Parce qu'ils sont trop petits, les États-nations devraient se fédérer à l'échelle continentale ; et parce qu'ils sont trop grands, ils de-vraient se fédéraliser à l'intérieur". En 1971, il lance le projet de région lémano-alpine et devient président du PEN Club de Suisse romande.

Régions et écologie

Personnaliste et fédéraliste, Rougemont est aussi écologiste. En 1976, il fonde et préside ECOROPA (association écologique européenne). Dans son dernier grand ouvrage, L'avenir est notre affaire, il vante les mérites d'un Sénat des régions, observant que régions et écologie sont indissociablement liées (participation civique, rééquilibrage des compétences, des pouvoirs et des ressources d'énergie, sauvegarde de l'environnement, reconstruction du tissu social et éducatif) face à la volonté de puissance des États-nations et à l'universalisme marchand, tous deux broyeurs des communautés naturelles dans lesquelles la personne s'enracine et s'affirme. Rougemont vitupère les effets du productivisme : destruction de la biosphère, croissance économique exacerbée, danger nucléaire, centralisation et inflation bureaucratique, gaspillage des ressources, etc. Il sollicite de nombreuses fois les travaux du Club de Rome sur les limites de la croissance.

Les dernières années de sa vie sont consacrées â la rédaction d'un Dictionnaire du fédéralisme. Plusieurs manuscrits restent inachevés, dont un ouvrage sur La morale du but. DDR meurt à Genève le 6 décembre 1985. Un grand aristocrate européen disparaissait ce jour-là. Il incarna "la tension même qui constitue la personne et l'identifie, l'effort de l'homme pour transcender son petit personnage individuel ou sociologique; et se mettre au service de quelque chose qui le dépasse, mais où il trouve enfin sa plus profonde raison d’être" (21). Cette "ascèse personnaliste" recommandée par DDR - "l'anéantissement du moi, la lutte entre l'individu et la vocation qu'il se reconnaît" - nous donne un exemple de sagesse à méditer.

  • François Saint-Ouen, Denis de Rougemont. Introduction à sa vie et son oeuvre, Georg / Centre européen de la culture, 125 p.
  • Bruno Ackerman, Denis de Rougemont Une biographie intellectuelle, 2 vol., Labor & Fides,1278 p. [cf. aussi de cet auteur DDR - De la personne à l'Europe]
  • D. de Rougemont, Œuvres complétes, tome III, 2 vol. établis et présentés par Christophe Calame, La Différence, 807 et 880 p.
  • Nota : les œuvres complètes de D. de Rougemont devaient paraître en 7 tomes aux éditions La Différence. Leur catalogue n'affiche présentement que ces 2 forts volumes. 

* NOTES :

  1. Les petites lettres de Lausanne, 1, mars 1929, p.48.
  2. Ibid., p. 74.
  3. Ibid., p. 79
  4. Liberté ou chômage in L'ordre nouveau, 1933, p. 10.
  5. Précisions utiles sur l'industrie des navets in O.N., mars 1936, p.14.
  6. Avec René Dupuis, Historique du mal capitaliste in O.N., janv. 1937, p. 13.
  7. Loisir ou temps vide ? in Esprit, juil. 1934, p. 605.
  8. Communauté révolutionnaire in O.N., fév. 1934, p. 49.
  9. Texte non signé, L'ordre nouveau in Plans, nov. 1931, pp. 149-150. Voir également P. Andreu, Révoltes de l'esprit, Kimé, 1991, pp.37-51.
  10. Définition de la personne in Esprit, déc. 1934, p. 375.
  11. Journal d'Allemagne, Gal.,. 1938, p. 50.
  12. Les livres de la semaine in Gringoire, fév. 1937.
  13. Dans La part du Diable (Brentano's, New York, 1944, pp. 32-33.), il dresse un réquisitoire contre Satan et sa conquête du monde terrestre : "Tombé de l'éternel, Satan veut l'infini. Tombé de l’Être, il veut l’Avoir. Mais le problème est insoluble à tout jamais. Car pour avoir et posséder, il faut être, et il n'est plus. Tout ce qu'il s'annexe, il le détruit. ("Le Néant anéantit" dit Heidegger). Et certes, il pourra tout avoir, puisqu'il est appelé Prince de ce Monde dans l'Évangile - mais il n'aura que ce monde-ci".
  14. Santé de la démocratie américaine in Journal de Genève, 17 janv. 1941.
  15. Vivre en Amérique, Stock, 1947, p. 21.
  16. Journal des deux mondes, Gal., 1948, p. 101.
  17. Ibid., p. 121.
  18. DDR, Œuvres complètes, tome III, vol. 2, La Différence, 1996, p. 872.
  19. Journal d'une Époque, Gal., 1968, p, 511.
  20. Pourquoi je suis fédéraliste, av.-juin 1971, p. 7.
  21. Brève introduction à quelques témoignages littéraires in Esprit, sept.1937.

* Hic et nunc *

En 1933, DDR crée Hic et nunc, revue de métaphysique protestante à laquelle participa notamment Henry Corbin - grand ésotériste et traducteur de Heidegger. Rougemont y vitupère contre la civilisation moderne et son matérialisme anthropocentrique, réclamant l'"accès au divin" par le biais de la transcendance chrétienne. Vision que l'on peut certes défendre - mais n'est-ce pas le protestantisme, dont Rougemont se réclame, qui se trouve aussi à la source de la modernité utilitariste et individualiste ? D'un tirage assez faible - 800 exemplaires alors qu'Esprit en atteint 3000 - Hic et nunc suscite de nombreuses adhésions à travers l'Europe. Rougemont résume la ligne éditoriale d'Hic et nunc par la formule augustinienne d'une pensée à la fois spirituelle et incarnée : "Nous sommes au monde, nous ne sommes pas du monde". Soit une "théologie personnaliste".

* L’Amour et l’Occident *

Ce livre extraordinaire d'érudition présente l'amour comme la quintessence du principe fédéraliste. Selon Rougemont, le lien social repose en Occident sur la conception de l'amour du prochain héritée de saint Paul. La valeur "érotique" est à la base des sociétés traditionnelles, et l'union durable de l'homme et de la femme symbolise l'unité dans la diversité. Rougemont conteste le règne de la quantité en matière amoureuse - il ne supporte pas la superficialité des petits-bourgeois à l'âme d'aventuriers de drugstore, non plus que les libertins "quantitativistes".

Comme l'affirme François Saint-Ouen, "Le couple, qui est basé sur une mise en relation de deux êtres dont les identités subsistent, apparaît comme le module du fédéralisme ainsi que des tensions fécondes ou destructrices qui l'animent" (1). Denis de Rougemont s'oppose ainsi à l'amour-passion futile de Dom Juan pour lui préférer la figure haute et généreuse de Tristan : "Don Juan est le démon de l'immanence pure, le prisonnier des apparences du monde, le martyr de la sensation de plus en plus décevante et méprisable - quand Tristan est le prisonnier d'un au-delà du jour et de la nuit, le martyr d'un ravissement qui se mue en joie pure à la mort" (2). Misère du rationalisme donjuanesque :

- Don Juan : Ce que ]e crois ? [...] Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit.

  1. Denis de Rougemont, Georg / Centre Européen de la Culture, Genève, 1995, p. 21.
  2. Cf. G. Gondinet, Une éthique de la quantité : le donjuanisme in Rebis n°4, automne 1980.

* Rougemont face aux Inquisiteurs *

En 1981, DDR se voit contraint d'attaquer en justice Dominique Grisoni, professeur de philosophie, qui l'accuse, dans le magazine Lu, à l'occasion d'un compte-rendu de l'ouvrage de Bernard-Henri Lévy, L'idéologie française, d'avoir sympathisé avec le nazisme. Grisoni avait écrit : "Pêle-mêle, les discours s'entrecroisent, se chevauchent, se répondent. Là, ceux de droite, tenus par leurs sombres thuriféraires, bien connus, les Drieu, de Rougemont et autres Doriot et Darquier de Pellepoix : recours à la Terre, appel à la Race, éloge du Corps, haine de l'Argent, amour de la Nation". Lors du procès, Grisoni et Lévy poursuivent haineusement DDR, en l'accusant d' "antisémitisme vulgaire" et d'admiration "extatique" pour Hitler. La chambre correctionnelle de Paris condamne Grisoni ainsi que le directeur de Lu pour diffamation, constatant l'amalgame des personnes, des idées et des œuvres. Car si DDR ne peut être suspecté d'une chose, c'est bien d’être un partisan du totalitarisme : "Le totalitarisme n'est fort que dans la mesure où le civisme est faible; il est fort des lâchetés individuelles, répercutées dans le pouvoir établi ; et demain, s'il triomphe chez nous, sa puissance ne sera que la somme exacte de nos lâchetés particulières", écrivait-il en 1938 (1). Toute sa vie et sa pensée le prouvent, à ceux qui veulent bien l'entendre, évidemment. En 1947, il réitérait : "Tous les systèmes totalitaires sont fondés sur l'hégémonie d'un parti ou d'une nation, sur l'esprit de système, sur l'écrasement des minorités et des oppositions, sur l'unification forcée des diversités, sur la haine des complexités vivantes, sur la destruction des groupes, et sur le mépris des vocations remplacées par une fiche de mobilisation professionnelle, politique, et finalement militaire" (2).

  1. La vrai défense contre l'esprit totalitaire in Les Cahiers protestants, nov. 1938, p. 414.
  2. L’attitude fédéraliste in Rapport du 1er Congrès annuel de l'U.E.F., Genève 1947, p. 15. Texte définitif in Fédéralisme européen, La Fédération, oct.1947, pp. 5-16.

> Liens utiles :

> Pour approfondir :

* Révolution conservatrice allemande / non-conformistes des années 30 français... Que peut-nous apprendre une analyse comparative ? C'est cet exercice ardu que tente l'ouvrage collectif dirigé par Gilbert Merlio, publié en 1995 par la Maison des sciences de l'homme d'Aquitaine et intitulé : Ni gauche, ni droite : les chassés-croisés idéologiques des intellectuels français et allemands dans l'Entre-deux-guerre (24 €, 314 p.). La préface de Gilbert Merlio et la conclusion de Hans Manfred Bock abordent précisément cette question de la comparaison de ces 2 constellations idéologiques. Et les convergences identifiées sont nombreuses : idéologie de la crise, communauté des refus, recherche d'une autre modernité... [commandable ici] On lira aussi à ce sujet cet article du n°301 de L'Europe en formation (1996).

14.03.2006

Po-éthique

Pour notre Europe, il n’est de présent que dans la recherche de sa Présence. Aussi l’événementiel n’est pas notre mesure, il ne peut au mieux pour nous être considéré qu’en tant qu’étude des symptômes de cette posthistoire qui menace autant l’Europe que les autres peuples du monde.

À l’instar du faucon pris au cœur de la tempête, préserver notre hauteur, à la fois détaché et pénétrant dans le flux, voilà comment fondre sur notre temps. Notre destin de jeunesse européenne n’est point fatalité mais vocation. En ce sens, la parole poétique, fruit d’une expérience intime du temps, est chant d’expérience avec lequel danse notre nécessité intérieure :  les accords surgis du plus loin et profond disposent dans une sorte d’ouverture de compas suffisante les matériaux accumulés par la vie pour la vocation. Notre périple ulyssien à travers le monde est en effet épreuve du Néant, exégèse renouvelée de la vie qui sans cesse exige de décanter la réalité subjective et illusoire des sentiments avant d’aller vers ce qui les transcende.

Le pouvoir de la poésie est bien cet éveil où le symbolique s’incarne dans le vécu imaginaire, restituant notre élan originaire d’être-au-monde à une dimension d’avenir ouverte par détachement à l’égard d’une vie personnelle. Rebelle à la Loi, la véritable poésie, libérant les devenirs, effraie les belle-âmes. Loin d’être un loisir de dilettantes, elle nous convie à un sévère examen de conscience opéré dans les récurrences qui nous traversent. Évoquant Fernando Pessoa, Ezra Pound, Gottfried Benn, 3 poètes fondateurs dont la voix reste étouffée par le silence des médiocres et le vacarme des universitaires, Luc-Olivier d'ALGANGE, dans un article d’Eléments n°41 (mars 1982) nous invite à comprendre en quoi l’expérience poétique exige, outre la réflexion et l’imagination, le souvenir ou plutôt le ressouvenir.

Saisis par une sorte d’incantation, de langage cérémoniel apte à métamorphoser en nous nos manières d’être et de voir en nous imprégnant de ce qui ne dépend plus seulement du temps et de l’espace mais de quelque chose d’autre, de plus essentiel, le poème nous entraîne dans cet effort d’entrer en relation avec ce que Hölderlin nommait le sens sacré du monde, le réel permanent, sans jamais pourtant réussir à en prendre véritablement possession en ce que son épaisseur verbale est médiatrice et non donatrice. Dominant d’une certaine façon la mort, nous participons ainsi à ce rythme qui accorde hommes et choses, hommes et dieux, et par lequel nous puisons nos péans pour une Europe nouvelle. L’exigence du Dire épuré des déformations sociales, affranchi des cloisonnements qui empêchent le passage et la confluence des eaux, coïncide au risque majeur de la présence.

 

La seconde mémoire

 

Un vrai poème est un bloc de mémoire concrète. Stratifié, traversé de volutes minérales, une lame lucide peut cependant l'entamer et divulguer ses prodiges secrets, géométries sculpturales, étincelantes, multicolores, sous l'apparence souvent terne et monochrome de la surface. Un vrai poème ne communique rien (ni "idée", ni "sentiments", ni "états d'âmes"), il montre, comme une pierre brisée, ouverte, montre sa nuit, ses filons d'or, ses cristaux prévisibles, sa vérité intime exhaussée à la clarté transfigurante du regard. Non lu, le poème reste enfermé dans sa nuit. Mais il ne suffit point de le déchiffrer, d'y quêter un sens, pour que sa profondeur s'irise ; il y faut encore l'éclairement du regard, une confiance, une attente. Toute grande œuvre poétique est fondatrice d'un sens - mais cela veut dire aussi qu'elle ne se contente pas de redistribuer des significations. Celui qui chercherait à retrouver en elle un sens déjà appris n'y trouverait qu'une déroute décevante. Or, c'est là la magie fondatrice de la poésie, la turbulence du chaos, du sans-fond et du sans forme, dans laquelle, seule, elle plonge ses racines, pour irriguer la langue des hordes plurielles de l’hétérogène (du Sacré), pour magnifier la différence (la Vie), en réactualisant perpétuellement l'éternelle féerie dansante de l'origine.

La référence insistante qui est faite ici aux termes de mémoire et d'origine ne sera point sans favoriser l'accusation légère de passéisme. Or, dans une conception sphérique du temps, le passé n'existant point en tant que fragment distinct, le passéisme relèverait du "péché imaginaire", d'autant plus que la mémoire dont nous parlons est instauratrice autant que restauratrice. Dans le sillage du questionnement heideggérien, l'origine est pour nous un espoir et une attente, plus encore qu'une nostalgie.

En dépit de la démagogie de la "poésie à hauteur d'homme", de la poésie militante, genre boy-scout, etc., les exemples de poésie concréte, de poésie s'originant dans l'intimité de l’être, dans le feu central du Monde, ne manquent pas. Il suffit de citer ici les Cantos pisans d'Ezra Pound, les poèmes de Gottfried Benn ou encore l'œuvre polyphonique de Fernando Pessoa, œuvre hétéronyme dont chaque nom désigne une œuvre, une biographie et une vue du monde distincte. Sans doute faut-il voir en l'œuvre plurielle de Pessoa l'expérience limite du refus de monologisme dont témoignent d'ailleurs les articles futuristes et droitiers réunis sous le titre de Le retour des dieux. Ce refus ne procédant nullement d'un nihilisme se fonde, au contraire, sur l'affirmation aristocratique que la vérité n'est point une, même au sein d'un seul individu, car le poète est foule et "la solitude est multiplication de soi-même" (Saint-Pol-Roux). Cette affirmation est aristocratique, car elle ne se soucie guère de la commune mesure, car elle exalte les distances, les différences, car elle répudie cette Identité qui n'est que l'envers de l’asservissement à la Loi dont la structure monologique, concentrique et totalitaire qui règne sur le discours contemporain, est la sinistre caricature. Et c'est contre le triomphalisme de cette caricature qu'Ezra Pound, Gottfried Benn et Fernando Pessoa ont écrit leurs poèmes initiatiques, au sens exact et non fuligineux du terme.

Il convient ici de rendre hommage à Dominique de Roux dont l'œuvre d'écrivain et d'éditeur ne fut point sans contribuer grandement à la connaissance des œuvres dont nous soulignons ici le caractère non seulement novateur (car ce serait demeurer dans l'illusion d'une modernité dont le concept nous a toujours semblé douteux), mais aussi fondateur.

medium_jouve.jpegQu'il soit ici question d'un Allemand de culture cos-mopolite : Gottfried Benn, d'un Portugais anglicisant : Fernando Pessoa et d'un Américain traître à sa civilisation, cela montre assez notre piètre estime pour le chauvinisme littéraire. Sans faillir à ce mépris, qu'on nous autorise cependant à nommer ici Pierre-Jean Jouve (photo ci-contre), poète, comme les précédents, maudit par le puritanisme intellectuel et l'inconcevable micrologie littéraire qui, sous d'obscurs prétextes "démocratiques", prescrit la "lisibilité immédiate pour tous", autant dire, la commune mesure et la médiocrité. Là aussi, Dominique de Roux fut l'un des seuls à rompre la conjuration du silence. Rappelons la phrase d'Heidegger : "Les vues profondes ne brillent que dans l'obscurité", et passons sur les indigentes revendications du réalisme et du positivisme étroit que tous les amoureux de l'Art s'accordent pour considérer comme les tares fondamentales des sociétés occidentales contemporaines.

Pour les poètes dont nous parlons ici, le refus des systèmes utilitaristes et médiocrisants de l'Occident ne s'est jamais doublé d'évasions exotiques. Bien au contraire, c'est en interrogeant leur mémoire et sans se dispenser de l'effort d'une revalorisation qu'ils ont affirmé, avec toute la hauteur et l'intransigeance qui convient, leur appartenance européenne. Mais une distinction s'impose. Pour eux, l'Europe, en tant qu'entité mythique susceptible de justifier une appartenance, ce n'était point une terre désacralisée, lieu d'échanges marchands, accueillant l'impérialisme déliquescent de l'Amérique, mais au contraire le lieu d'une crise perpétuelle, d'un dépassement incessant, jeu d'intensités, affirmation hétérogène de grande densité historique. Une Europe non point irriguée par l'idéologie économiste de la sociale-démocratie, mais par l'alternance des proférations héraclitéennes. Une Europe concrétisée, non par l'économie, mais par l'exigence de l'épreuve de l'Erre, la "mise en relation de l'essence de l'homme avec la vérité de l'Être", que D. de Roux identifiait au Feu central du Monde.

S'il est vrai que le plus haut moment d'intensité poétique correspond à la transfiguration et donc, sur un certain plan, à la perdition et à l'oubli, il n'en demeure pas moins que la mémoire fonde le poème. Le poème s’avère donc être la floraison augurale d'une mémoire qui n'est plus la mémoire fonctionnelle, humaine et limitée à l'histoire de l'individu, mais une deuxième mémoire, englobant la précédente et qui serait la mémoire du monde. Et sans doute est-ce de cette seconde mémoire qu'il faut attendre tout pouvoir de régénération et de fondation. De là s'exhausse d'ailleurs la signification profonde du mot Tradition, en tant qu'instance de restauration de la Verticalité dans un monde où les idéologies sont devenues les principaux instruments d'aplatissement.

Dans la pénombre des discours idéologiques, dont l'instance ultime est toujours excluante et totalitaire, les œuvres des poètes qui nous inté-ressent ici, agissent comme une transgression éclairante (divulgante) au sens où, dans la tragédie grecque, la transgression prométhéenne s'accomplit dans la divulgation du Feu. Or, ce Feu, avant même d’être le principe vital destructeur-créateur : feu secret des alchimistes, lumière animant le monde à travers l’analogie universelle de ses reflets, feu héraclitéen qui "pilote tout à travers tout" -, ce Feu est destiné à incendier les ombres, à brûler les simulacres afin de restaurer le Monde en la limpidité du Règne Solaire. Dans l'aire de plus en plus trouble de l'humaniste, les seuls noms d'Ezra Pound, de Pessoa ou de Jouve sont entourés d'une rumeur désapprobatrice, lorsqu'ils ne sont pas tout simplement ignorés.

Or, la question se pose aujourd'hui de savoir où donc, pour un esprit libre, convient-il de ressourcer sa mémoire si ce n'est dans certaines œuvres plurielles dont le style hautain (le style étant l'équilibre dangereux entre l'autorité du sens et le pouvoir des mots) et le peu de prise qu'elles donnent à l'unanimisme démagogique de la lisibilité immédiate, les préservent des "trahisons vipérines du doute" prophétiquement évoquées par D. de Roux, trahison dont le pouvoir indifférencié absorbe cependant dramatiquement les proférations les plus irréductibles. Et s'il faut déplorer la conjuration du silence qui entoure les œuvres fondatrices, il faut déplorer de même l'outrance exégétique qui s'est abattue sur d'autres non moins bouleversantes. Car, il semble bien que, dans la mouvance d'une certaine culture universitaire, il importe moins d'exhausser le sens tragique d'une œuvre, en sa nudité formelle, que d'occulter par tous les moyens de sciences trop humaines, la simplicité transfigurante de sa profération.

         * De LOA on pourra aussi lire :

10.03.2006

KR (suite et fin)

... Suite et fin de l'article :

Sur cette toile d'Otto Dix de 1930, ce paysage crépusculaire de tranchées symbolise toute l'âme inquiète et déchirée de l'Allemagne de l'après-guerre. Pour la KR, être dans le mouvement de rupture ne se peut qu'à l'intérieur de la Krisis, cette situation mortelle, ce moment où un partage a à se faire entre la guérison et la mort. Pour Heidegger, le nihilisme a une fonction dévoilante,  il révèle les symptomes d'un égarement de la Modernité et permet de découvrir son origine : l'oubli du sens de l'être. Si le monde cesse d'être un abri, l'homme n'en a que plus la nécessité d'être risqué. C'est avant l'aube que la nuit est la plus noire. Suite et fin de notre article sur la contextualisation de la philosophie de Heidegger.

"L'américanisme", poursuivait Rilke, produit des objets amorphes où rien de l'homme n’est décelable, où aucun espoir ni aucune méditation n’est passée. Ces réflexions poétiques rilkéennes sur les objets de