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09.02.2006

GRIPARI

Un "pessimiste solaire" : Pierre Gripari. Son "Évangile", le 5ème, celui du "rien", le place définitivement parmi les grands passeurs. En marge de sa production foisonnante, Pierrot la lune nous livre en aparté et non sa malice ce recueil de morceaux choisis, sorte de bouquet garni, "ou, si l'on préfère, court traité du Néant illustré par de nombreuses et copieuses citations d'un certain nombre de maîtres ayant tous en commun une certaine conception de la sagesse, fondée sur la base la plus solide qui soit : le refus de toute espérance. Lui-même pessimiste et athée, notre auteur ose prétendre que "rien n'est plus revigorant, plus satisfaisant pour le corps et l'esprit, que la perspective de la destruction de l'âme et la conscience de la vanité universelle" (Pierre Gripari vu par Pierre Gripari in Critique et autocritique, L'âge d'homme). Recension en exercice d'admiration de Jean Mabire (éléments n°36, oct. 1980).                             

Le livre du nihilisme joyeux

Fils d’un père grec et d’une mère normande, Pierre Gripari se situe au point géométrique exact où la sophia hellénique rejoint la sapience septentrionale. On le devine hanté par cette sagesse surgie du fond des âmes, au carrefour des deux grands courants spirituels dont se nourrit notre monde européen. Après une quinzaine de bouquins inclassables et merveilleux, qui donnent à ses lecteurs le sentiment hautain d’appartenir à une secte d’initiés, il nous convie au grand banquet du nihilisme joyeux avec cet Évangile du rien, recueil de morceaux choisis pour son seul plaisir et, par ricochet, pour notre grande santé.

Livre allègre et austère tout ensemble, ce choix de "lectures commentées" répond enfin à la question tant de fois entendue et tant de fois éludée : "Si vous deviez emporter qu’un seul livre sur une île déserte, lequel ?" L’île déserte peut d’ailleurs être tout aussi bien la grande ville. Pour affronter la solitude comme pour défier la foule, point n’est besoin de changer de visage : devenir soi-même n’est jamais voyage facile. Voici donc un livre que je place d’emblée très haut. C’est un chef-d’œuvre absolu et nécessaire, quelque chose d’aussi parfait que le Catalogue de la Manufacture d’Armes et Cycles de Saint-Étienne aux environs de 1900. Les amateurs me comprendront.

J’avoue être un inconditionnel de Gripari depuis Pierrot la lune, livre qui honore son 1er éditeur mais ne nous rajeunit ni lui ni moi, qui eut le privilège d’avoir le même (merci, Roland Laudenbach). Avec ses lunettes en hublots sous-marins et son chandail au col roulé baillant comme une douzaine d’huîtres, Gripari a le privilège de surgir au moment précis où il pourra le mieux emmerder le pontifiant de service. Qu’il soit un grand écrivain, nous sommes quelques-uns à n’en plus douter. Et pas seulement depuis le succès (relatif) qu’il commence à connaître. Boris Vian n’a produit que de la littérature de patronage à côté de ces prodigieux décapants qui ont pour nom Phosphore Noloc, Socrate-Marie Gripotard ou Roman Branchu. Même Queneau peut s’accrocher. Ne parlons pas des hussards, encore attardés dans tous les cabarets littéraires pour y siroter l’éternel coup de l’étrier.

Romancier, conteur, poète, le seul qui ait l’insolence de Céline sans plagier son style et dont la "radioscopie" a crevé quelques tympans, Pierre Gripari a peut-être le tort de cultiver un aspect lunaire qui finalement n’est qu’oripeau et armure. Ses "clowneries", dans le sens le plus merveilleux et le plus déchirant de cet art difficile entre tous, ne doivent pas dissimuler plus longtemps ce que nous cache sa pudeur. Notre Pierrot, pour ce qui est de la politique et de la religion, en connaît bien plus long et en cause bien plus juste que tous les philosophes, étiquetés comme tels parce qu’ils fréquentent les drugstores et les gazettes. Les "nouveaux" peuvent de rhabiller, Maître Pierre n’a pas fini de leur sonner les cloches.

La 1ère force de Gripari c’est de ne pas croire, comme aurait dit le vieux Sorel, aux "illusions du progrès". En un mot il ne pense pas que les anciens étaient plus cons que nous. Même s’ils ne lisaient pas, vespéralement, Le Monde. Et sa double hérédité lui donnant le droit absolu de se revendiquer "métèque", il se reconnaît mieux dans une chanson babylonienne ou dans un aphorisme chinois que dans la dernière homélie du cagoulard polonais, grand sorcier aux yeux bleus du Va-ti-Klan. Sacré Gripari que l’on aurait bien tort de vouloir "récupérer" ! Il n’est point de ces hommes de droite qui soupirent que l’Église reste le dernier rempart contre... le christianisme. Le nihiliste Jésus ne lui fait pas peur, qui avec ses "ouvriers de la 11ème heure" prêche la religion de l’humour. Et quelques millénaires de monothéisme sauce croquemitaine ne l’empêchent pas d’ouvrir l’Écclésiaste à la bonne page.

L’Évangile du rien est d’abord un livre admirablement composé et dont la rigueur mathématique ne peut que séduire tout esprit plus porté sur l’architecture que sur la métaphysique. Si la clarté française signifie quelque chose, c’est bien dans cette orgie de lumière. Voici une œuvre dont les pans sont découpés par la clarté du Grand Midi. La démonstration et l’illustration s’y échelonnent en 4 parties bien équilibrées.

Pierre Gripari pose d’abord la question du malheur. Il commence par récuser l’illusion et l’espérance. Et comme il y va : "Je ne doute pas de la vie éternelle, je la nie. Je ne discute pas Dieu, je le méprise. Et si je prêche le néant, c’est en fin de compte parce que je l’aime". Persuadé du néant après la mort, il affirme tranquillement que "le refus de croire et le refus d’espérer sont les deux vertus cardinales". Bien entendu, il ne peut que mobiliser Shakespeare pour lui faire répéter, sur le devant de la scène, à la lumière crue des projecteurs, que "la vie n’est qu’une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, qui ne signifie rien".

Constater le néant n’est rien. Encore faut-il s’en réjouir ! On passe à l’exercice de la classe supérieure. C’est le moment de saluer le suicide au passage, sans insister : "Se tuer n’est pas seulement un acte libre, et le seul vraiment libre, c’est aussi l’acte raisonnable par excellence". Ce coup de chapeau n’est que politesse. Le débat est ailleurs. Dans le dialogue de Faust et de Méphisto, par ex., Gripari a bien compris que le nœud gordien de notre monde est le nœud gœthéen. "Tout ce qui naît mérite de disparaître", affirme Méphisto, et l’Italien Léopardi répond à l’Allemand Gœthe : "A notre race le destin n’a fait qu’un don : la mort". Les Français seraient-ils en retard dans ce dialogue tragique ? Non, car il y a Vigny et Leconte de Lisle, les poètes du Grand Silence. Maintenant, le décor est planté, avec l’aide des grands Russes qui passent : Dostoïevski le marteau et Tolstoï la faucille. Il reste à savoir ce que nous allons faire du néant. Pierre Gripari n’y va pas par 4 chemins. Deux positions lui suffisent : "Pour qui a décidé de vivre quand même, la question se pose à présent de choisir entre deux attitudes : la passive et l’active". Avec une discrétion qui l’honore, l’auteur de l’Évangile du rien se garde bien de nous dire s’il préfère être actif ou passif, ou les 2 à la fois. Entre l’abstention et l’engagement, il nous cache son intime préférence, bien que...

Commençons par cette sorte de retrait du monde qui est parfois le signe de toute sagesse. Il faudrait y voir un peu clair : "Cette attitude est noble chez les natures nobles, vulgaire chez les gens vulgaires. Elle est basse ou elle est héroïque. Elle est, suivant les caractères, dure ou sentimentale, souriante et indulgente ou, au contraire, méprisante, agressive..." A l’appui de ses dires, toute une brochette d’abstinents selon Gripari : Gilgamesh l’Assyrien, Platon, Épicure et Lucrèce, Omar Khayyam l’Arabe ou Maître Eckhart le Rhénan, épicuriens et stoïciens étroitement enchevêtrés avec un chrétien destiné à être récupéré par les nazis, des juifs hassidim et des musulmans soufis pour faire bonne mesure. Il n’y manque même pas les animaux de ce bon monsieur de La Fontaine, le plus noir pessimiste du Grand Siècle, ce qui n’est pas un mince compliment. Fables à relire d’urgence.

Pour d’autres, le livre pourrait s’arrêter là. On aurait alors un manuel en 3 parties, fort classique encore que désespéré. Mais le compère Gripari a plus d’un tour dans sa besace et termine en feu d’artifice. Après les passifs, les actifs. Après ceux qui s’abstiennent (et qui ont fort raison de s’abstenir), ceux qui luttent (et qui ont tout aussi raison de lutter). Les voilà, les grands frères qui accourent à l’appel. Ceux qui trouvent leur bonheur - et leur honneur - dans une lutte qu’ils savent perdue. "La pire misère, affirme Gripari, c’est de manquer d’ambition". Le monde reconnu comme absurdité se transfigure en volonté. "Le sage est un monsieur qui ne se fait pas de cinéma, qui joue le jeu de la vie sans se dissimuler le vide de la vie, qui se résigne par avance à sa propre mort, à celle de son œuvre et à celle de l’univers... On me dira que l’Évangile du Rien débouche, en fin de compte, sur des doctrines assez peu rassurantes, comme le fascisme, le communisme... Qu’y puis-je ? Les sages n’ont jamais prétendu qu’ils avaient le pouvoir de changer l’univers".

Pierre Gripari commence par aller chercher très loin ses camarades de jeu. Dans l’Inde et en Chine, dans le Zen et dans la Bible, dans la Rome impériale et dans la Teutonie romantique. Tout le monde connaît Marc-Aurèle et cite Jean-Paul. Mais qui a lu Stello, qui risque fort d’être le chef-d’œuvre inconnu d’Alfred de Vigny, décidément maillot jaune de ce tour de la sagesse ? Nietzsche, Kipling et Montherlant arrivent à leur heure. Nous sommes désormais au jour d’aujourd’hui ou presque. Il nous reste à faire un saut dans l’avenir. Une nouvelle fantastique de Michel Morat nous y invite : Gripari s’est juré de nous faire aimer plus nihiliste que lui.

Reprenant la table de ces morceaux choisis avant de refermer ce livre noir, je regrette un peu de n’y point trouver écho de la plus septentrionale et de la plus pessimiste des sagesses. Pourtant, quelle leçon de désespoir et d’activisme dans le Havamal ou la Gylfaginning ! Les Islandais de la haute époque raviraient sans nul doute notre demi-Normand. Et quel cri plus griparien que la dernière exclamation du Viking Ragnar Lodbrog dans la fosse aux serpents : Je meurs en souriant...

> Pierre Gripari, L’Évangile du rien, L’Age d’Homme, 200 p., 13 €.

> LIENS :

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Ci-contre (cliquez sur l'image) : Les Faucheurs de la Mort. Depuis des siècles, les troupes d’élite marchent au combat en chantant : "Nous sommes fiers d’appartenir à ceux qui vont mourir". Depuis toujours, les êtres de qualité ont su apprivoiser la mort. "Je soutiens, écrit Gripari, que la sagesse est, par nature, sans illusion comme sans espérance".

 

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Pierre Gripari par Pierre Monnier (paru dans Minute, 1990)

C'est une histoire très simple. En 1990, un homme est mort à l'âge de 65 ans dont très peu de gens savaient qu'il était un très grand écrivain. Seuls quelques-uns pour qui la lecture est une drogue lui vouaient une admiration sans bavure.

Il y a une quinzaine d'années, l'un des admirateurs de Pierre Gripari décida de lui rendre un hommage original. Il le pria de se rendre auprès de lui dans la capitale de l'Autriche où il habitait. Quelques jours plus tard, devant la gare de Vienne, une fanfare accueillait à la descente du train de Paris un gaillard souriant, au regard vif derrière d'énormes lunettes de myope. Les acclamations d'un petit groupe lui faisaient un visage hilare. L'inviteur qui tenait à fêter un grand écrivain français méconnu se nommait Jean-Jacques Langendorf. Il dirigeait lui-même la fanfare. Vladimir Dimitrijevic se réjouissait de l'amicale aubade offerte à l'auteur qu'il défendait de tout son cœur au sein de sa maison d'édition l'Age d'homme. Quant à Pierre Gripari, jamais il n'avait connu aussi bruyant hommage.

Pierre Gripari est pourtant l'auteur d'une soixantaine de textes de toute nature, nouvelles, romans, adaptations théâtrales, pièces pour le café-théâtre, poésie, anthologies, aphorismes, pièces et livres pour enfants (ces livres pour enfants dont les Contes de la rue Broca connaissent un succès ininterrompu). Leur énumération tiendrait ici trop de place, de Pierrot-la-lune à Frère gaucher, de Reflets et réflexes à La vie, la mort et la résurrection de Socrate-Marie Gripotard, mais si vous ignorez tout de cette œuvre, foncez et procurez-vous Je suis un rêve et autres contes exemplaires. C'est un choix judicieux de 33 textes établi par Jean-Pierre Rudin aux éditions de Fallois-L'Age d'homme.

Je sais que, quand vous aurez lu celui-là, vous ne dormirez pas avant d'aller voir plus loin. Le recueil est préfacé par l’orfèvre Jean Dutourd : "Il avait tous les dons : le style, la gaieté, la légèreté, la profondeur, la fantaisie et, par-ci, par-là, de ces idées saugrenues qui font chanter une œuvre. Rien n'est plus invisible que le talent. Celui de Gripari était immense, éclatant, il crevait les yeux, comme on dit, et à peu près personne ne le voyait."

Vous avez compris que, toute affaire cessante, il faut lire Gripari. Dans la forme la plus directe, avec une déconcertante aisance, Gripari raconte, comme en se laissant aller, sans qu'un mot paraisse en surnombre et sans qu'il y ait à rajouter. La perfection de l'écriture. Je ne résiste pas au plaisir de vous faire juge. Voici la fin d'un petit conte d'une vingtaine de lignes. Dieu qui a créé le monde vient examiner son oeuvre en fin de semaine :

"Puis il vit l'homme, et fit la grimace :

  • C'est de moins en moins ça, songea-t-il. Ensuite il vit la femme :
  • Oh la la ! On voit bien que je l'ai faite à la fin de semaine ! J'étais fatigué.

Alors ce matin-là, en pleine aurore de ses forces, Dieu décida de faire, tout de suite, son chef-d'œuvre... Et il créa le chat."

Gripari traite avec naturel et désinvolture les sujets les plus divers et ne tombe jamais dans le piège du didactisme. Il sait trop bien "dire" pour n'avoir jamais besoin "d'expliquer". Il est irrespectueux, insolent, arrogant parfois, et toujours en souriant. Quand les exégètes s’empareront de son œuvre, on sera stupéfait de découvrir l'ampleur et les prolongements d'un tel ouvrage élaboré dans la diversité, l'imagination, la curiosité légère et l'ironie. On essaiera d'approcher l'homme et l'on découvrira qu'il vivait et travaillait dans une petite chambre au premier étage d'un vieil immeuble, rue de la Folie-Méricourt. Quelques livres et un lit que chaque jour il relevait pour l'encastrer dans le mur. Des murs presque nus sur lesquels étaient épinglées trois ou quatre images parmi lesquelles un dessin de Claude Verlinde... Tant de talent et d'érudition dans un décor aussi simple. Les éditions de L'Age d'homme ont publié un attachant Gripari, mode d'emploi ; des entretiens révélateurs avec son ami Alain Paucard (que je salue au passage, celui-là aussi, un singulier bien fait pour s’entendre avec Pierrot-la-lune). Dans ce dense petit livre, Pierre Gripari se raconte sans chiqué avec une sincérité qui ajoute à sa "présence". Bien sûr, il faut lire Gripari. Si vous aimez les textes courts et rapides, si vous êtes pressé, procurez-vous Du rire et de l'horreur et Reflets et réflexes, des aphorismes, des mots, des sourires.

Pour terminer voici encore Jean Dutourd : "Il était l'image quasi idéale du ronchon, c’est-à-dire d'un homme qui aime tout et qui est sceptique sur tout. Mais je m'aperçois que cela pourrait être aussi bien la définition du grand écrivain."

Commentaires

"Pierre Gripari commence par aller chercher très loin ses camarades de jeu. Dans l’Inde et en Chine, dans le Zen(...)"
C'est vrai que l'accent mis sur le néant, l'illusion et le vide de la vie rapproche considérablement Gripari du "boudhisme" zen ( qui s'est développé au Japon, l'équivalent en Chine étant le "boudhisme chan").
Quand je pense que, tout petit, j'ai connu Gripari avec ses "Contes de la rue Broca" ( http://www.amazon.fr/exec/obidos/ASIN/2246424011/402-4345268-4216123 ), que j'écoutais en cassette qui plus est... J'étais alors loin d'imaginer qu'il écrivait autre chose que des contes pour enfants...

Ecrit par : ortolan | 04.03.2006

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