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01.02.2006

EVOLA

Caractérisée selon la formule de PA Taguieff (in revue Politica Hermetica n°1) "par l'ampleur des perspectives, la hauteur des vues ainsi que par l'étendue encyclopédique des thèmes et problèmes abordés", l'œuvre de Julius Evola est l'axe incontournable autour duquel devrait s'articuler toute pensée europaïenne conséquente.

VIE & ŒUVRE de Julius EVOLA

Source : J. Evola, un gibelin contre le monde moderne, E. RIX, Réfléchir & Agir n°17 (printemps 2004). 

 

Né à Rome le 19 mai 1898, dans une famille de la petite noblesse sicilienne, Giulio Cesare Evola, qui se prénommera Julius par admiration pour la Rome antique, entre très tôt en rébellion contre le monde bourgeois. Proche des Futuristes, il s'engage comme sous-lieutenant d'artillerie pendant la Ière Guerre Mondiale. Dans les années 20, il participe, par ses poèmes et ses peintures, au Dadaïsme, puis entre dans une période philosophique, s'imprégnant des écrits de Nietzsche.

En 1927, il participe à la formation du groupe d'Ur, qui se consacre à l'étude des disciplines initiatiques et ésotériques d'Orient et d'Occident. Il découvre alors l'œuvre de René Guénon, dont l'influence sur sa pensée sera décisive. En 1931 il écrira un ouvrage sur La Tradition hermétique, suivi en 1932 de Masques et visages du spiritualisme contemporain, une dénonciation des sectes et de la pseudo-spiritualité, et en 1937 du Mystère du Graal et l'idée impériale gibeline.

Le dernier gibelin

Son 1er article politique paraît en 1928 dans la revue Critica Fascista, dirigée par le ministre Giuseppe Bottai, un ancien camarade du Front. Il y affirme que le fascisme, pour être en conformité avec son éthique guerrière et romaine, doit rompre avec le christianisme. Quelques mois plus tard, il écrit son 1er ouvrage politique, Impérialisme païen, au thème similaire. Publié à la veille des accords du Latran entre le Vatican et l'État fasciste, l'ouvrage, sous-titré Le fascisme face au danger euro-chrétien, est perçu comme un pamphlet outrancier et n'a aucun écho. Dans ce livre, il témoigne également de ses réserves "aristocratiques" vis-à-vis du régime.

C'est pourquoi il va tenter d'exercer une activité métapolitique rectificatrice, par le biais du bimensuel La Torre, qu'il fonde en 1930. Le n° 3 est saisi pour avoir qualifié d'aberrante la campagne démographique lancée par le fascisme. Dans le n° 5 il écrit, à l'intention de ceux qui le prennent pour un antifasciste dissimulé : "Nous voudrions un fascisme plus radical, plus intrépide, un fascisme vraiment absolu, fait de force pure, inaccessible à tout compromis". Le ton ne tarde pas à monter et la revue est bientôt interdite.

L'échec de ses 1ères initiatives le convainc que "pour agir, ou du moins avoir les mains libres, il fallait s'assurer une base quelconque à l'intérieur de la citadelle". Il se rapproche alors du dirigeant fasciste Giovanni Preziosi, directeur de La Vita Italiana, pour laquelle il rédigera une centaine d'articles de 1931 à 1943. Par son intermédiaire, il fait la connaissance du juriste monarchiste Carlo Costamagna, fondateur du mensuel Lo Stato, auquel il collaborera. On relève encore sa signature dans les revues Vita Nuova, Rassegna Italiana, Bibliografia Fascista, La Difesa della Razza. Preziosi le met aussi en contact avec Robert Farinacci, directeur du quotidien Il Regime Fascista. De 1934 à 1943, il dispose dans ce journal, 2 fois par mois, d'une page spéciale intitulée Diorama filosofica et sous-titrée Problèmes de l'esprit dans l'éthique fasciste. Son objectif est d'orienter, de l'intérieur, le fascisme dans un sens "spirituel" et "traditionnel". Pour ce faire, il publie, outre ses propres articles, une pléiade d'auteurs de la droite européenne comme René Guénon, Gottfried Benn et Othmar Spann.

Contre le monde moderne

En 1934, Evola publie son ouvrage majeur : Révolte contre le monde moderne. Il y décrit, pour les opposer, 2 types universels, 2 catégories a priori de la civilisation, le monde de la Tradition et le monde moderne, et développe une métaphysique de l'histoire à travers l'exposition de la doctrine traditionnelle des âges et l'analyse des cycles de la décadence, depuis les grandes cultures antiques jusqu'au monde moderne. L'on sent l'influence de Nietzsche, Bachofen, Wirth et même Rosenberg. Si le pessimisme aristocratique du livre suscite peu de réactions en Italie, il va, paradoxalement, retenir l'attention en Roumanie et en Allemagne.

En 1935, Mircea Eliade, pour qui "l'œuvre d'Evola se situe dans la ligne de Gobineau, Chamberlain, Spengler, Rosenberg", recommande fortement l'ouvrage. La même année paraît une édition allemande de RMM chez un grand éditeur de Stuttgart. Depuis la traduction d'Impérialisme païen, en 1933, Evola est considéré outre-Rhin comme le représentant d'un courant gibelin et païen en Italie. Le livre est recensé élogieusement dans les publications néo-conservatrices, et Gottfried Benn, l'un des grands poètes contemporains, le salue comme "une œuvre dont l'importance exceptionnelle apparaîtra clairement dans les prochaines années". Porté par cette vague de sympathie, Evola, qui parle couramment l'allemand, se rend à Berlin pour prononcer plusieurs conférences. En outre, ce passionné d'alpinisme multiplie les ascensions périlleuses.

Sang et esprit

En 1938, le régime fasciste lance la "campagne pour la défense de la race", dans le but d'aligner l'Italie sur l'Allemagne. Evola a déjà écrit, l'année précédente, une histoire des théories racistes, Le Mythe du sang. En 1941, dans Synthèse de doctrine de la race, il tente de définir une doctrine de la race traditionnelle, résolument antimatérialiste, centrée sur le concept de "race intérieure". Rappelant que les Indo-Européens concevaient l'homme comme triade corps-âme-esprit, il affirme qu'à l'origine de toute différenciation ethnique se trouve une "race de l'esprit", qui est d'abord intériorisée chez ceux qui y adhèrent sur le plan du caractère, ce qui donne une "race de l'âme", avant de s'incarner sur le plan physique dans une "race du corps". Mussolini, qui a lu le livre, convoque son auteur durant l'été 1941 pour solliciter sa collaboration.

En pleine guerre mondiale, en 1943, il publie un essai sur le bouddhisme, La Doctrine de l'Éveil, qui aura droit aux éloges du plus célèbre centre d'études bouddhiques. Au moment où Evola accède à une certaine reconnaissance officielle, la crise du fascisme est déjà en germe. Le 25 juillet 1943, il s'effondre de l'intérieur. Le baron fait partie de la poignée d'Italiens qui accueillent Mussolini libéré en Allemagne, et se rallie par devoir à la République Sociale Italienne, même si l'aspect social du nouveau régime lui déplaît. Après la prise de Rome par les Alliés, le 4 juillet 1944, il se réfugie à Vienne, où il travaille sur des documents maçonniques dont se sont emparés les services allemands, en vue de la rédaction d'une Histoire secrète des sociétés secrètes. Peu de jours avant l'arrivée des Soviétiques, en avril 1945, il est victime d'une lésion de la moelle épinière à la suite d'un bombardement, et restera paralysé à vie des membres inférieurs.

Au milieu des ruines

Rapatrié en Italie en 1948, Evola collabore rapidement à divers journaux, notamment ceux du Mouvement Social Italien. En 1949, il écrit la brochure Orientations, dans laquelle il pose les fondements de sa doctrine politique. D'un style concis, ce texte aborde des thèmes qui lui sont chers, comme le refus de choisir entre l'Est et l'Ouest, la dénonciation de la "démonie" de l'économie, le rejet du bonapartisme et du nationalisme, et vise à susciter la formation d'une véritable élite. Orientations est publié en 1950 par Imperium, revue à laquelle le philosophe donnera 3 articles. En avril 1951, il est arrêté par la police qui le présente comme le "maître à penser" d'un groupe de jeunes accusés d'avoir mis sur pied des organisations clandestines, les Faisceaux d'Action Révolutionnaire et la Légion Noire. Malgré sa grande invalidité de guerre, il demeure 6 mois à la prison de Regina Coeli, dans de rudes conditions de détention. Quoique le ministère public ait réclamé une peine de 8 mois de réclusion, son procès s'achève par un acquittement.

En 1953 paraît Les Hommes au milieu des ruines. Dans cet ouvrage, Evola trace les grandes lignes d'une doctrine de l'État de caractère "révolutionnaire-conservateur". Révolutionnaire par son rejet des idées et des mythes du monde moderne décadent (libéralisme, marxisme) ; conservateur, par l'affirmation de l'Idée aristocratique, hiérarchique, traditionnelle. À l'État moderne, il oppose l'idéal de l'État organique, où chacun tient sa place, comme dans un organisme où chaque organe tient le sien. C'est l'époque où il croit encore à la possibilité de rassembler toutes les forces de droite (le MSI, les "corps sains" de l’État comme la police et les parachutistes, les anciens combattants) pour conquérir l'État. Il a d'ailleurs demandé au prince Borghese, ex-chef de la 10ème Decima MAS et ancien président du MSI, d'écrire la préface. Cette hypothèse stratégique sera reprise par le groupe Ordine Nuovo, fondé en 1956 par l'un de ses disciples, Pino Rauti.

Chevaucher le tigre

L'intérêt que Julius Evola porte à la sexualité suffit à le distinguer des autres penseurs de droite. Dans sa Métaphysique du sexe écrite en 1958, qui s'inscrit dans la lignée de Sexe et caractère d'Otto Weininger, il oppose une sexualité qui, comme toutes les activités humaines, a une dimension sacrée, à une sexualité moderne dégradée.

En 1961 sort l'un de ses livres les plus importants, mais aussi les plus mal compris Chevaucher le tigre. "Cette formule extrême-orientale signifie que si l'on réussit à chevaucher un tigre, on l'empêche de se jeter sur vous et qu'en outre, si l'on n’en descend pas, si l'on maintient la prise, il se peut que l'on ait à la fin raison de lui" écrit-il. Le monde moderne est un tigre déchaîné. Mieux vaut donc rester en croupe et attendre que l'animal, épuisé, morde la poussière. Cet ouvrage est le bréviaire de celui qui doit vivre dans un monde qui n'est pas le sien sans se faire emporter par lui, rappelant les manuels d'Epictète, Sénèque et Marc-Aurèle. Constatant qu'il n'y a désormais "aucun but qui mérite que l'on engage son être véritable", Evola recommande à l'homme différencié d'adopter pour principe l'apoliteia, à savoir l'irrévocable distance intérieure à l'égard de la société moderne et de ses "valeurs", en refusant de s'unir à celle-ci par le moindre lien spirituel ou moral. La droite activiste y verra une légitimation de la lutte armée, et la Nuova Destra une invitation à se consacrer à la métapolitique. Par contre, ce livre n'est nullement une incitation à se laisser porter par le courant. Celui qui "chevauche le tigre" n'a aucune sympathie pour l'animal. C'est simplement un homme décidé à ne pas se laisser toucher intérieurement par tout ce qui s'écroule autour de lui, à faire en sorte que "ce sur quoi il ne peut rien, ne puisse rien sur lui", tout en se tenant prêt à intervenir quand le tigre sera fatigué de courir.

En 1963 paraît Le Fascisme vu de droite, ouvrage dans lequel Evola passe en revue les traits de l'Italie mussolinienne et du IIIe Reich, afin de déterminer leur degré de conformité à la "grande tradition européenne". Enfin, en 1968, il écrit L'Arc et la Massue. Parallèlement, il poursuit sa collaboration à de nombreuses publications, et sa production journalistique totale dépasse le millier d'articles. Il meurt à sa table de travail, à Rome, le 11 juin 1974. Ses cendres sont déposées par ses amis au sommet du Mont Rose, à 4000 m d'altitude. De quoi méditer du haut des cimes, pour l'éternité, parmi les aigles.

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> Pièce-jointe : R. Steuckers, extrait d'un entretien

Dans le groupe d'amis, où nous échangions des idées politiques et philosophiques à la fin des années 70, nous avons tous abordé, bien sûr, Révolte contre le monde moderne d'Evola. Mais certains d'entre nous rejetaient totalement les dérives spiritualistes et les interrogations sur la spiritualité, car, disaient-ils, cela menait à des spéculations stériles : ils préféraient lire Popper, Lorenz, etc. J'ai accepté plusieurs de leurs critiques et, aujourd'hui encore, je déteste catégoriquement les spéculations oiseuses qui tournent autour de l'œuvre d'Evola (que j'admire par ailleurs) et qui conduisent à affirmer un monde spirituel de la Tradition qui se trouverait au-delà du réel. Pourtant, dans le chapitre 7 de Révolte contre le monde moderne, Evola, au contraire, insiste sur l'importance des "numena" (noumènes), c'est-à-dire sur les forces agissantes à l'intérieur même des choses, des phénomènes naturels ou des puissances à l'œuvre dans le cosmos. La mythologie romaine des origines mettait davantage l'accent sur les "numena" que sur les divinités personnifiées. C'est là que réside ma propension à la spiritualité. Au-delà des hommes et des dieux des religions conventionnelles (qu'elles soient païennes ou chrétiennes), il y a des forces agissantes et l'homme doit vivre en concordance avec elles afin de connaître le succès dans ses actions terrestres. Mon orientation religieuse et spirituelle est ainsi plus mystique que dogmatique, dans le sens où la tradition mystique de Flandre, de Brabant et de Rhénanie (Ruusbroec, Maître Eckhart), de même que la tradition mystique d'un Ibn Arabî dans l'aire musulmane ou d'un Sohrawardî en Perse, admirent et adorent la splendeur de la Vie et du monde dans leur totalité. Dans de telles traditions, il n'y a pas de dichotomie claire et nette entre le divin, le sacré, le saint, d'un côté, et le mondain (mundanus), le profane et les choses simples de la vie de l'autre. La tradition mystique signifie l'omini-compénétration et les synergies de toutes les forces agissant dans l'univers.

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