31.01.2006
Prêtres et guerriers
C’est une méditation très personnelle sur l’œuvre d’Ernst Jünger qui a inspiré Grégoire Dubreuil, qui la rapproche ici de celle de Bernanos. Elle est parue dans la revue Eléments n°57-58 (printemps 1986).
"En vérité le combat où nous sommes engagés se joue toujours plus clairement entre les puissances de la vie et celles de la mort. Les preux s’y tiennent épaule contre épaule, comme les chevaliers des temps jadis." Ernst Jünger
Car il est temps de surgir de la boue pour s’engager vers de nouvelles aurores. J’ai donc choisi de reconnaître la symbolique si vivante au cœur de laquelle prêtres et guerriers s’appellent et se répondent dans une conspiration sacerdotale. Mais comme la génération est jeune ! Les îles du symbolisme, d’abord qu’on ne les effleurera qu’au large du siècle, ne se livreront an regard que sur les cartes marines des belles maturités. La jeunesse littéraire du siècle semble ne jamais naviguer que dans les eaux territoriales des influences légères et éphémères. Chris-craft, hord-bord s’y brûlent la politesse négligemment.
Choisir avant tout, selon la moralité des nécessités impérieuses, l’austérité d’une voilure pleine de vent, les solitudes exigeantes de la haute mer. Pourquoi le plus vif, comme le plus doux de l’existence ne s’écriraient-ils pas selon ce seul regard, au détachement suffisamment joyeux pour demeurer toujours tragique !
Cher Alain de Benoist, c’est en songeant à notre belle conversation sur les dangers de nos solitudes, au sein de la lumière enténébrée de tout engagement comme au cœur des ténèbres illuminées de tout isolement, que je réponds à votre désir d’évoquer ici Ernst Jünger. Aux hommes qui ont choisi de ne point ironiser sous l’influence lugubre d’un nihilisme désormais planétaire, nulle alternative : nous devons aux civilisations que nous portons en nos mémoires et en nos quêtes l’élan le plus ardent hors des tranchées, dans la solitude la plus lumineuse.
Mille poètes-guerriers, depuis les origines, plumes, pinceaux, burins pour seules armes d’attaque, tentent de s’acharner sur ces rivages insensés de la Beauté pour prendre l’île d’assaut. Mais pour quel au-delà d’interrogations ? Pour que survivent l’écriture, et toute conduite artistique inspirée, il faut que se lèvent les drapeaux noirs des grandes méditations. Ces passions qui forgent nos rêves, dans la nostalgie d’hier et le salut de demain, devraient ainsi suivre les voies alchimiques de la transmutation du FEU en LUMIERE.
Guerriers et prêtres, telles sont les dernières figures qui s’imposent. Le long de la Colline du Retour, là où brûlent, sous les torches des preux, toute conduite et toute écriture mondaines, l’humanité bernanosienne ne cesse de répondre - selon ce rythme immense et inachevé des chants de grande profondeur - à l’honneur jüngerien.
Quatre-vingt dix ans, marcheur solitaire dans les bois enneigés de Wilflingen, guerrier adolescent et prêtre argenté au milieu des ruines, c’est ainsi que j’ai saisi, l’hiver dernier, la lumière aurorale dans quoi se lève le beau visage d’Ernst Jünger - et de son écriture.
A partir d’une méditation sur Jünger, en écho s’impose Bernanos. D’une rive à l’autre, il nous appartient de faire passer au travers des mentalités mondaines les cinquantes pages du manuscrit de l’hôtel Majestic comme les pauvres cahiers d’écolier de la papeterie de Pirapora : Les enfants humiliés, prière des pauvres, inaccessible aux nantis. Rien, à jamais, ne sera donc séparé. Aux fronts insurrectionnels qu’ouvre Jünger, dans la mémoire guerrière de son œuvre, répondent les autels qu’élève Bernanos, l’exilé. Mais aussi, les royaumes de l’un appartiennent à l’autre. À n’importe quel prix, l’écriture doit demeurer. Jünger, Bernanos, dans nos veilles les plus ardentes, nous apprennent à ne rien craindre.
La création a le visage des brûlures joyeuses
Si Jünger, selon une compréhension ultime de l’écriture, écrit La Paix par l’expérience de La guerre, notre mère, procédant ainsi à la transmutation du feu en lumière, il semble qu’en Bernanos se soient retrouvées toutes les humilités insolentes d’une prêtrise authentique, soulignant ainsi l’élan insurrectionnel de la prière. Car rien, à jamais, ne sera séparé. En ces temps de la fin, l’homme d’écriture n’a qu’un repaire : en ce lieu d’écartèlement entre les puissances insurrectionnelles du guerrier et les pouvoirs spirituels du prêtre, dans une CONSPIRATION SACERDOTALE face au nihilisme de la chute.
Oui, en vérité, tout se crée à flanc de coteaux, dans les forêts sombres de l’épreuve, là où Nietzsche-Zarathoustra conseille, non pas le travail, mais la lutte, non pas la paix, mais la victoire ; là où la sérénité de la création a le visage des brûlures joyeuses.
Cependant, en tout instant et en tout lieu, la mort, par excès de mondanité. Ce que je sais, c’est qu’aux ambitions du visible s’opposera toujours l’accomplissement de l’invisible. Nul régime ne tordra le cou à cette loi universelle, à cette certitude christologique. Pour faciliter avant tout l’émergence des moralités intérieures dans les mondes artificiels du visible, la démocratie porte en elle sa propre mort par impuissance existentielle.
Les moralités intérieures : l’Être porte en lui sa propre désespérance, et le reste, sa chute, ses élévations. Feu et lumière, en ce siècle de nuit, voilà l’essentiel de ce qui nous torture et indéfiniment nous embrase. Que le feu de nos fascinations appartiennent à l’Âme, aux passions émotionnelles qu’elle avive en toute blessure intime, et que la pauvre lumière de nos méditations procède de l’Esprit, des pouvoirs rigoureux d’élévation dont il est l’éternel dépositaire, telle est la seule dynamique existentielle qui doit nous faire traverser les obscurantismes des temps devenus, en tout domaine, TOTALITAIRES.
D’une main à l’autre, au cœur des forêts occultes, les rebelles aux traits émaciés se passent les torches : petit-fils spirituel de Morand et prince comploteur de l’Europe Galante, Michel Bulteau, dans sa livraison de printemps de ses Maximes indéfendables, fonde à son tour son écriture sur une méditation jüngérienne : "Le feu, écrit-il, sépare les chemins de terre et d’eau. Avec ses mains bleues et vertes il repousse les livres qui tombent comme des larmes."
Car telle est la perversité du feu, quand une écriture de haute méditation devrait régner comme source vivante de toute lumière, inlassablement et dramatiquement rejetée au profit des effervescences tumultueuses de la matière et du sang. 1914, dernière guerre de sang ; 1939, guerre de matière, et ce doit être enfin la montée européenne d’une subversion pro-gaullienne qui régénérera le mythe du combat en lutte spirituelle.
Soit. Mais nul aveuglement : l’honneur demeure dans la boue, dans le sang et dans le feu des tranchées. Qu’on ne cherche pas, pour reprendre Bernanos, la perversité du feu en ces fronts de l’Avant même si à tout moment la tragédie les couvre de son manteau de soie noire. Moins que les ténèbres du feu, qui peuvent encore porter en elles leur propre illumination intérieure de courage et d’honneur - en un mot : d’élévation -, ce sont ces ferveurs souterraines de l’Âme, ces impulsions sourdes des peuples, qui nous guident, fiévreusement, à toute extrémité totalitaire QUELLE QU’ELLE SOIT ET DANS N’IMPORTE QUEL BUT.
La transmutation du feu en lumière
Le fascisme mussolinien, l’Allemagne hitlérienne, le néo-surréalisme éclaté de Mai, jusqu’en ses prolongements d’aujourd’hui si habilement récupérés, ne furent ainsi jamais touchés par la grâce de la lumière. Car une telle écriture des destins est si solitaire ! Il semble que les flammes bleues et vertes des conflits armés brûlèrent jusqu’à Yalta - et leurs braises, quoi qu’on en dise, n’en finissent pas de couver en nos demeures intérieures dévastées, en nos âmes torturées par toutes les passions dignes des jeunes hommes bien élevés.
De ces rivages, si vite la proie de tous les désastres intimes, et politiques, sont toujours chassées l’ordonnance rigoureuse de l’Esprit, la lumière par quelques preux extirpée du feu à pleines mains, par les mains pleines de l’écriture - comme le furent, du monde, les fulgurances du Christ.
En ces nuits de Walpurgis, en ces temps et en ces lieux de ténèbres, plus que jamais la moralité des nécessités impérieuses exigerait qu’on se retire dans les forêts jüngeriennes de la Paix, aux confins des profonds silences et des solitudes immenses, pour y deviner enfin la symbolique de la transmutation du feu en lumière.
La stricte ordonnance du règne de la douleur
Il y va des seules finalités rédemptionnelles qui nous importent. De la même façon qu’en 1940, Georges Bernanos écrivait : "Nous n’avons certainement pas raté la guerre, on ne rate jamais la guerre, il n’y a que le premier pas qui coûte, le premier et le dernier, mais nous avons totalement raté la rédemption de la guerre."
Ecrire, et lire, cette transmutation rédemptionnelle, bien sûr, ne procèdent que d’une faiblesse : "Pour accomplir le nécessaire, écrit Jünger, il nous faut l’expérience."
Or nous, nous sommes une génération littéraire dépourvue de passé ! Seuls nos aînés les plus proches, parmi les plus bouleversants, qui vivent en nous d’une terrible intensité, ont serré contre leur poitrine ensanglantée le plus cruel de l’existence dont l’expérience, en ces arrière-saisons de paix morte, de paix pacifiste, tant nous fait défaut.
Errant dans leurs propres ténèbres, les jeunes écrivains d’une Europe apocryphe croiront longtemps qu’ils ne seront jamais que des héritiers. Car, encore une fois, à l’orée de toute vie intérieure : la mort, dans une vaste massification de toutes les médiocrités armées. Il faut toujours se souvenir que les premiers loups que le poète pose en travers de son regard sont ceux de la dérision : vingt ans dans ces villégiatures du désespoir, quand s’élève l’incantation voluptueuse d’un dandysme existentiel vers les sortilèges des salons ruinés, et la décadence, toute séduction impudiquement offerte sur la couche du cynisme, déjà.
L’immaturité philosophique de n’importe quel jeune auteur de droite consiste à barboter en ces adolescences de feu. Après tout, ce n’est jamais qu’un moindre mal. Car il faut toujours se souvenir que l’homme d’écriture, celui qui s’éventre sur les pieux de l’authenticité, arrache un à un les masques qui ornent le beau visage de la douleur.
Or, "le règne de la douleur, écrit Jünger, est d’une stricte ordonnance, et l’homme descend pas à pas ses rangs, ses limbes et ses degrés. C’est alors qu’il retourne aux frontières de la vie ; et comme les sources débouchent dans les lacs et puis dans les mers, les souffrances se rassemblent dans des vases profonds dont les lignes s’épurent. De même qu’il existe une conscience pour les pensées, les souffrances prennent des formes qui, se fondant dans une entité supérieure, leur donnent un sens profond".
Le rôle princier du passeur clandestin
Sans doute est-ce ainsi, selon l’ordonnance de la douleur, au creux des vases profonds où toute lumière se recueille - comme jadis, au creux du théâtre grec, se fermentait la tragédie antique - que nous-mêmes demeurons fidèles à la tragédie de ces aînés que nous affectionnons - et en ce sens fidèles à la dialectique de l’écriture qui veut que l’on forge la beauté de demain avec la boue et le sang d’hier.
L’essentiel des destins d’aujourd’hui, c’est que nous franchissions les torrents de guerre : surgir du feu, franchir la ligne, accéder aux nouvelles rives, à ces lieux d’ultimité et de plus haute maturité où se féconde toute méditation un tant soit peu sérieuse sur le devenir de l’Etre. Jünger, entre autres, a le rôle princier du passeur clandestin.
Soit. Mais l’homme d’écriture, prêtre et guerrier tout ensemble, brûle le temps de son existence et de son écriture à l’endroit de crucifixion de cette déchirure, entre les deux pôles écartelés de la prière et de l’insurrection. Car, en vérité, si l’écriture doit devenir prière et si nous-mêmes devons accéder aux plus hautes méditations de la prêtrise, en vérité on ne saurait définir la prière de l’écriture autrement qu’insurrectionnelle - au sens où Bernanos, en ses cloîtres, l’élevait - ni appréhender l’insurrection au dehors de son foyer spirituel. Le feu de toute rébellion ne nourrit-il point la lumière de quelque pauvre méditation, de la même façon, note Jünger, que "le salut naît de la souffrance".
Saisir la symbolique présente du guerrier pour qu’elle devienne le ferment de tout recueillement spirituel, et métapolitique, ce n’est pas approuver la guerre ; ce n’est pas non plus en attiser la braise encore brûlante, c’est, beaucoup plus humainement, selon le mot de Witold Gombrowicz - "par-dessus tout, l’humain rencontrera un jour l’humain" - croire à la transsubstantiation des valeurs.
Ernst Jünger, en 1943, écrit encore : "Ce n’est donc point un hasard si ce monde est de feu : nous vivons dans le creuset de la forge et dans les affres de l’enfantement".
L’Europe dans le creuset de la forge occidentale
Une seule fécondation : l’Europe, dans le creuset de la forge occidentale désignée comme Empire de la Troisième Voie, de la Troisième Voie d’accomplissement spirituel entre le pouvoir glacé de l’Esprit de l’Est et les puissances émotionnelles de l’Ame de l’Ouest. Le reste, l’homme d’écriture - l’homme de la plus haute mémoire - S’EN FOUT. Versailles, Galerie des Glaces, 1919, et les utopies genevoises. On ne saurait rire, rétrospectivement, de l’étroitesse du petit politique, autrement qu’étranglé de sarcasmes. Sanglots et sacrifices, ratifiés sur des traités de théorie, construction de papier, égorgés en plein vol d’élévation. Quand il eût fallu conclure des alliances entre mystique et politique, sacrifices et sanglots achevèrent leur chute dans les corbeilles à papier des fonctionnaires de la S.D.N.
La Paix, à son tour, manifeste subversif d’un dénouement spirituel du second conflit, circulera sous le manteau, tandis que les Enfants humiliés, traîné par Bruckberger jusqu’au front de Sarre, disparaîtra au cours de la retraite. Ainsi, la construction de l’Europe, à chaud, par quelque voie spirituelle que ce soit, nie-t-elle toujours la création de l’Europe.
Versailles ne servit jamais qu’à souligner plus cruellement les discordes nationalistes tandis que Genève, lieu de finition extrême des évolutions rationalistes, s’attachait minutieusement à une besogne d’assureur-conseil. Un quart de siècle plus tard, dans les salons de l’hôtel Majestic, tout était écrit, en un manuscrit de cinquante feuillets, expédié à Rommel par Speidel, à couvert de la plus grande discrétion, pour ce qui concernait enfin une Europe salvatrice, une Europe spirituelle capable des hautes transsubstantiations nécessaires, avec pour fruit de guerre une Pax Europa.
Rommel le lut, et dit : "Sur de telles bases, nous pourrions travailler dans l’avenir." Et Jünger, aujourd’hui, d’ajouter : "J’esquissais l’image d’une Europe qui ne pouvait se réaliser que par l’accord des peuples libres, et qui devait définir un nouvel ordre, c’est-à-dire des formes d’existence pour le Travailleur (1), héros du monde moderne. Je dois dire que de cette Europe, on s’éloigne tous les jours davantage. Qu’est-ce que cette nébuleuse de Bruxelles et de Strasbourg, où l’on ne parle que de lait, de vin, et de pommes de terre ? Une dérision !"
Mitrailler à vue les ambassades des Ténèbres
Cette Pax Europa, de nos songes immémoriaux, demeure cependant un cercueil d’explosifs au travers de la passe : USA, URSS s’emploient à les déminer, anges noirs, diables rouges officient activement au culte du matérialiste nihiliste, au culte du nihilisme matérialiste. Quand le tombereau d’ordures, d’obscurantisme et d’ignorance, que nous autres, au cœur de la plus grande mémoire universelle, y déversons allègrement couvre à chaque instant cette œuvre de sape.
Qu’on ne s’étonne pas, ainsi, que l’homme d’écriture, surgissant des tranchées, reprenne pour son compte la symbolique du guerrier, et mitraille à vue les ambassades des Ténèbres.
"Chaque homme est une lumière, écrivait Jünger, et chaque lumière qui s’allume est une défaite des ténèbres. Il suffit d’une bougie pour disperser tant d’ombre".
Certes, en nos ferveurs insurrectionnelles, il nous plaît de bander l’arc de notre écriture pour flécher toute imposture et tout artifice. La souveraineté de l’aventure est aussi inscrite en nos jeunesses, toutes insolences au vent. L’aurore nous appelle à des tâches de feu. Mais quand s’apaise la flamme, que s’élèvent les silences crépusculaires, c’est au bord des falaises que nous songeons à nos pauvres mots qui ne sont jamais que bougies égarées.
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1. Pour ce qui concerne la figure du "Travailleur", dans La Paix : "La paix sera gagnée lorsque les forces consacrées à la mobilisation totale seront libérées pour des fins créatrices. Alors s’achèvera l’ère héroïque du Travailleur, qui fut aussi son âge révolutionnaire. Le torrent impétueux s’est creusé !e lit où il deviendra paisible. En même temps le Travailleur, abandonnant son esprit titanesque, se révélera sous de nouveaux aspects, et l’on apercevra son rapport à !a tradition, à la création, au bonheur, à la religion".
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With Rythm
Le docteur Paul Chauchard (1913-2003), éminent neurophysiologiste et par ailleurs homme de foi, auteur de plus de 80 livres, montre souvent une inspiration proche d’Alexis Carrel. Ce que ses textes manifestent, c'est non tant un point de vue normatif que le signalement de cette zone aveugle des comportements modernes concernant la santé et que la médecine aide à mieux cerner. [Photo : Paul Chauchard (à g.) et Taishen Deshimaru (à dr.)]
Médecine et beauté, physiologie esthétique,
Paul Chauchard (éd. Épi, Paris, 1973, p. 21-27)
La dimension temporelle du beau : le rythme
Dans un univers absurde et incohérent tel que l'imaginent quelques idéologues pessimistes, il ne saurait y avoir de beauté qu'accidentelle. En fait, un tel univers ne pourrait exister, car l'ordre et l'harmonie sont des conditions nécessaires de la survie du monde, et les désordres ne sont que des accidents locaux aux conséquences partielles. Ambiguïté du mot matière qui est opposé à esprit, alors que la matière n'est pas un produit brut à organiser, mais n'existe qu'organisée ou, pour reprendre le mot heureux de la philosophie réaliste, informée. A tous les niveaux, que l'observation soit commune ou scientifique, qu'il s'agisse d'infiniment petit, d'infiniment grand ou de ce troisième infini cher à Teilhard et le plus important, l'infiniment complexe, qu'il s'agisse de détail ou d'ensemble, la beauté est propriété fondamentale de la matière, de la matière inanimée dont l'apparente inertie cache un dynamisme énergétique prodigieux comme de cette matière dite vivante qui n'existe que sous forme d'organismes. C'est parce que nous sommes des êtres matériels organisés dont le bon fonctionnement est à base d'harmonie et de beauté que nous pouvons donner à la beauté sa dimension suprême, la conscience que nous en avons et la possibilité de créer artificiellement du beau. La beauté du monde devient conscience grâce à la beauté enregistrée dans notre cerveau, organisation matérielle la plus complexe où culmine l'harmonie et la beauté de la matière.
Le temps, autre dimension du réel
La beauté est organisation de l'espace. Mais dans un préjugé statique qui nous interdit de comprendre pleinement le monde et nous-mêmes, nous mettons l'idéal du beau dans ce qui est et reste beau, dans ce qu'on peut posséder, garder, avoir. Nous faisons de l'être un avoir permanent et nous nous désolons des modifications et des destructions qu'introduit le temps, cet ennemi qui nous conduit à la mort. Avec la science, il faut faire du temps le constituant essentiel de notre être. Il est une autre dimension du réel, et tout est envisagé aujourd'hui sous un aspect spatio-temporel. La beauté de la vie humaine, ce n'est pas l'adulte soi-disant équilibré et installé, c'est la succession dans l'individu et la collaboration sociale de ces états d'être tout aussi humains que sont les temps de la jeunesse et les âges de la vieillesse. Un homme n'est achevé et complet qu'au moment de disparaître naturellement en ayant profité de tous les moments de son cycle vital, cycle d'humanisation, de socialisation et de spiritualisation.
Sous des apparences statiques, tout bouge et se transforme dans la matière. Les préjugés de notre esprit résistent à intégrer ce dynamisme. Nous parlons de notre corps comme s'il était, sauf pathologie, une réalité matérielle inchangée. Or, à part certaines cellules complexes comme les neurones qui meurent sans se renouveler, sans arrêt des cellules meurent et sont remplacées par d'autres semblables. Et dans ces cellules le propre de la vie n'est pas la beauté de structures immuables, mais un dynamisme perpétuel de structurations fluctuantes. Des molécules sont éliminées, mais sous le contrôle des acides nucléiques remplacées par d'autres semblables. Ce qui dure, c'est l'organisation, la forme, une harmonie dynamique spatiotemporelle. Un grossier matérialisme scientifique avait voulu faire de la pensée une sécrétion matérielle des cellules cérébrales. On sait aujourd'hui que la pensée est inséparable du fonctionnement du cerveau, une mosaïque fluctuante d'états d'excitation et d'inhibition qu'on qualifie de schèmes spatio-temporels. L'arrêt de ce dynamisme supprime toute pensée et toute conscience même si, le cerveau n'étant que stoppé, subsiste une possibilité de reprise.
Ce dynamisme que nous trouvons en nous, il est la condition même de l'existence et de l'harmonie de la matière. Tout se transforme, tout évolue. Le cosmos a une histoire, une origine et un destin. L'harmonie que nous constatons est le résultat d'une harmonisation, d'un progrès d'harmonie. Sans évoquer l'évolution des éléments des atomes simples aux complexes ou l'évolution cosmique à partir de l'explosion d'un atome primitif, on sait comment sur notre terre l'homme est le résultat de l'histoire de la vie née par complexification naturelle de la matière et qui est passée des êtres simples aux êtres complexes, une évolution qui à travers les hasards, les catastrophes, les incohérences, les ratés et les horreurs de la lutte pour la vie, n'en, est pas moins incontestablement un progrès d'organisation, donc d'harmonie et de beauté, dans la mesure où l'homme ne s'y oppose pas.
Un monde rythmique
Dans le cadre de ce cosmos que nous connaissons et dont il est difficile de dire si son début et sa fin correspondent à des absolus ou ne sont que le début et la fin d'une phase évolutive précédée et suivie d'autres phases, tout se renouvelle cycliquement : les individus, les espèces comme aussi les étoiles naissent et meurent. Un aspect important de la chronologie du monde comme de nous-mêmes, un des constituants essentiels de la beauté contemplée comme de l'art se trouve précisément ici dans ce qu'on nomme le rythme, une notion plus difficile à préciser que ne le pense le sens commun puisque P. Valéry en imaginait vingt définitions. Avec Platon, on peut dire que le rythme est "l'ordre dans le mouvement". Ainsi, comme l'énonce P. Mounier-Kuhn dans l'introduction du colloque de Lyon de 1967 (1) qui regroupait artistes et scientifiques autour de la notion de rythme, " se caractérise et se précise ce double élément du rythme : l'écoulement dans le temps et la structure, c'est-à-dire périodicité et structure, un élément temporel et un élément spatial ". Pour J.-C. Lafon, il existe une différence essentielle entre la simple cadence et le rythme : " la cadence déroule ses temps régulièrement, le rythme est de plus une image des temps écoulés qui suppose la prise de conscience d'un complexe ou d'un ensemble temporel, s'effectuant à un instant donné, impliquant donc une abstraction. Il ne s'agit plus de percevoir des durées égales ou inégales, mais de les ordonner les unes par rapport aux autres en une figure qui prend forme de signe. Le rythme suppose une organisation... Le rythme répète l'organisation du temps. Alors qu'en termes d'information la répétition est une redondance qui lui fait perdre sa valeur informative, dans le rythme elle est le signe nouveau d'une organisation complexe constituant un ensemble signifiant ".
Le monde où nous vivons est un monde rythmique, celui de la succession des jours et des nuits, celui des saisons, etc., et ce caractère rythmique des processus matériels se retrouve dans notre organisme. Evidence du rythme du cœur ou de la respiration, du rythme de la marche, mais plus secrètement l'analyse scientifique découvre que tout est rythme : pulsations des ondes électriques du cerveau, messages sensoriels et ordres moteurs assurés par des pulsations rythmées d'ondes d'influx nerveux.
C'est une grave cause de déséquilibre nerveux que la méconnaissance et l'irrespect des rythmes naturels dans la vie moderne grâce aux techniques qui permettent de vivre activement de nuit ou aux climatisations qui nous font perdre contact avec les saisons dans un univers de béton où disparaîtrait toute végétation. Un tel univers mené par l'intelligence technique oublieuse de la chair et visant à asservir la nature sans la respecter est de conception essentiellement masculine. Il est facile à l'homme d'oublier le rythme. C'est au contraire impossible à la femme profondément marquée, de la puberté à la ménopause, par son cycle génital avec ses deux phases folliculinique et progestative et les deux crises générales du milieu du cycle (ovulation) et du moment des règles. Dénaturée par l'intellectualisme masculin, la femme soucieuse d'une fausse égalité-identité, y voit souvent une infériorité de nature, dont certains gynécologues voudraient la délivrer en bloquant son cycle plus totalement que par la pilule actuelle qu'on arrête mensuellement pour provoquer une hémorragie de privation qui fait croire à la femme à de vraies règles, nécessaires à son équilibre psychologique. Bien au contraire, cette conscience d'être cyclique est une supériorité féminine, et la femme est là pour rappeler à l'homme que s'il ne l'est pas dans son activité génitale, il n'en est pas moins un organisme charnel qui ne peut s'équilibrer dans le mépris du rythme.
Une horloge biologique
Fort heureusement, la préoccupation du rythme cesse d'être l'apanage des artistes pour devenir un objet de recherche important de la psychophysiologie actuelle. Il a fallu en effet expliquer la fatigue nerveuse qui résulte du travail de nuit surtout s'il n'est effectué qu'à certaines périodes limitées, qui provient également du décalage horaire rapide des déplacements en avion, avec la perspective de rechercher les meilleures conditions d'équilibre dans les séjours cosmiques où n'existera pas l'alternance terrestre des jours et des nuits.
Nous avons besoin de dormir pour reposer notre cerveau, et aussi, on le sait maintenant, pour avoir une quantité suffisante de rêves, mais l'alternance veille-sommeil sur 24 heures en rapport avec la succession jour-nuit est-elle une nécessité vitale ou une simple habitude issue de la vie primitive où, l'obscurité de la nuit obligeant à l'inactivité, il était logique de la consacrer au sommeil ? Le sommeil ne concerne pas que notre cerveau et notre psychisme, il marque déjà l'ensemble de notre corps par la perte du tonus musculaire qui nous oblige à nous allonger, mais si les fonctions viscérales, y compris l'automatisme respiratoire, subsistent, elles n'en sont pas moins modifiées dans le sens d'un ralentissement qui dépend de façon générale d'une prépondérance dans le sommeil du parasympathique sur l'orthosympathique : constriction de la pupille, ralentissement du cœur... Ce rythme qu'on disait nycthéméral paraissait dépendre du sommeil lui-même. En fait c'est un rythme organique indépendant du sommeil, et celui qui au repos ne dort pas la nuit possède le même ralentissement viscéral. Ce ralentissement est favorable au sommeil et défavorable à l'activité, d'où l'inconvénient du travail nocturne. Cependant, au bout de quelques semaines d'activité nocturne et de repos diurne, le rythme finit par s'inverser. De ce point de vue, il vaudrait donc mieux un travail permanent de nuit qu'une alternance, si ceci n'entraînait pas des conséquences sociales encore plus déséquilibrantes. Ceci montre donc que l'activité de notre organisme est rythmique, mais que ce rythme propre peut être modulé par les circonstances et en particulier l'est naturellement par la succession des jours et des nuits. Une horloge interne nous guide pour le sommeil, l'éveil, les repas, et c'est le décalage entre cette horloge interne réglée sur l'horaire de départ et les nouvelles conditions horaires de vie qui fatigue celui qui s'est rapidement déplacé en avion d'est en ouest ou inversement. Problème biologique général, car des abeilles transportées en avion mettent du temps à s'adapter au nouvel horaire et sont tentées de sortir butiner suivant l'ancien horaire, donc par ex. de nuit.
La nouvelle psychophysiologie des rythmes doit beaucoup à l'américain Halberg. C'est lui qui, en 1959, a proposé de remplacer l'expression nycthéméral qui mettait l'accent sur le seul rythme extérieur par la dénomination circadien, rythme interne d'à peu près 24 heures (entre 20 et 28 heures). Des rythmes ultradiens ont une période inférieure et des rythmes infradiens ont une période supérieure (circaseptidienne pour environ la semaine, circatrigintidienne pour le mois et circannienne pour l'année). Les études de Michel Siffre sur la rythmicité dans la vie dans les gouffres en dehors de la succession jour-nuit et de l'utilisation d'horloges ou de calendriers ont été précieuses pour préciser qu' "en dehors du temps" (2) l'homme continue à apprécier le temps de par la succession circadienne de son sommeil, mais son appréciation n'étant plus synchronisée extérieurement il se produit un décalage qui fait que le moment venu prévu pour la sortie, le sujet est décalé sur le temps réel et croit avoir encore d'autres jours à passer sous terre. Cette rythmicité organique synchronisée par les rythmes externes se retrouve dans tous les domaines, par ex. celui de la sensibilité aux médicaments ; on s'explique ainsi l'horaire de certaines crises pathologique (3). Le caractère biologique de notre rythmicité explique que notre sens du rythme varie avec la rapidité de nos processus biologiques : en élevant la température du corps, on fait que des abeilles conditionnées à venir chercher leur nourriture à une certaine heure sont en avance au rendez-vous ; de même, qui a la fièvre a tendance à accélérer quand on lui dit de battre un certain rythme. C'est aussi pour cela, à cause de cette subjectivité du temps, que les jeunes et les vieux ne sont pas dans le même temps, car la vitesse biologique, notamment la cicatrisation des plaies (Lecomte du Noüy) est plus grande chez les jeunes pour qui le temps passe plus lentement car il a un contenu plus grand. De même les fatigués en dépression ont l'impression que le temps s'arrête ou passe plus lentement.
On connaît encore mal le siège de notre horloge biologique, mais la centralisation de notre rythmicité dépend certainement de l'hypothalamus régulateur du cycle vital en commandant par l'hypophyse la croissance et la puberté. D'où la gravité de s'attaquer de façon technocratique irréfléchie à l'hypothalamus comme le fait la pilule féminine contraceptive. Vivant dans un monde rythmique et étant un être de rythme qui se synchronise sur le monde extérieur, l'homme a besoin de rythme. Le rythme fait partie de son harmonie, donc de son équilibre et de sa santé. Il doit en prendre conscience. Et c'est ici encore que l'art prend son vrai sens humain et humaniste. Il ne surajoute pas une activité rythmique de luxe et de jeu, mais il nous aide à reprendre conscience de nos rythmes, à les respecter, à rerythmer les intellectuels techniciens désincarnés que nous devenons. Contemplation des rythmes naturels, de ces changements qui sont l'essentiel de la beauté de la nature, utilisation des rythmes artificiels de l'art qui est essentiellement rythme, qu'il s'agisse de poésie, de danse, de musique, qui l'est plus encore quand il s'agit de pratique active de ces arts qui nous fait vivre et sentir le rythme comme Mme Aucher l'a montré à propos des psaumes à vivre (4) avec toute son expression corporelle et qui, de la pratique esthétique du chant, a passé à l'équilibre par le chant, la psychophonie. La musique n'est plus simple plaisir, mais ce plaisir nous rythme et nous harmonise, source de musicothérapie ou de pédagogie d'expression et de contrôle de son équilibre. Même les plus apparemment statiques des arts font intervenir le rythme, car un tableau n'est pas statique une fois fait, mais est fait pour être exploré du regard, ce qui donne un rythme à l'harmonie apparemment statique des formes et des couleurs.
1. Les rythmes, SIMEP, Lyon, 1968. 2. Michel Siffre, Expériences hors du temps, Fayard, 1972. 3. Reinberg et Ghata, Les rythmes biologiques, PUF, 1964. 4. Marie-Louise Aucher, Les plans d'expression, Mame, 1968.
> Sur ce thème, voir aussi :
- La nature du rythme (Ludwig Klages)
- L'esthétique des rythmes (Henri Maldiney)
- Vitalisme & vitalité (Bruno Favrit)
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Ecologie politique
Ecologie, politique, science & opinion entretien avec Jean-François GAUTIER
Voici un entretien inédit de Laurent Ozon (de la revue Le recours aux forêts et dont nous conseillons vivement la lecture de son blog d’où ce texte est issu) avec Jean-François Gautier (né en 1950) : docteur en philosophie, physicien et historien des sciences, rebouteux campagnard aussi, cet auteur cultive l'indépendance d'esprit hors des institutions. Ses écrits et ses conférences sont, de son propre aveu, autant d'occasions de semer le doute dans les idées les mieux reçues et les mieux partagées. Il. a notamment publié de courts traités de physiologie clinique et thérapeutique : Logique et pensée médicale, 1991 ; Le syndrome CNV, 1993 ; Le système circulatoire, 1994-1996. Il a dirigé l'édition française de l'encyclopédie Astronomie (Atlas), et publié notamment L'Aventure des Sciences (Du May). 3 essais chez Actes Sud : 2 consacrés à l’écriture musicale (Palestrina ou l’esthétique de l’âme du monde et Claude DEBUSSY, la musique et le mouvant) l’autre à la cosmophysique (L’Univers existe-t-il ?) . En fin lettré aussi, un essai littéraire sur la poétique du paysage (La sente s’efface, éd. Le Temps qu’il fait, Cognac, 1996).
L.R.A.F. - Votre livre L’Univers existe-t-il ? développe un thème central : l’Univers n’existe pas en tant qu’objet d’une science. Peut-on l’amplifier ainsi : la Nature n’existe pas en tant qu’objet d’une science ?
JFG : La Nature, la phusis en tant que généralité, n’existe effectivement à l’horizon d’aucune science. C’est une denrée métaphysique, une abstraction du même genre que la Matière ou la Vie. Une science établit des rapports, des relations, le plus souvent métriques, entre plusieurs objets d’expérience ; dès lors, du fait des méthodes employées, des techniques de mesure, des concepts fondateurs tel que celui de déterminisme, une science ne peut évidemment se donner pour objet d’enquête un singulier universel qui serait "la Nature". Le singulier interdit toute relation, et donc toute science. La Nature, c’est comme la Licorne, personne ne l’a jamais vue, même si chacun en a beaucoup entendu parler.
- Faut-il en conclure que l’écologie n’existe pas ou qu’elle n’a pas d’objet propre ?
Surtout pas. Dire que l’Univers n’est pas un objet, ce n’est pas vider d’un coup la scène cosmique de ses objets propres, qui sont toujours là : les planètes, les étoiles doubles, les amas galactiques. Il en va de même pour "la Nature". Dire que ce n’est pas un objet de science, ce n’est pas faire disparaître les corps naturels. L’écologie scientifique a pour dessein l’observation des milieux vivants et, dans ses milieux, l’étude des relations entre des singularités végétales, animales, minérales, etc. L’écologie brosse le tableau du travail de la durée, du temps passé qui a conduit à des équilibres dynamiques entre différentes formes vivantes, les matériaux dont elles se nourrissent, les régions où elles prospèrent. Il s’agit, en chaque cas, de milieux particuliers, avec des équilibres particuliers. Le milieu des grands fonds sous-marins n’est pas celui de la montagne pyrénéenne ni de la rivière solognote. Chaque observation requiert une attention particulière à tel détail, à la pression, à la température, à la lumière, aux qualités de l’eau, de l’air, aux différentes espèces présentes dans l’écosystème, à leurs saisons migratoires. Qu’est-ce que "la Nature" dans cette diversité ? Répondre "rien" n’est offensant pour personne. Cela relève du simple constat : en retirant cette idée générale, vous ne changez pas un iota aux études de milieux que vous pouvez mener ici et là, vous les débarrassez simplement d’une métaphysique encombrante.
- Quelle peut-être, dans cette perspective, la tâche de l’écologie entendue comme mouvement politique ?
- Ce problème est difficile à examiner parce que les données sont très souvent biaisées. Partons d’un exemple simple. Une rivière traverse votre jardin depuis... disons 3 siècles. Jusqu’au début des années 70, 12 à 15 générations ont bu l’eau de cette rivière, et depuis 20 ans elle est imbuvable à cause des nitres dilués. L’écologie va étudier les causes pratiques de cette pollution et tenter de formuler des solutions. Son travail s’arrêtera là. Pour des raisons de coûts, et d’autorité à exercer sur les pollueurs, c’est au politique de prendre le relais pour que des solutions résolutives soient appliquées. On voit clairement ici que l’écologie n’est pas politique. Elle est technique. Ce qui est politique, c’est l’autorité à exercer pour que cesse une pollution considérée par l’opinion comme dommageable. Vous avez là 2 composantes originaires du politique : l’opinion, et l’autorité. Il y en a une 3ème qui se cache : la hiérarchie des valeurs. Considérer qu’une eau non polluée est préférable à une eau polluée, c’est hiérarchiser des valeurs qui, initialement privées, deviennent publiques. De là, vous êtes renvoyé au politique en général : avec ou sans écologie, il y aura toujours des instances de pouvoir à conquérir, à organiser, pour se donner les moyens de protéger des valeurs partagées, exprimées par une opinion. Et ce politique-là a bien d’autres tâches à son horizon que la pollution et la non-pollution, notamment l’ordre interne et la sécurité externe, qui sont essentiels, c’est-à-dire relatifs à l’essence du politique pour reprendre les catégories de Carl Schmitt et de Julien Freund.
- Vous voulez dire que l’écologie n’est pas politique ?
Ce qui est politique dans l’écologie, c’est l’opinion publique, mais pas l’écologie en tant que telle.
- Il y a tout de même des pollutions désastreuses, Tchernobyl par ex., qui demandent des décisions politiques.
Certes, mais un pareil désastre ne devient politique que par opinion interposée, et parce qu’il s’agit de conséquences publiques d’une réalité industrielle privée, ce que ne sont pas, par ex., une crue du Gange ou une éruption de l’Etna. En ce sens, les thèmes écologiques peuvent devenir politiques : c’est une demande d’autorité pratique, de réglementation, adressée par l’opinion au pouvoir en place. Mais la politisation des thèmes de l’écologie ne veut pas dire que l’écologie soit essentiellement politique. Elle est essentiellement scientifique et technique. C’est pourquoi les mouvements écologistes ont tort d’entrer dans le débat politique en tant qu’écologiste. Faire de la politique, c’est se donner pour but la conquête du pouvoir. Une fois au pouvoir, la tâche est d’en assumer les contraintes selon les fins propres du politique. La dépollution, ici, est un moyen du politique, mais pas sa fin, laquelle, pour le dire en grec, est la survie harmonieuse de la Cité. Dans les états critiques du type Tchernobyl, la dépollution, ou la prévention de la pollution, est un des moyens d’une telle survie. Vous constaterez que dans l’ex-URSS, si rien n’est fait pour redresser les déséquilibres des milieux, alors que les moyens techniques existent, c’est bien parce que la Cité est déjà politiquement implosée.
- Quels sont, à votre avis, les défauts de l’écologie politique ?
Le principal défaut, qui est aussi le principal danger, réside dans ce qu’elle véhicule : une mythologie de la Nature initiale, une, bonne et indivisible ; c’est un Total mi-poétique, mi-religieux, qui requiert l’aide des bonnes volontés contre les assauts des incroyants. Et nous revoilà dans la lutte des anges contre les démons. Il n’est pas indifférent de constater que cette manière de comprendre le devenir de la Cité réapparaît dans des moules idéologiques connus, avec des universaux co-adjucateurs de "la Nature" : le Bien, le Beau, le Vrai. C’est l’essence même des politiques totalitaires. Chez les marxistes début de siècle, le mot d’ordre était sequere historiam, suivre les lois de la vérité de l’Histoire. Remplacer cela par un sequere naturam fonctionnant de la même manière, c’est, sous un autre thème, avec une autre imagerie, la même utopie du Total qui se profile.
- Il existe tout de même une écologie plus réservée...
Vous me parliez de l’écologie politique, je vous ai répondu là-dessus. Mais il y a effectivement d’autres écologies, notamment celle du groupe de pression "écolo" qui rassemble une diversité d’opinions extraordinaire, qui va des antinucléaires manipulés ou non par EDF et Westinghouse, aux simples aménageurs de jardins en passant par les urbanistes et les paysagistes. Avec, au milieu, une organisation planétaire comme Greenpeace, qui va sa carrière médiatique en racontant n’importe quoi, notamment sur le devenir des plates-formes pétrolières, ce qui n’empêche pas les moutons de suivre par millions. Et ce qui "fait suivre" les moutons n’a aucun rapport avec l’information scientifique. Il s’agit d’autre chose.
- De quoi, précisément ?
En même temps que Guy Debord publiait sa Société du Spectacle en 1967, Etienne Gilson développait des thèses équivalentes dans la société de masse et sa culture. Personne n’a relevé cette collusion, d’autant plus surprenante que Debord passait pour le pape de la contestation soixante-huitarde, tandis que Gilson, considéré comme une vieille baderne catholique et académique, représentait le modèle du néo-aristotélicien égaré dans le siècle. Gilson était pourtant le plus clair, et finalement plus moderne que Mac Luhan : la communication de masse lamine tout contenu de message au profit de sa seule forme, laquelle ne peut s’appuyer que sur des mots d’ordre simplistes, sur des idéologies frustres, qui sont les conditions nécessaires à l’universalisation du message. L’écologie planétaire à la mode de Greenpeace tombe dans les mêmes travers, et nécessairement. L’affirmation d’une urgence, d’un désastre, vaut pour elle-même, quel que soit son contenu. Quand vient la rétractation, si elle vient (ce fut tout de même le cas pour les plates-formes pétrolières, dont l’immersion favorisait le milieu au lieu de le détruire), nul le l’entend. Dans les faits, ce sur quoi prospère une telle organisation, c’est un mixte d’humanitarisme et de naturalisme utopiques. L’écologie initiale est largement oubliée, laissée pour compte au profit d’une cantilène désolée transformant le monde en spectacle, et la simple opinion potentielle en simulacre d’action réelle. Ce qu’on veut vous arracher, c’est votre soutien, et non vous inciter à vivre et à agir par vous-même. La vie selon Greenpeace, c’est la tranquillité du troupeau : bêlez, on s’occupera du reste. Au mieux de vos intérêts, bien sûr, c’est-à-dire des leurs : pieds et poings liés, et l’intelligence asservie. Comme le notait Debord, on ne se révolte plus contre le système, mais en faveur de l’extension de son autorité et de ses interventions.
- Ce n’est pas le procès de l’écologie, mais celui de la modernité en général.
Pas de la modernité, mais de la technique planétaire. Rappelez-vous le mot trop célèbre de Heidegger : l’essence de la technique n’est rien de technique. C’est applicable aussi à la Nature : l’essence de cette Nature n’est rien de naturel, au sens de la source claire ou de la fleur de printemps. Ce qu’on appelle nature, c’est le monde sur fond de quoi chaque homme s’apparaît en tant qu’homme. La nature change avec chaque individu, elle change aussi d’un groupe à l’autre, d’une culture à l’autre. Imaginer une Nature épurée, conceptualisée, identique pour chaque homme, c’est postuler un homme-en-soi, un archétype universel dont chaque être particulier tendrait à devenir le décalque, au plus près du modèle. Le problème, c’est que cette Nature est un leurre. Elle n’existe pas. Traversez la France de Nantes à Grenoble, le paysage infiniment varié que vous verrez défiler est toujours aménagé. La main de l’homme a posé le pied partout, dans les montagnes et les vallées, les forêts, les rivières, les plaines, les fleuves. Où est "la Nature" ? Nulle part. La Suisse a d’autres paysages, et la Belgique, et l’Espagne ou l’Italie. Des réalités géographiques différentes, bien sûr, mais surtout des manières de les habiter différentes. En d’autres termes, il n’existe pas de milieu inconditionné. Ce qui ne veut pas dire qu’ils sont tous détruits au sens de l’écologie.
- Qu’en concluez-vous ?
Qu’il est inutile de faire de l’écologie politique, c’est une duperie, même si, à l’inverse, il faut faire pression pour que le politique ait souci des écosystèmes, puisque l’état du milieu conditionne le devenir de la Cité et de ses habitants. L’écologie politique restera toujours une variante du spectacle, au sens de Gilson et Debord, tandis que la politique écologique peut, quant à elle, être très efficace. Mais si des écologistes se sentent une fibre politicienne, il faut que leur entrée en politique soit initiée par des motifs politiques, et non par des opinions écologiques. Que dirait-on de biologistes, de physiciens ou d’électroniciens qui feraient de la politique au nom de leur science ? Ils paraîtraient - au mieux - un peu benêts...
- Pour vous résumer : l’écologie est pleine de mythes.
Une magnifique collection d’utopies, dont la plus évidente est dans l’intitulé même de l’organisation Greenpeace : La guerre est inscrite dans l’histoire des hommes depuis la nuit des temps, elle fait partie de leur nature. Sequere naturam, dans ce cas, ce n’est pas la paix, mais le retour de la guerre. Qui se prend pour un végétal abolit du même coup le recours potentiel au droit et à la force, qui sont les 2 garants de la paix. La seule promesse de Greenpeace, c’est greenwar.
- Comment, à votre avis, peut-on distinguer le "naturel" à sauvegarder, du non-naturel à rectifier ?
C’est effectivement l’un des problèmes centraux de l’écologie, qu’elle a du mal à résoudre - et même à comprendre - à cause de la Nature mythique et originaire dont elle est encombrée, et comme alourdie : la Nature, considérée comme concept initial et fondateur, empêche de penser. Tentons d’éclairer le débat. Les milieux "originaires", disons : non transformés par l’homme, n’existent plus sur notre planète. Nous avons, en vivant, tout modifié. Pour autant, notre habitat planétaire n’est pas contraire à la nature, ou du moins pas contraire à notre nature d’inventeurs. Le paradoxe, c’est que nous modifions notre milieu de manière telle que nous mettons parfois en jeu notre survie. Des situations comme celle de Tchernobyl sont à cet égard exemplaires : la technique se retourne contre le technicien. Cela est vrai de toutes les techniques issues de la physique, de la chimie, de la biologie. Mais cela est vrai aussi des techniques issues de l’écologie considérée comme science, dont on ne voit pas pourquoi et comment elles échapperaient à la règle générale de l’imprévisibilité des conséquences. Qui vous garantit que vous avez tout compris d’un milieu, d’un écosystème ? Et qu’un retour à l’état antérieur est souhaitable ?
- Vous ne répondez pas à ma question...
J’y viens. Pas plus que la physique ne vous dit de vérité sur l’ordre du monde, l’écologie ne vous dit de vérité sur l’ordre des milieux. En d’autres termes, il n’y a pas de naturel à sauvegarder, ni d’antinaturel à rectifier. Vous ne pouvez agir qu’au coup par coup, rectifier ce qui est à l’évidence négatif, une eau imbuvable par ex., ou anticiper ce qui va le devenir, par ex. réglementer les industries polluant l’eau ou l’air.
- Vous avez répondu à la question en disant que ce n’était pas une question. Alors, essayons de la traduire en termes concrets : comment agir à propos de Tchernobyl, ou de la pollution de la rivière que vous citiez tout à l’heure ?
Des problèmes généraux de "naturalité", qui n’ont pas de solution empirique du fait de leur abstraction, on revient donc à des problèmes pratiques. Et par votre question : "que faire ?", vous regagnez le terrain du politique : qui arbitre, dans une situation que l’opinion désigne comme un dol, comme une agression ? Vous êtes amené à retrouver les catégories classiques : il y a l’ordre interne, celui dont fait partie votre rivière, et la sécurité à l’égard de l’extérieur, que la pollution de Tchernobyl peut effectivement menacer. Dans ces cas, les décisions appartiennent au politique en tant que tel, qui doit agir avec les moyens du politique, c’est-à-dire le droit et la police à l’intérieur, l’armée à l’extérieur. La nouveauté historique des catastrophes techniques comme celle de Tchernobyl ou celles à venir, des sous-marins russes en train de se disloquer avec leur cargaison de matières fissibles, c’est qu’on peut imaginer avoir à intervenir à l’extérieur de nos frontières, non pour envahir un pays, mais pour éviter que les pollutions de ce pays nous envahissent. Ce problème doit être pensé politiquement après avoir été analysé écologiquement. Il y a, bien évidemment, toute une gamme de réactions proportionnées, parmi lesquelles la diplomatie joue un rôle. On l’a vu récemment, lorsque les Pays-Bas ont demandé à leurs voisins d’amont une régulation du cours du Rhin. Mais si vous n’avez pas de poids diplomatique, vous criez dans le désert, quelle que soit la pertinence de vos raisons techniques.
- Pensez-vous qu’on puisse formuler une philosophie de l’écologie ?
Si l’écologie est une science, la philosophie qui réfléchira sur l’exercice ou la portée de cette science sera, tout comme celle qui réfléchit sur la physique ou sur la biologie, une variante de la logique. On sait cela depuis le Commentaire sur la physique d’Aristote de Guillaume d’Occam : une science construit des relations entre des objets d’expérience, et la philosophie de cette science traite des relations elles-mêmes, examine leur cohérence, éventuellement les impasses auxquelles elles conduisent. J’ai fait cela dans un livre à propos de l’Univers et, en votre compagnie, à propos de la Nature. Autre chose est de réfléchir sur le "souci de la nature" qui anime les hommes. Pour aborder ce souci, il faut partir de questions empiriques. Par ex. : quelle différence y a-t-il entre la station Châtelet du R.E.R. et une clairière de la forêt de Rambouillet ?
- Allez-y...
De tous les éléments que vous regardez à Rambouillet, fort peu sont là en raison d’une finalité particulière. Le sentier entretenu par les forestiers résout un problème technique, mais l’arbre, à vos yeux, n’a pas de finalité qui vous concerne. Il est là, il n’est pas fait pour vous, ni vous pour lui. Cette réalité-là, c’est ce que j’appelais tout à l’heure le monde, sur fond de quoi émerge la conscience de faire partie d’une même nature non finalisée. De longtemps, les hommes y ont perçu du sacré, d’habitat, plus tard d’agriculture ou d’industrie, les hommes ont perçu certains milieux dits naturels comme les lieux d’une fidélité : une confrontation, ne serait-ce que par le regard, avec ce qui n’a pas de destin propre. Ici, il faut inverser la manière traditionnelle de rendre compte d’une foi : je ne suis pas fidèle par un effet de ma volonté, je suis réceptif à ce qui m’est fidèle, et la nature m’est fidèle dans le rappel qu’elle m’adresse, celui de ma non-finalité. Au sommet du Mont-Blanc ou en pleine mer, vous savez que votre existence n’est asservie à aucune fin particulière. Il est bien certain que le RER n’est pas perçu de la même manière, puisque tout y est finalisé, orienté par une utilité, jusqu’au décor, ce qui distingue celui-ci de l’art véritable. L’impression reçue s’étend même à ceci : c’est moi, utilisateur, qui suis la fin particulière d’une technique générale, technique qui asservit en imposant la rationalité de son utilisation : rationalité instrumentale, direction de circulation, horaires, etc. Le tout est englobé dans une finalité plus large, celle du rendement du système économique, puisque les transports en commun ont d’abord cette fonction-là.
- Vous retrouvez l’un des thèmes de l’écologie.
Pas de l’écologie comme science, laquelle aurait intérêt à éclairer un peu mieux ce qui est son dessein véritable : l’étude des milieux où nous vivons. Quant au "souci de la nature", il est différent de l’écologie, même s’il motive souvent le travail des écologistes. S’intéresser aux milieux, c’est d’abord éprouver que ces milieux nous requièrent. La science ne vient qu’en un second temps, en vue de dominer ces milieux par raison instrumentale ; pour paraphraser Heidegger, l’essence de l’écologie n’est rien d’écologique : c’est la domination. Mais que veut dire : les milieux nous requièrent ? Cela veut dire : nous avons un destin commun avec les animaux, les végétaux et les minéraux, qui est de n’avoir pas de finalité préalablement écrite, pas de sens prédéterminé. Voilà pourquoi la nature (sans N majuscule ; ce n’est pas un concept, mais une expérience quotidienne) nous est indispensable, voilà pourquoi, à mesure que nous éliminons par la technique les traces de ce qui nous permet d’éprouver notre non-finalité, nous nous mutilons. Plus les objets de la nature seront parqués, muséifiés, asservis au spectacle, plus le sens que nous pouvons donner au fait brut, d’exister ici et maintenant, sera asservi à un système de signes de substitution qui, lui, est finalisé, orienté par la rentabilité économique, c-à-d. par un système de pouvoir.
- Qu’appelez-vous des signes de substitution ?
Un exemple dans le champs de l’écologie : celui de Michel Serres. Quand il proclame un "droit de la Nature", il énonce évidemment une absurdité, mais il opère surtout une substitution. Là où le sujet de droit est actif, il lui substitue un sujet passif, puisque la Nature n’intervient pas comme acteur dans le champs des valeurs propres au judiciaire. Le problème, c’est que la Nature devenue soudain sujet (passif) du droit (actif) se voit revêtue d’une signification préalable ; sa "juridification", si l’on peut utiliser le néologisme, est un signe substitué à une réalité première, qui est celle de notre expérience : la nature n’a pas de signification préalable, et nous non plus. C’est d’ailleurs cette neutralité signifiante qui nous fascine dans la nature, c’est elle qui, enfant, nous fait peur dans la nuit. Une philosophie de la Nature à la manière de Serres, c’est le contraire : un asservissement, un refus du non-sens des objets de ce monde. Derrière une telle opération de substitution, il y a un système de pouvoir qui se profile, celui de l’intellectuel qui administre du sens comme les prêtres d’autrefois administraient des sacrements. Ce système de pouvoir est lui-même asservi aux impératifs des canaux de répartition et de distribution du sens des choses : l’information, le médiatique en général.
- Quelles sont les solutions pratiques pour échapper à de tels travers ?
Il n’existe pas de solutions qui seraient contenues dans une philosophie de la nature, ou révélées par elle. Seuls les intellectuels doctrinaires rêvent de donner par avance des raisons à l’histoire à faire. Mais leur terrorisme de la vérité se trompe toujours ; il aboutit à l’asservissement quand, par malheur, il réussit à s’imposer. C’est l’identité des fausses philosophies, d’être l’instrument de vérités préalables. Quant à la nature, sa seule vérité est ce qu’enseigne notre co-présence avec les objets naturels : que nous ne sommes pas instrumentés en vue de quelque chose de précis, autrement dit : que nous n’avons pas de finalité préétablie. C’est ce qu’on appelle la liberté humaine, celle de la construction d’un sens jamais déjà-là. Il n’y a pas de doctrine à en tirer, seulement des manières de vivre. Si ceux qui y sont sensibles commençaient par se débarrasser du 1er instrument de l’asservissement par les signes de substitution, à savoir la télévision, une grande partie des questions pratiques qu’ils se posent n’aurait plus à être formulée. L’information planétaire porte bien son nom : en véhiculant le signe et non l’objet, en confondant l’opinion et l’action, elle rend informe. Le drame, c’est que cet informe est désirable, parce qu’il fournit son sens avant même que vous ayez commis l’effort d’essayer de penser ou d’agir par vous-même.
- Alors, de nouveau : que faire ?
Le titre de votre publication, Le recours aux forêts, évoque Ernst Jünger. La figure centrale de ses dernières œuvres est celle de l’Anarque d’Eumeswill, celui dont toute la stratégie consiste à vivre sa propre vie dans un monde de signes de substitution, et malgré lui. C’est une 1ère réponse à votre " que faire ? ". Les autres réponses sont politiques. Mais le problème, avec le politique, c’est qu’il y a un temps du politique, qui est celui de l’opinion. Celle d’aujourd’hui, en Europe tout du moins, est empâtée dans les signes de substitution, dans le confort qui les accompagne, la sécurité qui les berce. Je ne crois pas qu’un volontarisme militant suffise à la retourner, ni un réformisme visant la protection de l’environnement. Alors, il reste la vérité politique, celle qui apparaît dans ce que Freund, à la suite de Carl Schmitt, appelait les circonstances exceptionnelles. Il est possible que ces circonstances naissent d’une catastrophe écologique voire de tout autre chose encore. Ce sera à la fois, le temps des barbares (le retour d’Antée disait Jünger) et celui des anarques. Qui triomphera ? Comme toujours, ceux qui répondront à la question que faire ? d’une manière adaptée aux circonstances. Cette réponse-là, ils ne la trouveront pas dans les manuels scientifiques, fussent-ils d’écologie, mais dans l’action elle-même. C’est une loi éternelle de l’histoire : aucune science, aucune technique n’asservissent l’avenir au point de le tourner en bienfait de manière assurée. Cela, le développement de l’industrie l’a assez montré. Les sciences et les techniques sont des moyens, pas des fins. Elles sont donc soumises aux circonstances du moment. L’écologie aussi : elle n’est pas une solution universelle aux retombées négatives de l’industrie qui instrumente le monde, dès lors qu’elle instrumente elle-même le monde. Et ses moyens se retourneront contre ses intentions, selon un paradoxe des conséquences que Max Weber a bien analysé.
- Attendre et voir les "circonstances exceptionnelles", n’est-ce pas une forme de millénarisme, d’espérance dans l’advenue d’un Paraclet, dans le retour d’une vérité de l’Histoire ?
L’histoire n’a pas de vérité préalable. Je sais qu’il est plus tentant, plus joyeux et plus motivant de servir une œuvre collective que de s’en exclure. Mais dès lors que le système d’exploitation spectaculaire est devenu planétaire, comment vivre autrement qu’en retrait de lui ? On ne peut, aujourd’hui, faire de la médecine vraie qu’en dehors des institutions sociales, de la philosophie qu’à la condition de ne pas l’enseigner à l’Université, de la littérature que sous réserve d’échapper au maelström des éditeurs asservis au commerce, de l’information que confidentielle, en dehors des journaux, de la musique de création que loin de Beaubourg, etc. Même la générosité est piégée, détournée par les organisations humanitaires. Le retrait n’est donc pas volontaire, mais dicté par le système lui-même dès lors que vous rejetez tout compromis sur la servitude qu’il vous impose. Cela veut dire : les institutions qui légitiment le système sont à ce point contraintes et conditionnées, qu’on ne peut qu’y répéter ce qui s’y dit ou s’y fait déjà. Avec des nuances, bien sûr, comme fait par exemple Greenpeace, mais toujours dans le sens du système : vers plus d’interventions, vers plus de pouvoirs pratiques. En d’autres termes, toute contestation intégrale ou intégrée à vocation non pas millénariste mais rédemptionniste : elle participe au salut du système par son extension ultra-planétaire, par sa totalisation. Présenter "la Nature" comme totale, c’est abonder dans ce sens-là, du coté d’un pouvoir mondial. Contrairement à ce que craignent les écologistes médiatisés, leur discours a vocation à être repris. Ils vont devenir des conseillers fort écoutés, puisqu’aussi bien - au temps d’adaptation près, bien sûr - leur ambition planétaire ne peut que servir les intérêts de l’industrie et de la finance. Comme les soixante-huitards investissant la pub’ et les ministères, ils réaliseront l’inverse de ce qu’ils prétendaient, condition essentielle pour satisfaire, même partiellement, ce qui les a motivé et qui relève du mythe : exercer un pouvoir total sur une Nature totale.
* Liens sur ce thème :
- Pour une théorie NR de l'écologie [Partisan européen]
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30.01.2006
ADINOLFI
Pour nourrir la réflexion sur cette question, voici ci-dessous un texte de Gabriele Adinolfi, tiré de son livre Nos belles années de plomb. L'auteur ne se paie pas de mots, puisque, ancien meneur du groupe Terza Positione dans les années 70-80, il a passé près de 20 ans en exil, et qu'il est depuis son retour en Italie à l'origine de plusieurs initiatives intéressantes et originales.
Depuis mon époque, le monde a changé, la société surtout. Auparavant on vivait pratiquement dans les rues, nous avions seulement 2 chaînes de télé noir et blanc, tout le monde regardait les mêmes choses et se sentait impliqué. Nous vivions, tous, dans l'attente que quelque chose change, qu'on participe davantage aux destinées de nos nations ; tout le monde, d'une manière ou d'une autre n'acceptait pas l'injustice. Et, paradoxalement, cela ne changeait pas.
Aujourd'hui la donne est différente, elle s'est inversée. Le panorama mondial a été bouleversé, tant en bien qu'en mal : chute du mur de Berlin, faillite du communisme, émergence progressive d'un pôle de puissance européen. Mais la société n'est plus : nous assistons à l'émiettement et au délitement du tissu social. On vit de plus en plus dans une dimension virtuelle, prisonniers de la logique du spectacle et du marché.
Une manifestation de rue, une mobilisation sur le terrain, à l'époque, avait un sens, une dynamique et faisait partie d'un projet. C'était aussi le résultat d'une action prolongée et concrète. Aujourd'hui comment ne pas partager l'avis d'Oreste Scalzone quand il dit craindre que les altermondialistes ne puissent jouer qu'un rôle de saltimbanques dans le cirque de la mondialisation ? Militer, c'est aussi fuir le ridicule et la caricature de soi-même. La tragédie ne doit pas se transformer en farce.
Je n'accepte donc pas de choisir entre 2 fausses options : la caricature de l'engage-ment politique ou la fuite dans la sphère privée. Il existe une autre voie - nous pourrions dire ironiquement qu'il existe toujours une 3ème voie - qui est plus difficile, mais qui vise au concret, au réel. Par concret, j'entends quelque chose qui contribue à changer les mentalités, à réaliser des structures différenciées et à former des élites qui ne perdent pas leur vocation sociale et populaire. Car nous entrons dans l'époque des élites et ne sommes plus à l'âge des masses. Je parle, bien sûr, d'une élite révolutionnaire dans le sens que nous avons toujours attribué à ce terme : un choix radical de valeurs et d'existence, un engagement pour la justice.
Comment donc former cette élite révolutionnaire ? En travaillant, en fait, avant tout sur elle. Cela, non dans un but d'autosatisfaction, mais en visant une mutation anthropologique qui lui permette de quitter l'arrière-garde, la périphérie du village global du spectacle, pour passer à l'avant-garde d'un processus révolu-tionnaire, tels que la puissance Europe ou la puissance Eurasie. Une telle puissance ne pourra être conçue, ni moins encore réalisée, sans la participation d'hommes et d'élites de diverses provenances, comme c'est le cas dans toute révolution. Car le clivage droite/gauche est faux. Il ne vit que dans l'immobilité, la stagnation.
Il ne s'agit pas, toutefois, de tracer quelques idées-forces, d'élaborer des mythes mobilisateurs ou, pis encore, des utopies : il s'agit d'acquérir la maîtrise d'instruments tels que la communication qui, surtout à notre époque, est la clef de voûte de toute action politique. Il faut, donc, se remettre en cause et, surtout, devenir pragmatique. Mais dans le vrai sens du terme qui signifie capacité à s'adapter aux instruments, mais surtout faculté de les adapter à nous, certainement pas dans le sens commun qui, aujourd'hui, est synonyme de perte d'identité.
C'est pour cela que plus on acquiert de capacités réelles (au sens métapolitique, économique, technique, à l'échelle des micro-pouvoirs), plus il est nécessaire de se confronter à ses propres racines, son histoire et à ses liens de sang pour vérifier si l'on en est digne. Une élite aristocratique qui soit avant-garde, fidèle à elle-même, qui puisse monter en puissance, qui effectue cette nécessaire mutation anthropologique, tout en étant reliée à ses mythes fondateurs : voilà ce qu'il faut créer. Cela implique donc une sélection naturelle, totale, car pour être parties prenantes de ce processus 3 qualités sont déterminantes et indispensables : le travail, l'intelligence et la rigueur.
Les extrêmes aujourd'hui se remplissent la bouche et se bourrent le crâne de mots forts qui ne correspondent pas du tout à leur façon de vivre, ni à leur action politique, si tant est qu'on puisse parler d'action politique. Cela est dû en premier lieu à l'absence d'une identité vraie et vécue, ce qui mène à une recherche hâtive se traduisant exclusivement par les mots et des propos mirobolants, mais conduisant également à la marginalisation sociale et souvent culturelle.
Elles se prétendent anti-système mais cette opposition est avant tout abstraite. Je doute qu'il y en ait beaucoup en mesure de définir avec exactitude ce qu'elles combattent et, moins encore, comment, vu qu'elles vivent conditionnées quotidiennement par les modes et les valeurs contre lesquelles elles prétendent lutter. C'est ainsi que, comparses et spectateurs à la foi, les extrémistes se replient dans l'attente hollywoodienne d'un salut miraculeux, qu'il s'agisse du fantasme de la guerre de classe, de la libération mondiale ou de la guerre raciale.
Sans se perdre dans une exégèse et une analyse de ces différentes théories, il faut souligner qu'elles révèlent bien souvent l'absence d'un engagement, d'une action réelle. Comme l'affirmait Plotin, "il n'y a pas de dieux pour se battre à la place de ceux qui, plutôt que de prendre les armes, prient". Il faut donc prendre les armes, mais des armes adaptées. Celles qui forment et qui forgent, car nous n'avons personne en face si ce n’est le miroir réfléchissant de notre propre égoïté, le petit homme qui sommeille en nous. L'ennemi principal réside en nous-mêmes. C'est l’égoïsme, l'arrivisme, le carriérisme ; c'est la prétention, la fourberie, l'absence de sacrifice ; cela peut être même la conviction d'une supériorité de "droit divin", due à l'idéologie, la classe sociale ou l'appartenance ethnique. Toute véritable supériorité se réalise d'abord, puis se manifeste. Elle n'est jamais acquise d'avance et ne doit jamais s'afficher avec morgue et arrogance, car, dans ce cas, elle ne serait que la démonstration d'une trop évidente infériorité.
Apprenons donc d'abord à nous vaincre nous-mêmes et devenons une élite capable de se prendre en main. Produisons de la richesse et sachons la répartir selon une logique de socialisation, propre à la République de Salô. Fuyons donc la stupidité, l'inaptitude et tout simulacre ; soyons d'abord authentiques car c'est le principal et, je dirais même, le seul vrai clivage du combat de demain.
Une fois nos comptes réglés avec nous-mêmes, en notre for intérieur, identifions le 2ème ennemi, l’ennemi de tous, l'internationale des malfaiteurs, la mafia multinationale qui a emporté la victoire durant la IIe Guerre mondiale et règne sur la planète par la rationalisation du trafic de drogues, le pillage systématique des matières premières, tout en exportant la famine, les génocides, le désespoir, les migrations et l'injustice à tous les échelons. Elle est forte de trois éléments indissociables : la superpuissance militaire américaine, le matraquage hypnotique opéré par le réseau planétaire des médias et la lâcheté des classes politiques et intellectuelles, celles qui n'ont jamais effectué de révolution intérieure, et ne sont donc ni fières ni libres.
Face à un tel ennemi, on ne peut se poser en antagoniste, si ce n'est pour se faire plaisir à l'instar d'un enfant qui joue au guerrier sans que les adultes ne le regardent. Il est évident que dans l'actuel rapport de force, le macro-pouvoir globalisé n'est pas vulnérable. Il est toutefois possible de lui opposer une résistance culturelle et une contre-offensive sociale fondée sur les autonomies productives, tout en essayant de participer à l'animation d'alternatives politiques de grande envergure, comme celles qui mènent à la puissance Europe.
Il faut donc bien identifier cet ennemi, tant en être, qu'en devenir. Il est à la fois parasite et cancer : nous ne pouvons pas établir avec certitude si son action durera jusqu'à que la tumeur ait causé des dégâts irréparables pour tous les peuples ou si elle s'épuisera avant selon un schéma entropique de déperdition d'énergie. C'est aux 2 hypothèses qu'il faut se préparer pour participer, de la base, à la renaissance de l'Europe et à la régénération de nos peuples. Travaillons donc, retroussons nos manches, car la tâche est d'importance.
- Pour commander l’ouvrage sur le site Libre-Diffusion
- Texte sur le militantisme (site Novopress Suisse)
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BOURGEOISISME
Mentalité caractéristique de la bourgeoisie, étendue à l’ensemble de la société moderne indépendamment des classes sociales.
Le bourgeoisisme désigne en fait des traits de notre point de vue négatifs de l’esprit bourgeois dès lors qu’ils deviennent universels, mais ne renvoie pas aux traits positifs de la "bourgeoisie entreprenante", aujourd’hui en plein déclin. Le bourgeoisisme, qui s’oppose à l’esprit populaire (enraciné) comme à l’esprit aristocratique (qualitatif) domine la société marchande et la civilisation occidentale : morale de l’intérêt, recherche individualiste du bien-être immédiat, réduction du lignage à l’héritage matériel, esprit de calcul, conception négociante de l’existence, ignorance du don, préservation parcimonieuse de la vie, refus du risque et de l’aléa, esprit d’entreprise limité à l’accroissement de richesse, désir de sécurité, tendances cosmopolites, indifférences aux attaches, aux enracinements et aux solidarités avec son propre peuple, détachement envers tout sentiment religieux de nature collective ou gratuite, ignorance complète du sacré.
Le bourgeoisisme caractérise aujourd’hui, au-delà des étiquettes de "droite" ou de "gauche", la plus grande partie de la société ouest-européenne.
• BIBLIOGRAPHIE :
- Une analyse serrée de l’œuvre du grand Sombart : Jacques ELLUL, Métamorphose du bourgeois, Calmann-Lévy, 1967.
• LIENS :
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- document joint : L’ESPRIT BOURGEOIS
Source : Alain de Benoist, revue éléments n°72 (hiver 1991).
La bourgeoisie a peu ou prou que classe sociale. Mais le type humain, la mentalité spécifique demeurent et se sont diffusés dans la société toute entière. Les valeurs bourgeoises, l’esprit bourgeois, connaissent bel et bien leur apogée. Hier puritain, austère, complexé et dévot, il est aujourd’hui jouisseur, hédoniste, agnostique et libéré. Et il a toujours comme sacro-saint principe de vie la défense de ses intérêts.
La bourgeoisie a toujours été analysée à la fois comme une classe et comme la représentante d’une mentalité spécifique, d’un type humain ordonné à un certain nombre de valeurs. Ainsi, pour Max Scheler, le bourgeois se définit d’abord comme un "type biopsychique", que sa vitalité déficiente pousse au ressentiment et à l’égoïsme calculateur. Le bourgeois, dit-il, ne se pose jamais la question de savoir si les choses ont une valeur en elle-même : il se borne à se demander : "Est-ce que c’est bon pour moi ?" (1). Eduard Spranger distingue de même six idéaltypes de personnalités, parmi lesquels le bourgeois correspond à "l’homme économique" : celui qui ne prend en compte que l’utilité des choses (2). Pour Nicolas Berdiaev, le bourgeoisisme est d’abord une "catégorie spirituelle". L’esprit bourgeois ne se confond donc pas nécessairement avec la classe bourgeoise. "Qui a su prendre les mœurs de la bourgeoisie est bourgeois" disait Edmond Goblot (3). Et André Gide : "Peu m’importent les classes sociales, il peut y avoir des bourgeois aussi bien parmi les nobles que parmi les ouvriers et les pauvres. Je reconnais le bourgeois non à son costume et à son niveau social, mais au niveau de ses pensées. Le bourgeois a la haine du gratuit, du désintéressé. Il hait tout ce qu’il ne peut s’élever à comprendre."
Sombart voit également chez le bourgeois un type psychologique, inégalement distribué à l’origine parmi les peuples européens et auquel le capitalisme a permis de devenir dominant. Il reconnaît, bien entendu, qu’esprit capitaliste et capitalisme vont de pair. Cependant, posant en principe que les facteurs psychiques ou spirituels interviennent dans la vie économique tout autant que celle-ci les détermine elle-même, et rappelant que, les organisations étant des œuvres humaines (le producteur précède nécessairement le produit), il affirme que l’esprit capitaliste préexistait en quelque sorte au capitalisme, c’est-à-dire que le capitalisme naissant a d’abord été le fait de tempéraments prédisposés à certains comportements : tempéraments plus introvertis, plus concentrés, plus portés à l’épargne qu’à la dépense, plus contractés qu’expansifs, plus "refoulés" que "dilatés" (4).
Le capitalisme naît, selon lui (5), dans les républiques marchandes du nord de l’Italie, et singulièrement à Florence. dès la fin du XIIIe siècle. Le type accompli du bourgeois se trouverait déjà chez Léon-Battista Alberti, auteur d’un célèbre ouvrage intitulé Del Governo della famiglia, rédigé entre 1434 et 1441. Alberti y fait l’éloge de ce qu’il appelle "le saint esprit d’ordre" (sancta cosa la masserizia), lequel se caractérise par l’esprit d’épargne et la rationalisation du comportement économique. Non seulement, dit-il, il ne faut pas dépenser plus qu’on ne possède, mais il vaut encore mieux dépenser moins qu’on ne possède, c’est-à-dire épargner : on devient riche, non seulement en gagnant beaucoup, mais aussi en dépensant peu. "La doctrine des vertus bourgeoises, écrit Sombart, n’a guère subi de développement intensif depuis le Quattrocento. Ce que les siècles suivants ont enseigné aux générations successives de bourgeois se réduit en somme à ce qu’Alberti avait cherché à inculquer à ses disciples" (6).
Ce sont en effet les mêmes préceptes que l’on retrouve à partir du XVIIe siècle dans les grands traités de vertu bourgeoise, tels Le Parfait Négociant, publié par Savary en 1675, qui développe l’idée de la nature fondamentalement pacifique de la relation commerciale, ou The Complete English Tradesman, écrit par Daniel Defoe vers 1725, où l’auteur de Robinson Crusoé plaide pour l’autonomie de l’activité économique, fait l’apologie de la morale puritaine et condamne les mœurs aristocratiques en ces termes : "Lorsque je vois un jeune boutiquier posséder des chevaux, s’adonner à la chasse, dresser des chiens et lorsque je l’entends parler le jargon des hommes de sport, je tremble pour son avenir" ! Les mêmes idées (critique de la frivolité, de la dépense inutile) se retrouvent encore chez Locke, comme chez Benjamin Franklin. C’est d’ailleurs dans le monde anglo-saxon, stimulé par le calvinisme et le puritanisme, que les vertus du bourgeois vieux-style vont trouver le mieux à s’épanouir : application, épargne, frugalité, tempérance, esprit d’ordre et de calcul. Car il s’agit avant tout d’éliminer la fantaisie, l’aléa, la passion, la gratuité, de créer partout des lois et des réglementations, de peser la valeur des choses, d’évaluer l’intérêt des aspirations quotidiennes. Franklin justifie la vertu en disant qu’elle est d’abord utile. Pour le bourgeois, chaque action doit respirer la "sagesse économique" (Sombart).
Ainsi, ce à quoi s’opposent d’abord les anciennes vertus bourgeoises, c’est au mode de vie seigneurial, fait de prodigalité, de dépense sans compter, de prédation comme de générosité, de gratuité dans tous les sens du mot. Sombart a décrit cette opposition de tempéraments en des termes frappants : "Ces deux types fondamentaux, l’homme qui dépense et l’homme qui thésaurise, le tempérament seigneurial et le tempérament bourgeois, s’opposent nettement l’un à l’autre dans toutes les circonstances, dans toutes les situations de la vie. Chacun d’eux apprécie le monde et la vie d’une manière qui ne ressemble en rien à celle de l’autre […] Celui-là peut se suffire à lui-même, celui-ci a un tempérament grégaire ; celui-là représente une personnalité, celui-ci une simple unité ; celui-là est esthéticien et esthète, celui-ci moraliste […] Les uns chantent et résonnent, les autres n’ont aucune résonance : les uns sont resplendissants de couleurs, les autres totalement incolores [...] Les uns sont artistes (par leurs prédispositions, mais non nécessairement par leur profession), les autres fonctionnaires. Les uns sont faits de soie, les autres de laine" (7).
La fable de La Fontaine, La Cigale et la Fourmi, marque déjà, sur le mode plaisant, tout un renversement de valeurs. "Ce qui signifiait décadence pour l’aristocrate devient idéal pour le bourgeois" (Evola). Toutes les qualités liées à l’honneur (le "point d’honneur") sont dévalorisées. "Garde-toi de prendre trop à cœur les offenses, écrit Benjamin Franklin, elles ne sont jamais ce qu’elles paraissent être au premier abord". On peut en effet toujours "s’expliquer". Désormais, il ne faut plus rechercher ni la gloire ni l’honneur ni l’héroïsme. Il faut en toutes choses être pratique, économe et mesuré. Le bourgeois tient à la considération, qui implique de respecter les conventions, plus qu’à la gloire, qui ne s’obtient parfois qu’en les piétinant. La qualité, dorénavant, se ramène au mérite. "Le sublime est mort dans la bourgeoisie" disait Sorel.
Sombart décèle également une opposition radicale entre tempérament bourgeois et "tempérament érotique" : "Tout aussi étrangers au tempérament érotique sont les tempéraments non sensuel et sensuel, l’un et l’autre d’ailleurs parfaitement compatibles avec le tempérament bourgeois. Il existe entre la sensualité et l’érotique une opposition tranchée, un abîme infranchissable [...] Nous pouvons dire, d’une façon générale, qu’entre un bon chef de maison, c’est-à-dire un bon bourgeois, et un tempérament érotique, de quelque degré qu’il soit, il existe une opposition irréductible. On considère comme la principale valeur de la vie ou l’intérêt économique (au sens le plus large du mot) ou l’intérêt érotique. On vit ou pour l’économie ou pour l’amour. Vivre pour l’économie, c’est épargner ; vivre pour l’amour, c’est dépenser" (8).
Mais Sombart attribue bien d’autres traits encore au bourgeois. Il souligne par ex. le ressentiment qu’inspire à la bourgeoisie une aristocratie dont elle se sent exclue, et qu’elle caricature immanquablement chaque fois qu’elle cherche à la remplacer (9). Emmanuel Berl fait de son côté cette remarque très juste que, dans l’aristocratie, le fils cherche à ressembler le plus possible, sinon à son père, du moins à l’image censée s’attacher au nom qu’il porte, tandis que "l’idéal bourgeois, au contraire, implique un certain progrès du fils sur le père et une accumulation de mérites qui doit correspondre à l’accumulation d’argent et d’honneurs vers quoi la famille s’efforce" (10). On retrouve ici l’orientation vers le futur. Les enfants doivent mieux "réussir" que leurs parents, et la 1ère chose que l’on attend de l’école est qu’elle les y aide : c’est une idée foncièrement bourgeoise que le système éducatif doit avant tout permettre d’acquérir un métier et que, de ce fait, les disciplines les plus "utiles" sont aussi les meilleures (11).
Pour le bourgeois vieux-style, il faut donc supprimer toute dépense superflue. Et pour cela compter et compter sans cesse. Mais qu’est-ce qui est "superflu" ? Tout ce qui, précisément, ne se laisse pas compter, tout ce qui n’a pas d’utilité calculable, tout ce qui ne peut se ramener à une évaluation en termes d’avantage individuel, de rentabilité et de profit. "L’émergence de la bourgeoisie, écrit Cornélius Castoriadis, son expansion et sa victoire finale marchent de pair avec l’émergence, la propagation et la victoire finale d’une nouvelle "idée", l’idée que la croissance illimitée de la production et des forces productives est en fait le but central de la vie humaine. Cette "idée" est ce que j’appelle une signification imaginaire sociale. Lui correspondent de nouvelles attitudes, valeurs et normes, une nouvelle définition sociale de la réalité et de l’être, de ce qui compte et de ce qui ne compte pas. Brièvement parlant, ce qui compte désormais est ce qui peut être compté" (12). Ce qui caractérise l’esprit bourgeois n’est donc pas seulement la rationalisation de l’activité économique, mais l’extension de cette rationalisation à tous les domaines de la vie, l’activité économique étant prise implicitement comme paradigme de tous les faits sociaux. D’où l’idée que ce qui ne peut être rationalisé est inutile, superficiel ou non existant.
Aristote affirmait que la vertu ne peut être conquise par des moyens ou des biens extérieurs, mais que ce sont les biens extérieurs qui sont obtenus par la vertu. De même Cicéron exprimait-il la vérité de son temps en déclarant : "Ce qui importe, ce n’est pas l’utilité qu’on représente, mais ce qu’on est" (13). Dans l’optique bourgeoise, c’est l’inverse : on n’est plus que ce qu’on a : la preuve de la valeur est donnée par la réussite matérielle. Et comme ce qu’on a doit se laisser évaluer d’une façon qui s’impose à tous, l’argent devient tout naturellement l’étalon universel. On connaît le proverbe : "Un idiot pauvre est un idiot : un idiot riche est un riche." "L’argent, explique Sombart, est un moyen remarquablement commode de transformer en quantités toutes les valeurs qui, par leur nature, ne se laissent ni peser ni mesurer et de les rendre ainsi justiciables de nos jugements de valeur. N’est précieux que ce qui coûte beaucoup d’argent" (14). À la limite, l’idée d’égalité n’est plus elle-même conçue comme égalité en droit, mais comme égalité numérique (un = un), comme "l’interchangeabilité de (presque) n’importe quelle activité humaine avec (presque) n’importe quelle autre, le modèle ici n’étant même plus la marchandise, mais la monnaie" (15). Les rapports sociaux finissent ainsi par ne plus se dérouler qu’à l’intérieur d’un marché, c’est-à-dire d’un système d’objets divisé entre objets possédants et objets possédés. Pour décrire cette réification du social, nul n’a fait mieux que Karl Marx, quand il montre la façon dont les rapports entre individus poursuivant tous leur meilleur intérêt finissent immanquablement par les transformer en choses (16).
Le temps lui-même, enfin. devient une marchandise. L’Église catholique, il est vrai, fut la 1ère à le présenter comme une denrée rare et "irrécupérable", qu’il ne faut pas "gaspiller" (17). Depuis lors, le calcul du temps n’a cessé de se perfectionner au fur et à mesure que se répandait la conviction, proclamée par Franklin, que " le temps, c’est de l’argent (time is money). Calculer les divisions du temps est en effet du même ordre que calculer les quantités monétaires : pas plus que l’argent gaspillé, on ne retrouve le temps perdu ! Outre les paradoxes qui en résultent dans la vie quotidienne (18), cette affirmation implique cependant un point de vue révolutionnaire. Dire que le temps est une denrée rare revient à dire en effet qu’il est une quantité limitée, c’est-à-dire que chaque espace de temps est désormais équivalent, et donc que la qualité de son contenu n’est plus ce qui compte le plus. La durée de l’existence, par ex., devient une valeur en qui permet de ne pas trop se soucier de l’intensité (ou de l’absence d’intensité) qui y règne. Encore une fois, le mieux se ramène au plus. Le temps était naguère surgissement de l’autre. Il devient homogène. La société bourgeoise n’a plus qu’un rapport quantitatif au temps.
Le bourgeois veut donc avoir, paraître, et non pas être. Toute sa vie est ordonnée au "bonheur", c’est-à-dire au bien-être matériel, ce bonheur étant lui-même rapporté à la propriété, définie comme ce que l’on possède en totalité, sans la moindre réserve, et dont on peut disposer à son gré. D’où la propension bourgeoise à faire de la propriété le 1er des "droits naturels". D’où également l’importance que le bourgeois accorde à la "sûreté", qui est à la fois indispensable à la protection de ce qu’il a déjà et à la recherche rationnelle de son intérêt futur : la sécurité est d’abord un confort de l’esprit, elle garantit la maintien des acquis obtenus et permet d’en calculer de nouveaux.
La politique bourgeoise est le reflet direct de ces aspirations. Méfiant vis-à-vis du politique, le bourgeois n’attend de l’État que l’instauration d’une sécurité lui permettant de jouir sans risque de ses avoirs. Le gouvernement idéal, pour lui, est celui qui est trop faible pour s’imposer à l’activité marchande, mais assez fort pour en garantir le bon fonctionnement. On reconnaît là l’État libéral : État-gendarme, "veilleur de nuit". Au XVIIIe siècle, la doctrine de la séparation des pouvoirs vise ainsi à démembrer la souveraineté politique et à permettre à la bourgeoisie d’exercer le pouvoir législatif au sein d’assemblées de représentants élues au suffrage censitaire. Tout naturellement, cette activité de l’État est conçue comme essentiellement formelle. De même qu’il n’aime guère le scandale, qui rend les situations plus difficiles à maîtriser, ni le risque, lorsqu’on ne peut pas le calculer. le bourgeois répugne aux solutions de force. à l’autorité. à la décision. Il pense que tout peut s’arranger par le compromis, la discussion, la publicité des débats. le "dialogue" assorti d’appels à la raison. S’il veut soumettre le politique au juridique ("l’État de droit"), c’est qu’il croit pouvoir faire ainsi l’économie d’actes qui ne seraient pas déterminés par les normes. Et c’est pourquoi, devant la situation d’urgence et le cas d’exception, il est toujours démuni. La norme juridique est pour lui un moyen de conjurer l’aléa, de ramener l’imprévisible à cc que l’on a déjà prévu.
Le jeu politique est ainsi calqué sur l’activité économique : au marchand, intermédiaire entre le producteur et le consommateur, correspond le représentant, intermédiaire entre l’électeur et l’État ; à la négociation contractuelle, la discussion comme source de compromis permettant de faire l’économie de la décision.
La droite libérale, orléaniste, incarnera longtemps ce modèle de façon exemplaire (l9). C’est contre elle que Donoso Cortés définira la classe bourgeoise comme la "classe discutante", contre elle encore que Nietzsche, en 1887, dénoncera "la prééminence des marchands et des intermédiaires, même dans le domaine intellectuel" (20). Mais bientôt, l’orléanisme finira même par contaminer la gauche. Et Péguy pourra écrire : "L’intermédiaire, la bourgeoisie l’a savamment forgé : ce sont ces politiciens 'bourgeois intellectuels', nullement socialistes, nullement peuple, distributeurs automatiques de propagande, revêtus du même esprit, artisans des mêmes méthodes que l’adversaire qu’ils combattent. C’est par eux que l’esprit bourgeois descend par nappes progressives dans le monde ouvrier, et tue le peuple, le vieux peuple organique, pour lui substituer cette masse amorphe, brutale, médiocre, oublieuse de sa race et de ses vertus privées : un public, la foule qui hait" (21).
La bourgeoisie, en fait, n’aime pas les convictions fortes, ni surtout les "dangereux" comportements qu’elles inspirent. Elle n’aime pas la foi. C’est pourquoi elle considère que "l’idéologie est toujours antibourgeoise" (Emmanuel Berl) et proclame volontiers la "fin des idéologies" - sans voir que cette fin consacre seulement le règne de la sienne. Bref, la bourgeoisie n’aime pas l’infini qui excède les choses matérielles, les seules sur lesquelles elle a prise. Emmanuel Mounier, qui voyait dans l’esprit bourgeois "le plus exact antipode de toute spiritualité", écrivait : "Le bourgeois est l’homme qui a perdu le sens de l’Être, qui ne se meut que parmi des choses, et des choses utilisables, destituées de leur mystère" (22). Et Bernanos : "La seule force de cet ambitieux minuscule est de n’admirer rien".
C’est sous cet éclairage qu’il faut situer la "morale bourgeoise". Il y a certes une éthique puritaine, dont relèvent les vertus du bourgeois vieux-style, mais cette éthique s’inscrit elle-même toujours sur fond d’utilité. Ainsi la loyauté commerciale, qui en est l’une des vertus cardinales, n’a pas d’autre justification que d’être payante. Un commerçant malhonnête perdra sa clientèle : il est donc de son intérêt de ne pas la tromper (Honesty is the best policy). Le même commerçant n’hésitera pas, en revanche, à revendiquer le droit à la concurrence agressive, qui n’est rien d’autre que le droit d’enlever à ceux qui pratiquent le même négoce que lui la clientèle qu’ils se sont créée (23). Et si, par certaines pratiques promotionnelles et publicitaires, il peut faire baisser son prix de revient au détriment de la qualité du produit proposé, tout en étant assuré de faire illusion auprès de ses clients, il n’hésitera pas à le faire. Comme l’écrit Sombart, "l’économie est organisée uniquement en vue de la production de biens d’échange. Le gain, aussi élevé que possible, étant le seul but rationnel de l’entreprise capitaliste, la production de biens a pour critère et pour mesure, non la nature et la qualité des produits, mais uniquement le volume de leur vente possible" (24).
Le bourgeois n’est en fait pas tant moral que moraliste. Comme l’avait bien vu Mounier, il n’adhère à la morale que dans une optique instrumentale. Les principes moraux sont pour lui des dispositifs permettant de se prémunir soit par en haut, contre l’autorité politique (dont on peut délégitimer les décisions par l’argumentation morale) soit surtout par en bas, contre le peuple ("classes laborieuses, classes dangereuses"), qu’il faut dissuader de se révolter contre le sort qui lui est fait. Comme la religion, la morale devient alors un adjuvant de la gendarmerie. Elle permet de maintenir l’ordre et d’éliminer les déviants, qui ne respectent pas la règle du jeu social et contestent le "désordre établi".
Au cours de son histoire, la bourgeoisie a été critiquée par en haut et par en bas : par l’aristocratie aussi bien que par le peuple. Cette convergence de critiques, par ailleurs différentes, est significative. On n’a peut-être pas assez remarqué que, dans le système trifonctionnel des origines, la bourgeoisie ne correspond strictement à rien. Certes, elle paraît se rattacher à la 3ème fonction, la fonction économique, celle du peuple producteur. Mais elle n’en est qu’une excroissance marchande qui, se constituant en dehors du système tripartite, se dilate progressivement jusqu’à disloquer entièrement ce système et envahir la totalité du social : l’histoire des 8 ou 10 derniers siècles écoulés, c’est l’histoire de la façon dont la bourgeoisie, qui n’était rien au départ, a fini par devenir tout. On pourrait alors la définir comme la classe qui a séparé le peuple et l’aristocratie, qui a coupé les liens qui les rendaient complémentaires et, trop souvent, les a dressés l’un contre l’autre. Elle serait ainsi la classe moyenne au sens propre, la classe intermédiaire. C’est que notait Edouard Berth : "Il n’y a que deux noblesses, celle de l’épée et celle du travail ; le bourgeois, l’homme de boutique, de négoce, de banque, d’agio et de bourse, le marchand, l’intermédiaire, et son compère, l’intellectuel, un intermédiaire lui aussi, tous deux étrangers au monde de l’armée comme au monde du travail, sont condamnés à une platitude irrémédiable de pensée et de cœur" (25). Il faut sans doute, pour sortir de cette platitude, restaurer l’aristocratie et le peuple en même temps.
NOTES :
- Max Scheler, Vom Umsturz der Werte, Leipzig 1919 (cf. vol. 3, chap. Der Bourgeois und die religiösen Mächte).
- Eduard Spranger, Lebensformen, Halle 1925, 1ère éd. en 1914.
- La Bill Barrière et le niveau. Étude sociologique sur la bourgeoisie française moderne, PUF, 1967, p. 6, 1ère éd. en 1925.
- Le Bourgeois. Contribution à l’histoire monde et intelllectuelle de l’homme économique moderne, Payot. 1926. Sombart parle de Naturen mit kapitalistischer Veranlagung chez lesquelles l’esprit bourgeois était en germe.
- La thèse a été contestée.
- Op. cit., p. 141.
- Ibid., p. 244-245.
- Ibid., p. 246-247.
- On sent ici l’influence de Nietzsche. L’importance du ressentiment dans la classe bourgeoise est également soulignée par Max Scheler. Cf. aussi Maria Ossowska, Bourgeois Morality, Routledge & Kegan Paul, London 1986 (chap. 6 : Resentment as a petty bourgeois trait).
- Frère bourgeois, mourez-vous ?, Bernard Grasset, 1988, p. 92.
- J. Ellul : "Tous les reproches actuels adressés à l’enseignement sont fonction du primat de l’argent" (Métamorphose du bourgeois, Calmann-Lévy, 1967, p. 59).
- Domaines de l’homme. Les carrefours du labyrinthe II, Seuil, 1986, p. 140.
- Brutus, 257.
- op. cit., p. 210.
- Chronique en onze lettres, L’Antenne, 1989, p.15.
- "Quand il est question d’intérêt, le bourgeois qui réfléchit glisse toujours un troisième terme entre lui et sa vie" (K. Marx et F. Engels, L’Idéologie allemande, éd. Sociales, 1968, p. 241, 1ère éd. en 1845).
- Cf. Thomas d’Aquin, Somme théologique, II, 9, 2, § 2.
- "La consommation en effet prend du temps, et plus il y a à consommer. plus le temps devient un bien rare (...) Il en résulte que les gens passent de plus en plus de temps à essayer d’en gagner " (Jean-Pierre Dupuy, Ordres et désordres. Enquête sur un nouveau paradigme, Seuil, 1982, pp. 85-86).
- Péguy : "Tout ce dont nous souffrons est au fond un orléanisme" (L’Argent, III, 386).
- Cité par PA Taguieff, "Le paradigme traditionaliste : horreur de la modernité et antilibéralisme. Nietzsche dans la rhétorique réactionnaire" in L. Ferry et A. Renaut (éd.), Pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens, Bernard Grasset, 1991, p. 224.
- Op. cit.
- Manifeste au service du personnalisme, Aubier, 1936, p. 20. Cf. aussi Révolution personnaliste et communautaire, Aubier, 1935, p. 352 sq.
- On sait que ce droit à la concurrence agressive a été jugé "immoral" pendant la plus grande partie de l’histoire. Au début du XIXe s., certaines entreprises se refusaient encore à faire appel à la "réclame", jugeant que la qualité de leurs produits suffisait à leur assurer une audience.
- Op. cit., p. 217.
- Les Nouveaux Aspects du socialisme, p. 57.
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"Le bourgeois (...) cherche à s'installer entre les extrêmes, dans la zone agréable et tempérée, sans orage ni tempête violente, et il y réussit mais aux dépens de cette intensité de vie et de sentiments que donne une existence orientée vers l'extrême et l'absolu. (...) Ainsi, au détriment de l'intensité, il obtient la conservation et la sécurité ; au lieu de la folie en Dieu, il récolte la tranquillité de la conscience ; au lieu de la volupté, le confort ; au lieu de la liberté, l'aisance ; au lieu de l'ardeur mortelle, une température agréable. Le bourgeois, de par sa nature, est un être doué d'une faible vitalité, craintif, effrayé de tout abandon, facile à gouverner. C'est pourquoi, à la place de la puissance, il a mis la majorité ; à la place de la force, la loi ; à la place de la responsabilité, le droit de vote." Hermann Hesse, Le Loup des steppes [voir aussi ici]
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29.01.2006
Graine d'ananar...
LES ANARCHISTES DE DROITE
CONTRE L’ESPRIT BOURGEOIS
► ENTRETIEN avec François RICHARD, revue éléments n°72, hiver 1991, p. 32.
Docteur ès lettres modernes, François Richard a publié Les Anarchistes de Droite (PUF), L'Anarchisme de droite dans la littérature et des Chroniques de guerre (Res Universis).
• Vos travaux sont consacrés à l’anarchisme de droite. Sous cette appellation, vous classez des auteurs aussi différents que Gobineau, Drumont, Darien, Bloy, Bernanos, Laurent, Nimier, Pauwels et bien d’autres. Quels critères permettent de les rassembler sous cette étiquette ?
Il est vrai que les personnalités en question sont fort différentes à la fois par leur caractère et la nature de leur talent. D’autre part, les hommes que vous citez (ainsi que Barbey d’Aurevilly, Daudet, Léautaud, Rebatet, Anouilh, Aymé, Vandromme, Perret), ont tous été saisis, à un moment ou à un autre de leur vie, par l’esprit polémique. Esprits libres, il serait parfaitement illusoire de les considérer comme les défenseurs interchangeables d’une même cause. Ils exprimaient une révolte individuelle au nom de principes aristocratiques allant jusqu’au refus de toute autorité instituée. Cette attitude n’est pas seulement constituée d’éléments liés à l’histoire et au contexte politique - refus de la démocratie et de toutes les utopies béquillardes qui l’accompagnent : progressisme, égalitarisme, collectivisme... - mais plonge ses racines dans un passé culturel lointain, dans le mouvement baroque et dans la philosophie libertine et tend constamment vers une synthèse entre les aspirations libertaires de l’homme (anarchisme) et son esprit de rigueur (celui d’une droite aristocratique). L’anarchisme de droite nous apparaît aujourd’hui comme la perspective d’une harmonie possible entre le culte de l’exigence et celui de la liberté.
• L’aversion de la bourgeoisie peut-elle englober toutes les attitudes des anarchistes de droite ?
Je pense qu’effectivement l’aversion de la bourgeoisie peut être considérée comme un englobant critique, négatif, des attitudes anarcho-droitistes. Cependant, cette analyse, malgré sa pertinence et en raison de l’accent qu’elle met sur l’aspect réactif de l’anarchisme de droite, me paraît aussi réductrice. En effet, cette hostilité à l’égard de la bourgeoisie, qui est ici plus intellectuelle et morale que passionnelle, est constamment présente dans le refus de la démocratie et l’esprit de révolte, mais ne figure que partiellement - et indirectement - dans la haine des intellectuels et elle n’existe, à mon sens, qu’en ombre portée, dans l’aristocratisme et la chasse à l’absolu qui caractérisent aux aussi l’esprit de l’anarchisme de droite.
Ce n’est pas pour le simple plaisir du morceau de bravoure qu’un Bloy, un Darien, un Drumont, exécutent (littéralement) le bourgeois. Celui-ci "singe l’aristocratie tant décriée" (Micberth) et occupe de plus en plus le terrain. Il a engendré une société réifiée dont les maîtres et les sous-maîtres traquent avec gourmandise et férocité l’intelligence, l’imagination créatrice et la singularité, en bref tous ceux qu’ils ne parviennent pas à réellement contrôler et qui se refusent à apporter leur eau au moulin de l’efficacité.
• Peut-on dire des anarchistes de droite qu’ils s’attaquent plus à l’esprit bourgeois qu’à la classe bourgeoise, à l’aliénation spirituelle plus qu’à la domination formelle ?
Les anarchistes de droite n’ont pas de mots trop durs pour l’esprit bourgeois mais ils n’ont garde d’oublier les responsabilités historiques de la classe bourgeoise dans les orientations politiques et socio-économiques de la France : son rôle cynique et brutal en 89, lorsqu’elle régla ses comptes avec la noblesse sur le dos du peuple : la rudesse, l’avidité et le goût exacerbé du pouvoir des chefs des grandes dynasties du commerce, de l’industrie et de la finance ; la manière dont ils se sont accommodés des grands charniers du siècle en les alimentant matériellement ; la planétarisation de leurs ambitions, servis par une volonté d’aboutir toujours aussi implacable, l’habillage idéologique chatoyant pour masquer ces réalités éprouvantes (démocratie, droits de l’homme. etc.) et l’utilisation de différentes stratégies pour intensifier le matérialisme toujours grandissant du monde...
Cet aventurisme économique semble bien loin de ce que l’on nomme communément l’esprit bourgeois, ce mélange de conservatisme frileux, de morale pudibonde, d’hypocrisie dans le jeu social, de conformisme dans les pensées et dans les actes qui a longtemps caractérisé "la bonne société" et qui glisse depuis 2 décennies vers un appétit de jouissances, de confort et de loisirs de plus en plus prononcé, nuancé d’un certain formalisme pour que la décence ne perde pas tout à fait ses droits.
Mais en réalité, de même que l’esprit bourgeois, méfiant, pudibond et sourcilleux - du moins en apparence - a maintenu une certaine cohésion sociale pendant 3/4 de siècle, après l’avènement de la IIIe République, de même que les idéaux démocratiques de "progrès" culturel, notre politique et économique ont permis la colonisation - par ex. - c’est-à-dire l’enrichissement en matières premières et l’ouverture de nouveaux marchés, puis de néo-colonialisme, c’est-à-dire le même type de profits juteux, mais dans le contexte (bien diffèrent, naturellement) de rapports d’État à Etat, de même le nouvel esprit bourgeois qui a gagné toutes les couches de la population et qui incite exclusivement au "bien-vivre et au bien jouir" (Micberth) est le contrepoint socio-culturel d’une stratégie économico-financière d’une ampleur jamais connue à ce jour.
• Trouve-t-on aujourd’hui, à l’heure de l’embourgeoisement de masse, des résistances inspirées d’anarchistes de droite ?
Il faut distinguer ce qui est du ressort des approximations verbales ou gestuelles, ce qui appartient à la provocation littéraire ou médiatique et la réalité des faits. Il semble qu’il y ait aujourd’hui des frémissements anarcho-droitistes dans l’air : tel saltimbanque, frère d’un ancien ministre, se proclame "anarchiste de droite" ; tel chroniqueur acide d’une chaîne de télévision reçoit la même dénomination ; les auteurs de cette farce animalière intitulée Le Bébête Show sont présentés par Jacques Lanzmann comme des anarchistes de droite ; un intellectuel commet un ouvrage sur L’Anarchisme de droite dans la littérature et le cinéma, "de Céline à Clint Eastwood" (tout un programme), etc. Tout cela, à mon sens, relève de l’anecdote, du parisianisme.
Un anarchiste de droite digne de ce nom ne se contente pas d’émettre des borborygmes satiriques à la radio ou la télévision, d’écrire un article ou un livre incendiaire : il vit ses principes. Il n’est pas le bouffon du pouvoir, le provocateur maison, le sémillant putasson : il subit les tracasseries des pouvoirs publics, il est traîné en justice, jeté en prison, traqué dans sa vie privée, diffamé, occulté, paupérisé. Le seul homme de cette trempe, à ma connaissance, qui défende depuis près de 30 ans les mêmes principes, c’est Michel-Georges Micberth.
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► Sur la toile, on pourra aussi prolonger le sujet avec :
► On pourra aussi lire de Julius Evola : La jeunesse, Les beats et les anarchistes de droite, paru en fr. dans la revue Totalité n°12 (1981), repris in L’arc et la massue, Pardès, p. 231-249.
► En complément, cet extrait d’un entretien avec J. d'Arribehaude qui se prononce sur cette expression oxymorique (à l’origine employée péjorativement par la revue Les Temps Modernes en 1947).
Q.: Vous n'êtes tout de même pas de droite ? Je vous demande cela car j'ai lu quelques phrases ambiguës sur les empires centraux et la monarchie. À nouveau, rassurez-nous !
On classe volontiers parmi les "anarchistes de droite" tous ceux qui n’adhèrent pas au conformisme de la pensée unique et de l'idéologie dominante qui s'affiche aussi bien à gauche que dans la droite honteuse depuis le triomphe des "Lumières". C'est ainsi que je figure dans l'essai de François Richard, paru il y a quelques années dans la collection "Que sais-je?". Je ne récuse nullement cette appellation, mais qui se soucie aujourd'hui de savoir si Dante, Shakespeare ou Cervantès, ont pu être de droite ou de gauche? Sans la moindre prétention, je me contente de croire que celui qui tente de témoigner pour son temps dans l'isolement d'une création artistique échappe à toute classification sommaire. Je constate en tout cas que nombre d'écrivains des années 30 parmi les meilleurs, Chardonne, Montherlant, Drieu, Morand, Jouhandeau et quelques autres, sans parler bien entendu de Céline, arbitrairement classés à droite, et qui ont payé pour cela, n'en faisaient pas moins les délices de Mitterrand, qui avait le bon goût de ne pas cacher sa paradoxale prédilection. Mitterrand, icône de la gauche officielle, était au fond tranquillement fidèle à sa jeunesse monarchiste, et mérite considération et sympathie pour tout ce que nos médias lui ont haineusement reproché à la fin de sa vie (ferme refus de "repentance", émouvante et brillante improvisation, au Parlement de Berlin, sur le "courage des vaincus", etc.). Les 1ers mots dont je me souviens ont été ceux d'une berceuse basque toujours populaire en faveur de don Carlos, "el Rey neto", soutenu par la tradition navarraise contre la farce constitutionnelle de l'oligarchie prétendument progressiste attachée au règne factice d'Isabel. Curieusement, Marx a exprimé son estime et sa préférence pour l'insurrection carliste, dont les "fueros" populaires, nobles et paysans étroitement mêlés et solidaires, offraient l'image d'une démocratie autrement juste et authentique que le simulacre bourgeois hérité de nos mystifications révolutionnaires. C'est à cette image, bien évidemment de droite pour nos éminents penseurs professionnels, que je me suis toujours voulu fidèle.
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BIEN-ÊTRE
Version laïcisée par les idéologies occidentales (surtout le libéralisme) de l’idéal chrétien du bonheur entendu comme félicité passive, le bien-être est une des finalités centrale de la société marchande.
Il repose sur la définition universaliste de besoins économiques et sociaux qui seraient propres à tous les humains. Quoique légitime comme fin seconde du politique, le "bien-être économique individuel" est devenu, dans une perspective étroite, la finalité centrale des Etats-Providences contemporains, au détriment des dimensions historiques, politiques et culturelles de la vie des peuples. Il contribue à domestiquer ces derniers dans le consumérisme et à les transformer, conformément aux doctrines du progrès et du développement, en masses d’individus-consommateurs dont la seule aspiration légitime doit être la satisfaction de besoins matériels, définis a priori et posés comme des droits (des "droits de l’homme"). Il faut se demander sérieusement si le bien-être, par sa mortelle tiédeur, n’est pas le plus grand danger qui menace les peuples, en les incitant à démissionner de leur Histoire. Le bien-être, c’est le totalitarisme mou.
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-> Document joint :
► Guillaume FAYE, La dictature du bien-être, revue Éléments n°28-29, mars 1979.
Aldous Huxley pensait avoir fait œuvre de fiction en situant son Brave new world au 3e millénaire. Il est mort en constatant que la société sans souffrances et sans besoins insatisfaits était en passe de devenir la triste réalité de notre temps et que, comme dans son Brave new world, tout individu libre ou faisant preuve de quelque pensée originale était déjà considéré comme malfaisant par des masses conditionnées par ce que le socio-anthropologue Arnold Gehlen a appelé la dictature du bien-être. Car la religion du bien-être est bel et bien devenue dictature.
Cette volonté, partout affirmée, de satisfaire les désirs matériels et la soif de consommation des hommes de notre temps n’est du reste pas choquante en soi : elle est intrinsèquement liée à l’existence même de la fonction de production telle que la connaissent les sociétés d’origine indo-européenne. Mais dans le système de tripartition du monde indo-européen, tel que l’a dégagé Georges Dumézil, la fonction de production demeure impérativement subordonnée à la fonction guerrière et, surtout, à la fonction de souveraineté. Or le drame est que nous assistons à une inversion de ce rapport de subordination, que la société entière se trouve dominée par ces exigences consuméristes, et que l’économie s’est investie du pouvoir de résoudre tous les problèmes humains.
En réduisant tous les facteurs sociaux à l’économie, la société marchande fait de celle-ci l’instrument d’un développement global, motivé par une fausse conception du bonheur, mélange illusoire d’abondance matérielle et de loisirs plus ou moins organisés. Ce qui laisse croire qu’il n’existe que des besoins et des désirs matériels, que ceux-ci ne sont qu’individuels, toujours quantitatifs et toujours susceptibles d’être comblés. Certains patrons n’hésitent d’ailleurs pas affirmer que "l’entreprise fait le monde". Pour Entreprise et progrès, qui se veut le "poil à gratter" du CNPF [NB : ancêtre du MEDEF], les mutations de l’entreprise déterminent les mutations sociales, l’entreprise est le phénomène directeur de la société, phénomène auquel les Français auraient toutefois quelque peine à s’adapter en raison de leurs "tares culturelles" (sic).
Le pire est sans doute que la plupart des gens se laissent prendre à l’apparente générosité de ce totalitarisme économique. Les arguments de bon sens ne manquent pas. Valéry Giscard d’Estaing écrit : "Seules les économies de marché sont réellement au service du consommateur. Si on laisse de côté les idéologies pour ne considérer que les faits, force est de constater celui-ci : les systèmes économiques dont la régulation est assurée par une planification centrale offrent aux consommateurs des satisfactions incomparablement moins grandes en quantité et en qualité que ceux qui reposent sur le libre jeu du marché". Mais au nom de la liberté individuelle d’accéder à la consommation de masse, ce totalitarisme diffuse un individualisme forcené - l’hypersubjectivisme dont parle Arnold Gehlen - qui décompose les groupes humains en détruisant les liens sociaux et organiques de leurs membres, en interdisant tout projet collectif, historique ou national.
Pourtant, à force de promettre le bonheur pour tous et tout de suite, le libéralisme marchand finit par engendrer des espoirs déçus et une ambiance d’insatisfaction collective. Le mythe égalitaire du bonheur obligatoire s’est ici couplé avec celui de la progression indéfinie du niveau de vie individuel, quelle que soit la prospérité des circuits économiques. Paradoxalement, chaque accroissement quantitatif de ce niveau de vie renforce l’insatisfaction psychologique qu’il était censé éliminer, provoquant dans le corps social une dépendance quasi physiologique à l’égard des désirs économiques, avec les multiples conséquences pathologiques qui en découlent. "La fausse libération du bien-être, écrit Pasolini, a créé une situation tout aussi folle et peut-être davantage que celle du temps de la pauvreté" (Écrits corsaires).
L’attente d’un progrès automatique et mécaniquement acquis rend les hommes esclaves du système et les dispense de faire preuve d’imagination et de volonté. La dictature du bien-être use les sensations et finit par user l’homme. Konrad Lorenz écrit : "Dans un passé lointain, les sages de l’humanité avaient déjà reconnu fort justement qu’il n’était pas bon pour l’homme de parvenir trop bien à son aspiration instinctive à atteindre au plaisir et à se soustraire à la peine". Émoussé par l’habitude, le plaisir exige alors une surenchère permanente et entraîne à la perversion. Les consommateurs modernes veulent impatiemment avoir tout et tout de suite, mais cette hypersensibilité à la privation les rend en réalité incapables de goûter les joies de l’acquisition. Konrad Lorenz précise encore : "Le plaisir n’est que l’acte du consommateur. La joie est le plaisir de l’acte créateur".
Arnold Gehlen a nommé pléonexie cette aliénation psychologique par laquelle la satisfaction d’une revendication égalitaire provoque un surcroît de désir égalitaire. Et il a nommé néophilie cette incapacité profonde des mentalités soumises à l’esprit marchand à se satisfaire d’une situation acquise. Ce qui conduit le système à entretenir un état de rebellion permanent, d’autant plus vif que cette insatisfaction paraît toujours plus insupportable. C’est une spirale sans fin. La hausse indéfinie du niveau de vie, promise et revendiquée dans n’importe quelle conjoncture, est un facteur de crise, tant et si bien qu’à la limite, cette dictature du bien-être menace le système même qui l’a engendrée tout en aliénant toujours plus profondément ses sujets.
Asservis au mythe égalitaire du bien-être, les consommateurs sont en effet en voie de domestication rapide. L’éthologie nous a enseigné l’histoire du Sacculina carcini, ce crabe d’apparence normale qui, dès qu’il se fixe en parasite sur un autre crabe, perd ses yeux, ses pattes et ses articulations pour devenir une créature en forme de sac - ou de champignon - dont les tentacules souples plongent dans le corps de l’animal parasité. "Horrible dégénérescence", s’écrit Konrad Lorenz qui ne peut s’empêcher d’observer déjà des "phénomènes de domestication corporelle chez l’homme". Ainsi l’humanité s’est-elle engagée dans une voie qui la laisse survivre mais qui la prive de sensibilité, vers une sorte de Brave new world peuplé de parasites "vulgarisés"...
Cet asservissement mental aux bienfaits illusoires du progrès continu fabrique, selon Raymond Ruyer, des peuples courts-vivants. Repliés dans leur cocon douillet et préservés du monde extérieur, ces peuples s’accrochent à des valeurs à court terme et se contentent d’actes aux conséquences immédiatement et directement mesurables ou quantifiables, exprimées en valeurs économiques convenues. Ce qui conduit nos hommes d’État à se définir comme "de bons gestionnaires de l’affaire France", assimilant ainsi le pays à une sorte de "société anonyme par actions-bulletins de vote".
L’individu court-vivant n’envisage plus son héritage et son après-mort : sa descendance et sa lignée deviennent pour lui des concepts incompréhensibles. Il gère au jour le jour son destin étroit et limité, se contentant de rendre des comptes sur ses activités aux gestionnaires placés plus haut que lui. Il navigue à vue, calculant même - grâce aux nouveaux économistes à qui rien n’est impossible - le prix de son enfant jusqu’à sa majorité. L’affection, non mesurable, est ainsi remplacée par des liens contractuels.
Dans le Manifeste du Parti Communiste (1848), Karl Marx écrit : "La bourgeoisie a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité à quatre sous dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d’échange et, à la place des libertés si chèrement acquises, elle a substitué l’unique et impitoyable liberté du commerce (...) Elle force toutes les nations à adopter le style de production de la bourgeoisie, même si elles ne veulent pas y venir. Elle les force à introduire chez elles la prétendue civilisation, c’est-à-dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle forme le monde à son image".
Comment mieux décrire les effets destructeurs, pour les cultures, de l’esprit marchand propagé par la bourgeoisie ? Ces cultures se trouvent ainsi réduites à de simples comportements de consommation et le seul langage admis est celui du pouvoir d’achat, potentiellement égal chez tous les peuples et sur toute la Terre. Cette volonté de diffusion d’un seul mode de vie menace à terme la richesse culturelle de l’humanité. De même que pour les marchands classiques, les frontières et les mœurs variées constituaient des obstacles intolérables, pour la société marchande, les différences ethniques, culturelles, nationales, sociales et même personnelles, doivent être inexorablement résolues. Le rêve universaliste d’un vaste et homogène marché mondial de la consommation annonce l’avènement de l'homo œconomicus.
Dépassant ainsi largement sa fonction de satisfaction des besoins matériels essentiels, l’économie est devenue le fondement même de la nouvelle "culture" universelle. Cette mutation a réduit l’homme à n’être plus que ce qu’il achète : pour employer un mot à la mode, il s’est réifié. Et Valéry Giscard d’Estaing de définir en ces termes son projet politique : "Promouvoir une immense classe moyenne de consommateurs". Dictature du bien-être ? Dès 1927, Drieu La Rochelle nous mettait en garde : "L’étouffement des désirs par la satisfaction des besoins, telle est l’économie sordide, découlant des facilités dont nous accablent les machines, qui viendra à bout de nos races. L’abondance de l’épicerie tue les passions. Bourrée de conserves, il se fait dans la bouche de l’homme une mauvaise chimie qui corrompt les vocables. Plus de religions, plus d’arts, plus de langages. Assommé, l’homme n’exprime plus rien" (Le Jeune Européen).
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25.01.2006
HAMSUN
L'UTOPIE CONSERVATRICE DE KNUT HAMSUN
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> Source : Robert STEUCKERS, revue VOULOIR 142/145, 1998. [Photo ci-dessous : Knut Hamsun au soir de sa vie (1950)]. Analyse : Werke und Wirkung Knut Hamsuns. Eine Bestandsaufnahme, Horst Bien, Literaturverlag Norden/Mark Reinhardt, Leverkusen, 1990, 80 p.
H. Bien est un chercheur de l'ex-RDA, lié à l'université de Greifswald. En dépit de l'obédience marxiste-léniniste obligatoire de ce pays aujourd'hui disparu, il s'est penché objectivement & sans nul a priori sur la figure de KH et a dégagé les linéaments de son "utopie conservatrice". Les lecteurs de KH savent que cette "utopie" (terme certes inapproprié !) s'exprime sans le moindre détour dans L'Éveil de la glèbe (1917) et dans la figure du personnage central de ce livre : Isak Sellanraa, le paysan libre, "dont la laine des vêtements vient de ses propres moutons et le cuir de ses bottes de ses propres veaux et vaches".
Horst Bien déclare : l'espace existentiel d'Isak est épuré de tous les conditionnements de l'histoire ; passé, présent et avenir ne sont pas ici les critères de l'évolution historique et du changement : ils ne sont que les maillons d'une vie qui s'écoule éternellement, toujours sous la même forme. Mais cet idéal n'est pas un pur vœu de l'esprit, une pétition de poète : cette autarcie symbolisée par Isak est, pour la Norvège, une nécessité politique : la guerre sous-marine a fragilisé dangereusement l'approvisionnement en vivres du pays, si bien que l'idéal de la colonisation des terres du Nord devenait un impératif vital ainsi qu'une politique pour empêcher l'hémorragie migratoire vers l'Amérique.
C'est aujourd'hui seulement que l'on lit L'Éveil de la glèbe comme un manifeste écologique. En 1917, rappelle Bien, les Norvégiens ont lu cet appel de leur poète comme une volonté de survivre dans la simplicité et le travail, en dehors du tumulte de la guerre que se livraient des peuples lointains, plus urbanisés et plus décadents. En Suède, Selma Lagerlöf, en Allemagne, Thomas Mann et en Russie, Maxime Gorki déclarent avec enthousiasme que L'Éveil de la glèbe les a fascinés et envoûtés. Cet ouvrage apparaissait comme l'expression d'une ruralité raisonnable face à une urbanité qui venait de déclencher les sinistres horreurs de la Grande Guerre, mais, en même temps, il est l'affirmation d'un possible, d'une alternative à l'émigration norvégienne vers les usines de Chicago (ou vers les horizons plus libres du Montana, où bon nombre de Norvégiens se sont forgés un destin à la façon d'Isak !).
Deux autres romans, moins célèbres, Les femmes à la fontaine (1920) et Le dernier chapitre (1923) dénoncent avec davantage de pessimisme les séductions offertes par les petites villes de province étriquées : la vie urbaine est pareille à celle de ce pauvre marin Oliver, estropié, qui rampe et se traîne sur un petit espace, comme un oiseau aux ailes coupées. Ou bien, la vie de la ville est celle d'un sanatorium de montagne : pas d'issue si ce n'est la mort, ou une vie sans relief. Dans Auguste (1930), l'apprenti-capitaliste maladroit, l'homme aux idées et aux projets foireux, Hamsun fait le procès direct du capitalisme, sur fond de crise de 1929. Bien décèle bien le côté tout à la fois génial et illusoire de la propagande capitaliste et moderniste : le bien-être matériel viendra, par un jour de chance, comme la fortune, comme le gros lot. Pour cette figure moderne, à la fois clown, prometteur de beaux jours, bienfaiteur des pauvres qu'il a lui-même appauvri, héraut de l'âge mécanique, rien n'a profondeur ni durée, mais tout est spectacle, mise en scène, camouflage du réel : Hamsun annonce bel et bien Debord et son situationnisme. Tout est manipulable, interchangeable, comme les pièces d'une machine.
La haine de Hamsun pour l'urbanité, la ville, l'industrie, le système bancaire, l'argent et le commerce n'a cessé de croître. Le plaidoyer pour le paysan isolé des marches du Nord, assurant l'autarcie de la Norvège assiégée et isolée du monde, débouche, chez lui, sur un refus presque sans nuance de la ville, renforcé encore par le krach de 29, où le capitalisme apparaît comme une sinistre farce précipitant d'honnêtes gens, paysans et pécheurs, dans les affres de la misère économique et surtout de la dépendance. Cette option conduira Hamsun, comme on le sait, à collaborer avec le Nasjonal Samling de Vidkun Quisling, parti inspiré par le national-socialisme allemand. Du moins par ses facettes ruralistes. Toutefois, la grande idée de Hamsun n'était certes par une collectivité soudée par la discipline militaire et l'obéissance à un chef, mais l'autonomie absolue de l'homme libre face à tout le fatras de la Zivilisation. En témoigne cette citation, mise en exergue par Bien, tirée des mémoires de Hamsun, qui déclarait que les jugements de ses contemporains l'importaient peu et qu'il s'en référait "à sa propre conscience de ce qui est bien et mal, juste et injuste". Le procureur - sans doute un stupide juriste besogneux et médiocre comme la plupart de ses piètres semblables - qui a jugé Hamsun est oublié ou son nom n'est plus mentionné qu'en marge des biographies de son illustre condamné. Hamsun est immortel. Comme les rares Isaks survivants sur cette planète livrés aux fous sans relief ni fantaisie : marchands, procureurs, banquiers, fonctionnaires, comptables, etc.
> Voir aussi sur cet auteur :
- Site dédié à l'écrivain
- Autre site
- Paganisme et philosophie de la vie chez KH et DH Lawrence
- L'itinéraire de KH
- KH : un viking perdu dans le monde moderne
- Une nostalgie de la simplicité (voxnr)
- Qqs fleurs pour K. Hamsun (A.M.I.)
- L'innocence absolue de l'oeuvre (Rev. Res)
- Intérêt littéraire (blog canard sauvage)
- Autre étude (blog La Norvège)
- KH et la cause de l'Europe (NV)
- Etude (FV Larsen)
- Article (L'Humanité)
- Un classique norvégien (Lire)
- Biographie
- L'éternel passant (documentaire Un siècle d'écrivains)
- Film de Max von Sidow
- Film La faim
- Aux portes du royaume (adaptation théâtrale) [cf. discussion]
- La Faim (recension Les Identitaires) [cf. aussi L'oeil électrique]
- Fiche sur Pan [cf. aussi résumé] [avis]
- Fiche sur Vagabonds
- Fiche sur L'homme secret
- Fiche sur Au pays des contes
- Fiche sur le recueil d'études DOSSIERS H (L'âge d'homme)
- Découvrez les fjords
- et... un autre géant de la littérature scandinave : Tarjei Vesaas
![]()
- > Romans, K. Hamsun, Livre de Poche/La Pochotèque, 1836 p., 25 €. Sont réunies ici 9 oeuvres : Faim, Mystères, Pan, Sous l'étoile d'automne, Un vagabond joue en sourdine, La dernière joie, Vagabonds, August le marin, Mais la vie continue.
- > Revue Nouvelle Ecole n°56 commandable ici (20 €). Ceux à Paris pourront trouver cette revue ainsi que les autres publications des éditions du Labyrinthe à la librairie Primatice, 10 rue Primatice, Paris XIII. Métro : Porte d'Italie. La rue se trouve derrière la mairie du XIIIe arrondissement située sur la place d'Italie. Elle est ouverte tous les jours de 10 h à 19 h (dimanche inclus).
- > Présentation du dossier (A. de Benoist).
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24.01.2006
MOHLER
IN DEUTSCHLAND 1918-1932
essai d'Armin Mohler

-> Die Konservative Revolution in Deutschland 1918-1932, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1972, 554 p. - Trad. fr : La Révolution Conservatrice en Allemagne, 1918-1932, Pardès, Puiseaux, 1993.
source : Giorgio Locchi, NOUVELLE ECOLE n°23, 1973, p. 94-110.
La vie culturelle et politique allemande a été caractérisée, entre 1918 et 1933, par l'existence d'un puissant mouvement spirituel qui se déclarait décidé "à faire table rase des ruines du XIXe siècle et à établir un nouvel ordre de vie". Ce mouvement s'est manifesté, avec plus ou moins de vigueur, un peu partout en Europe, mais c'est en Allemagne qu'il a marqué le plus profondément, et dans tous les domaines, la vie de la société. On lui a donné le nom de Konservative Revolution : de "Révolution conservatrice". En fait, il s'agit d'un phénomène "métapolitique" maintes fois décrit (trop souvent d'ailleurs par des adversaires et sur la base d'idées préconçues), mais que l'on connaît en définitive assez mal, en dépit de sa fondamentale importance historique. En 1950, le Dr. Armin Mohler s'était proposé de combler cette lacune, en publiant une thèse soutenue l'année précédente à l'Université de Bâle auprès des professeurs Karl Jaspers et Herman Schmalenbach (1). Cette thèse, devenue célèbre depuis, vient d'être rééditée sous la forme d'un véritable manuel, augmentée d'une imposante bibliographie de près de 400 pages, laquelle témoigne à elle seule de l'importance et de la richesse des auteurs de la KR.
mille directions
La tâche qu'A. Mohler a voulu entreprendre était des plus ardues. De 1918 à 1933, la KR n'a jamais présenté un aspect unitaire, un seul visage. Tendue à la recherche de sa propre voie, elle a foisonné en mille directions apparemment divergentes, investissant aussi bien l'art que la philosophie, la littérature que la politique. La KR forme donc un univers à elle seule, dont la profondeur et l'ampleur peuvent étonner ceux qui la découvrent pour la 1ère fois. Des hommes aussi divers que le "premier" Thomas Mann (obligé à l'exil dès 1933), Ernst Jünger et son frère Friedrich Georg, Oswald Spengler (Le déclin de l'Occident), Ernst von Salomon (Les réprouvés), Alfred Baeumler (devenu par la suite une sorte de philosophe universitaire officiel du national-socialisme), Stefan George et Hugo von Hofmannsthal, le juriste Carl Schmitt, le biologiste Jacob von Uexküll, l'anthropologue Hans F.K. Günther, l'économiste Werner Sombart, l'archéologue Gustav Kossinna, Erwin Guido Kolbenheyer et Hans Grimm, Hans Blüher et Gottfried Benn, Ernst Wiechert et Rainer Maria Rilke, Max Scheler et Ludwig Klages, pour ne citer que quelques uns des plus célèbres (2), tous sont des hommes de la Konservative Revolution. Ce sont eux dont l'œuvre a suscité et animé d'impulsions toujours renouvelées une foule de sociétés de pensée, de "cercles d'amis", d'organisations secrètes et semi-secrètes à caractère ésotérique, de cénacles littéraires, de partis et de "groupuscules" politiques, d'associations liées aux Freikorps, à l'underground (déjà !), dans les directions les plus diverses et autour de propos et d'intentions les plus diversement articulés.
La parenté de tous ces courants n'en est pas moins évidente mais leur commune mentalité ne se laisse appréhender qu'avec difficulté dès lors que l'on adopte un point de vue extérieur au mouvement. D'autre part, le sentiment que les uns et les autres avaient de leur parenté idéologique ne les empêchait pas de nourrir entre eux des inimitiés et des haines farouches (de celles qu'on voue aux "traîtres" plus encore qu'aux ennemis). C'est ainsi que Walter Rathenau, dont les œuvres se situent en marge de la KR, fut assassiné par des terroristes qui étaient aussi des "conservateurs-révolutionnaires" : l'affaire est bien connue par le récit qu'en a fait von Salomon dans Die Geächteten (Les réprouvés).
Enfin, comme l'affirme l'auteur dès la préface, le "voisinage spirituel" avec le national-socialisme compromet abusivement la KR et risque de fausser l'analyse en jetant une ombre sur ce qu'elle fut en réalité. Tout en reconnaissant qu'il s'agit là d'une tâche presque impossible, le Dr Mohler a tenté de tourner les difficultés liées à cet incommode voisinage en mettant entre parenthèses le phénomène national-socialiste, dont la destinée historique fait un cas à part et que le "manque de distance" interdit encore aujourd'hui d'analyser. Il remarque cependant que les nationaux-socialistes, une fois parvenus au pouvoir, s'en prirent en priorité à certains représentants de la KR qui leur refusaient leur adhésion. La "nuit des longs couteaux", pour ne citer qu'elle, ne fut pas seulement un règlement de compte entre les ailes du mouvement national-socialiste, mais aussi entre les nazis et certains des "trotskystes" de la KR. (3).
" trotskystes"
D'un point de vue formel, en effet, écrit le Dr. Mohler, "les tenants de la Konservative Revolution peuvent être définis à cette époque-là comme les trotskystes du national-socialisme. Ainsi qu'il en est pour tout grand mouvement révolutionnaire, communisme compris, on trouve ici, d'un côté, un grand parti de masse à pesanteur uniforme et, de l'autre, une myriade de petits cercles caractérisés par une vie spirituelle intense, qui n'exercent qu'une faible influence sur les masses, et qui, du point de vue de la formation de partis, réussissent tout au plus à provoquer des scissions marginales à l'intérieur du grand parti, se livrant surtout à l'organisation de sectes explosives et de petits groupes élitistes assez peu cohérents. Quand le grand parti fait faillite, alors sonne l'heure des hérésies trotskystes". À ce propos, on pourrait remarquer qu'en réalité, la KR est passée alors par un processus inverse, et que c'est la faillite répétée des petites sectes "trotskystes" qui a ouvert la voie à la prise de pouvoir par le national-socialisme. Dans l'optique adoptée par A. Mohler, cela n'a cependant qu'une importance secondaire, étant donné qu'il ne s'agit pas de représenter une mécanique révolutionnaire, mais d'esquisser, ainsi qu'il est expressément précisé, une typologie de la KR.
les "images conductrices"
Après avoir remarqué que l'origine de la Konservative Revolution se situe vers la moitié du XIXe siècle, A. Mohler essaie donc de retrouver et de caractériser ce qu'il appelle les Leitbilder, c-à-d. les "idées (ou, mieux, les images) conductrices" communes à l'ensemble des auteurs de la KR.
Il est ainsi amené à placer l'origine de "l'image du monde" (Weltbild) propre à la KR dans l'œuvre de Frédéric Nietzsche ; le Nietzsche du Zarathoustra surtout, mais aussi celui de La volonté de puissance et de La généalogie de la morale. Tous les Leitbilder qu'il parvient à mettre en évidence jaillissent en effet de la vision de Nietzsche. L'une de ces "idées directrices" est sans aucun doute fondamentale. Il s'agit de la conception "sphérique" de l'histoire, par opposition à la conception linéaire commune, entre autres, au marxisme et au christianisme. Pour les tenants de la KR, l'histoire n'est pas un progrès infini et indéfini. Elle est un éternel retour. À très juste titre, Mohler souligne que ce n'est pas le cercle qui peut le mieux représenter ce processus de retour éternel, mais la sphère (Kugel), qui "signifie aux yeux du conservateur-révolutionnaire que dans tout moment tout est contenu, que présent, passé et avenir coïncident". Nietzsche est cité : "Tout va, tout revient ; éternellement roule la Roue de l'Être. Tout meurt, tout à nouveau fleurit ; éternellement s'écoule l'Année de l'Être. Tout s'écroule, tout est à nouveau composé ; éternellement se construit la même Maison de l'Être. Tout se sépare, tout se salue à nouveau ; éternellement reste fidèle à lui-même l'Anneau de l'Être. À tout moment l'Être commence ; autour de tout Ici la Sphère s'enroule Là. Le centre est partout. Courbe est le sentier de l'Éternité".
nihilisme et régénération
Un 2nd Leitbild, découlant immédiatement du 1er, est celui de l'Interregnum : "Nous vivons dans un interrègne ; le vieil ordre s'est écroulé, et le nouvel ordre n'est pas encore devenu visible". Nous sommes à la veille d'un "tournant de l'Histoire" (Zeitwende). Aux yeux des hommes de la KR, Nietzsche est le prophète de ce "tournant". Mieux, il marque ce tournant du Temps "où quelque chose est mort (4) et où rien d'autre n'est encore né". L'un des représentant les plus caractéristiques de la KR, l'écrivain Ernst Jünger affirme, lui aussi : "Nous sommes à un tournant entre 2 époques, un tournant dont la signification est comparable à celle du passage de l'âge de pierre à l'âge des métaux" (cité par Wulf Dieter Müller).
Suivant l'itinéraire que Nietzsche a tracé, la KR adopte dans son combat quotidien le Leitbild du nihilisme : un nihilisme positif, dont le but n'est pas le néant pour le néant (la fin de l'histoire devrait-on dire), mais la réduction en poussière des ruines de l'ordre ancien, considérée comme la condition sine qua non de l'avènement du nouvel ordre, c-à-d. de la régénération (Wiedergeburt). Ce nihilisme positif, ce "nihilisme allemand" ou "prussien" souhaité par la KR, n'est pas un but en soi, mais un moyen : le moyen de parvenir au "point magique au-delà duquel ne parviendra que celui qui dispose en lui-même de nouvelles et invisibles sources de force" (E. Jünger). Ce "point magique" forme à lui seul un autre Leitbild, celui du "retournement" (Umschlag), c-à-d. de l'instant et de l'endroit où la destruction se mue en création, où la fin se révèle être un nouveau commencement. C'est le moment où "chacun récupère son origine propre", le "Grand Midi" de Zarathoustra, grâce auquel le temps de l'histoire est soudain régénéré.
éternels retours
Tous ces Leitbilder éclairent la préférence de la KR pour des formules associant des termes antagonistes : révolution conservatrice, nihilisme prussien, socio-aristocratie, national-bolchevisme, etc. C'est que la véritable révolution est, à la lettre, "ré-volution, retour en arrière, reproduction d'un moment qui a déjà été". "Au commencement était le verbe, écrit Hans V. Fleig. Or, le présent nous conduit à prêter une plus grande attention à la signification d'origine du mot "révolution". L'Europe, qui, depuis 150 ans, vit une époque de révolutions, a durant cette période gaspillé et dépassé l'héritage de plusieurs siècles. Cet héritage n'est autre que la communauté occidentale, telle qu'elle s'était retrouvée dans l'esprit du christianisme. Aujourd'hui, la croix est corrodée par les intempéries et, où que l'on porte le regard, la désintégration de la communauté occidentale s'opère avec une imposante rapidité. De vieux dieux, que l'on avait cru depuis longtemps tués par les prédications, partent à la recherche de leurs temples ensevelis. La "superstructure" occidentale, cette communauté de peuples germaniques, latins et slaves qui, en dernier ressort, plonge ses racines dans l'œcumène de la chrétienté, est en train de fondre comme neige au soleil. Dans le feu incandescent d'une étoile saturnienne, qui annonce l'aurore d'une nouvelle Antiquité, la pensée occidentale tombe en poussière…" Friedrich Hielscher, disciple de Jünger, proclame de son côté : "L'homo revolvens joue son rôle dans le grand théâtre du monde ; il ne connaîtra pas de paix tant que le contenu des musées n'aura pas été changé. Alors les autels en pierres du sacrifice se lèveront à nouveau dans les clairières, et les croix se retrouveront dans les vitrines des musées…"
L'idéologie commande ici, de façon immédiate, le passage à l'action politique. Mais celle-ci reste soutenue constamment par une vision métapolitique. Même un Ernst Jünger, auteur inclinant au botanisme littéraire, ne peut se soustraire à l'impératif politique : son célèbre Arbeiter (Le travailleur) se veut le manifeste d'une "politique nouvelle". A. Mohler, surtout sensible aux aspects littéraires et poétiques de la Weltanschauung de la KR, néglige un peu, quant à lui, les Leitbilder plus directement liés aux ressorts de l'action politique. Percevant avec finesse et clarté les dimensions historico-temporelles de l'univers qu'il étudie, il se préoccupe moins d'en retrouver les dimensions socio-spatiales.
Si le marxisme est une théorie que la pratique doit nécessairement prolonger, le Weltbild de la KR est, pourrait-on dire, une métapolitique qui confie à la politique la réalisation de ses buts ultimes relatifs à l'homme. C'est ainsi que le Leitbild "temporel" de la régénération a, nous semble-t-il, aux yeux des tenants de la KR, son pendant dans le Leitbild "spatial" du "peuple (Volk) allemand" : celui-ci est tenu pour le seul "peuple véritable", parce qu'il est le seul ayant conservé la "conscience de ses origines" et qu'il est, en tant que tel, investi d'une mission "rédemptrice" dont l'humanité entière doit bénéficier. Ce Leitbild de la "mission allemande", sur lequel A. Mohler insiste assez peu, constitue l'une des grandes sources historiques de la KR, depuis le célèbre Discours de Fichte jusqu'à Wagner. De même, au Leitbild "temporel" du retour éternel et de la conception sphérique de l'histoire, répond le Leitbild "spatial" du surhumanisme aristocratique et d'une conception hiérarchique de la société, notions qui, d'ailleurs, sont elles aussi au 1er plan dans la pensée de Nietzsche, et inversement, à la conception linéaire de l'histoire, répond une conception égalitaire de la société).
En fin de compte, les "conservateurs" de la KR veulent tout détruire de ce qui les entoure, parce que déjà tout est cadavre. Ce qu'ils veulent conserver, nous le voyons aujourd'hui clairement, n'est rien d'autre que l'historicité de l'homme, c-à-d. la possibilité de nouveaux éternels retours, par opposition à la "fin de l'histoire" projetée, ouvertement ou non, par leurs adversaires. Ils œuvrent au retour du passé. Mais ce passé-là n'est pas le passé de la mémoire ; c'est le passé d'une imagination qui plonge ses racines dans une Sehnsucht, dans un élan nostalgique et passionné vers l'avenir régénéré qui fait suite à l'écroulement d'une civilisation.
un renouveau religieux
On pourrait dire des tendances qui se sont dessinées au sein de la KR qu'elles étaient précisément caractérisées par une accentuation variable des différents Leitbilder propres à l'ensemble du mouvement : certains, mal perçus chez les uns, jouaient un rôle prédominant chez les autres. De ces tendances, A. Mohler propose une classification en 5 groupes : les Völkischen, les Jungkonservativen (jeunes- ou néo-conservateurs), les National-revolutionäre (nationaux-révolutionnaires), les Bündischen ("liguistes"), et la Landvolkbewegung (mouvement de la paysannerie). Ces groupes, à vrai dire, recouvrent des réalités différentes. Les 3 premiers, précise le Dr. Mohler, sont des "mouvements idéologiques" qui cherchent à se réaliser. Les 2 autres correspondent à des "explosions historiques concrètes, dont on a essayé ensuite de tirer une idéologie". Ce sont néanmoins les 1ers qui ont exercé la plus grande influence dans le domaine politique.
Tous 3 mettent en avant le Leitbild du Volk, mais en lui donnant un éclairage différent. Pour les Völkischen (5), il s'agit avant tout de s'opposer au "processus de désagrégation" qui menace le peuple, et de l'inciter à une plus forte conscience de soi. Les Völkischen mettent l'accent sur la "race", qui est censée fonder la spécificité du Volk. Mais leur conception, voire leur définition de la race est éminemment variable. Les uns la conçoivent d'un point de vue purement biologique, les autres y voient une sorte d'unité exemplaire du "corporel" et du "spirituel". Si pour Spengler la race est "ce-qui-est-en-forme" (dans sa propre forme), Jünger parle de "sang" (Blut), mais d'un "sang" qui s'apparente à "l'étincelle" des mystiques allemands du Moyen Age, et plus encore au Graal wagnérien. Il y a en effet une profonde religiosité völkisch, qui cherche généralement à se manifester dans un renouveau religieux antichrétien, soit que l'on proclame un "christianisme germanique" ou une "foi allemande" (Deutschglaube), soit que l'on essaie de ressusciter le culte des divinités anciennes en les replaçant dans une perspective moderne, ainsi que le fait le mouvement de Ludendorff et de sa femme Mathilde. On constate aussi dans le mouvement völkisch une tendance à l'ésotérisme, dont les manifestations abstruses contribuent parfois à discréditer le mouvement. C'est de cet ésotérisme qu'est imprégnée, entre autres, la célèbre Thule Gesellschaft, à laquelle appartient le poète et dramaturge Dietrich Eckart.
les jeunes conservateurs
Les Jungkonservativen (6) se préoccupent au contraire avant tout de réaliser la "mission du Volk", qui est à leurs yeux l'édification d'un nouvel Empire (Reich). Leurs chefs spirituels, Edgar J. Jung (future victime de la "nuit des longs couteaux"), Arthur Moeller van den Bruck, Heinrich von Gleichen, etc. voient en fait dans le Reich "l'organisation de tous les peuples dans un ensemble supra-étatique, dominée par un principe supérieur, sous la responsabilité suprême d'un seul peuple". Il ne s'agit pourtant pas de nationalisme. Les Jungkonservativen condamnent le nationalisme, considérant qu'il "transfère au niveau de l'État national les doctrines égoïstes de l'individu". Dans leur vision, le peuple allemand n'est pas un peuple comme les autres. C'est, comme l'a proclamé Fichte, le seul peuple qui soit resté "conscient de ses origines" ; et, par conséquent, le seul "peuple vrai" au sein des peuples-masses. Il s'ensuit, disait Novalis, qu' "il y a des Allemands partout".
L'un des auteurs bündisch les plus typiques, le poète Walter Flex, auteur du célèbre chant des oies sauvages (Wildgänse rauschen durch die Nacht), écrivait en 1917, quelques jours avant de tomber sur le front : "Si j'ai parlé d'éternité du peuple allemand et de mission rédemptrice de la germanité, cela n'avait rien à voir avec un quelconque égoïsme national. Il s'agit bien plutôt d'une conviction éthique, pouvant même se réaliser dans la défaite ou, comme l'a écrit Ernst Wurche, dans la mort héroïque d'un peuple entier. Néanmoins, j'ai toujours assigné une claire limite à cette conception. Je crois que l'évolution humaine atteint sa forme intime la plus parfaite dans le peuple, et que l'humanisme universaliste implique une dissolution, en ce sens qu'il libère et met à nu l'égoïsme individuel canalisé jusque là par l'amour du peuple..."
Edgar J. Jung déclare de son côté : "Les peuples sont égaux, mais seulement dans un sens métaphysique, de la même façon que les hommes sont égaux devant Dieu. Celui qui voudrait transférer sur la terre cette égalité métaphysique, pêcherait contre la nature et contre le réel. La puissance démographique, la race, les aptitudes spirituelles, l'évolution historique, la situation géographique, tout cela conditionne une hiérarchie terrestre entre les peuples, qui ne s'établit ni par hasard ni par caprice". En fait, les Jungkonservativen, qui ne se soucient pas trop de philosophie, croient très souvent pouvoir concilier la métaphysique chrétienne avec une conception de l'histoire qui est essentiellement antichrétienne. A. Mohler ne manque pas de remarquer que ce trait permit aux "néo-conservateurs" d'être, parmi tous les courants de la KR, les seuls en qui le "système" weimarien reconnut des interlocuteurs valables (tout en remarquant qu'il y avait là une évidente contradiction logique).
national-bolchevisme
Les nationaux-révolutionnaires (7), eux, ont presque tous été formés par l'expérience des orages d'acier et le "camaradisme" des tranchées. Pour eux, la "nation" n'est autre que le Volk rassemblé et "mis en mouvement" par la guerre. Les nationaux-révolutionnaires acceptent le progrès technique, non parce qu'ils cèdent à "la dangereuse tentation de l'admirer", mais parce qu'ils veulent "le dominer, et rien de plus". Il s'agit pour eux, dit l'un de leurs chefs de file, Franz Schauwecker, d'en "finir avec le temps linéaire". Vivant dans l'interregnum, ils considèrent que le temps du nihilisme positif est venu. Leur élan révolutionnaire et leur formation prussienne se conjuguent pour soutenir leur volonté de détruire "l'ordre bourgeois" ; leur "nationalisme de soldats" ne fait plus qu'un avec le "socialisme des camarades". Un sentiment tragique aigu de l'histoire et de la vie constitue la toile de fond, sombre et lumineuse à la fois, de leur aventure révolutionnaire. La geste des Freikorps (corps-francs), le putsch du Bund Wiking mené par le capitaine Ehrhardt, le terrorisme exalté des "réprouvés" mis en scène par von Salomon, les attitudes littéraires du "socio-aristocrate" Jünger, le "socialisme prussien" d'Oswald Spengler, le Front Noir d'Otto Strasser, le rêve (vieux prussien) d'une alliance idéologique entre la KR et le bolchevisme débouchant sur un "Reich (germano-soviétique) de Vlissingen à Vladivostock", toute cette agitation puissante, mais chaotique, se confond avec la tragédie d'une Allemagne blessée et humiliée par la défaite, et donne sa couleur la plus vive aux débuts de la République de Weimar.
les oiseaux migrateurs
C'est par contre bien avant la Ière Guerre mondiale que le mouvement du Bund (8) a pris son essor, issu, à l'aube du siècle, d'un vaste mouvement de jeunesse (Jugendbewegung), rattaché lui-même au Wandervogel (oiseaux migrateurs), soudaine explosion, sans couleur politique définie, d'un état d'âme ayant déferlé sur l'Allemagne tout entière. Avec le Bund, la jeunesse de l'interregnum découvre obscurément qu'elle a charge d'avenir, et que lui échoit la tâche immense de produire le "retournement du temps historique". La Bündische Jugend témoigne avant tout d'une attitude devant la vie, commandée par une sorte d'inconscient collectif. "Mouvement et mobilité sans autre but, écrit Mohler, sans autre programme, sans autre idéal, que le dynamitage de l'état-de-conscience de la jeunesse bourgeoise par l'avènement d'une adolescence nouvelle, d'une secrète énergie instinctive". Tout à la fois "mouvement de jeunesse" et "société d'hommes", le Bund entend former une élite, certes destinée, à l'âge adulte, à se disperser dans les directions les plus lointaines, mais qui doit faire connaître partout l'état d'âme et les aspirations de la KR. Dans tous les secteurs politiques, à droite, à gauche comme au centre, on voit ainsi fleurir des organisations de jeunesse (et aussi des formations paramilitaires) qui, toutes, drainent avec elles, inconsciemment souvent et en dépit de la couleur politique annoncée, les inquiétudes et les préoccupations de la KR, ce qui explique les surprenants lendemains de la Gleichschaltung (adéquation) politique qui surviendra sous le IIIe Reich.
A. Mohler voit une 5ème tendance de la KR dans la Landvolkbewegung (mouvement de la paysannerie) (9) alors qu'elle ne fut en réalité qu'une moderne "jacquerie", un épisode de la vie corporative au sein d'un système social instable et déchiré. Il est exact, néanmoins, que la revendication corporative du Landvolk, contrainte par les circonstances à se donner une couleur politique, tomba presque irrésistiblement dans l'orbite de la KR, dont les tenants lui avaient prodigué le soutien le plus sincère et les plus vigoureux. Elle fut ensuite insensiblement absorbée par le national-socialisme, du fait de la poussée de l'évolution historique, et de l'action personnelle de Walther Darré, théoricien du Bauernadel (aristocratie paysanne).
Les phrases sur lesquelles s'achève le livre ont une certaine résonance prophétique. "Avec les 5 tendances de la KR, écrit Mohler, les idées de 1789 se sont trouvées confrontées à la négation absolue de leurs valeurs. La lutte qui s'en dégage ne touche pas encore à sa fin". A. Mohler pense en particulier que l'actuelle "contestation", en dépit de l'idéologie qu'elle affiche, charrie certains des ferments de la KR. Si elle n'en prend pas conscience, ce qui rend son agitation vaine et parfois ridicule, "c'est que les idées et les mythèmes de la KR sont presque toujours examinés d'une façon préconçue du fait de leur voisinage gênant avec le national-socialisme". "Cela crée, conclut-il, une situation qui n'est pas nouvelle : la véritable confrontation aux problèmes reste le fait de cercles à caractère ésotérique (..) tandis que des sectes vulgaires s'en emparent, dont les interprétations grossières et falsificatrices risquent, à un moment donné, d'atteindre des masses fanatiques".
• NOTES :
- 1ère édition : Die Konservative Revolution in Deutschland 1918-1932. Grundriss ihrer Weltanschauungen. F. Vorwerk Verlag, éd. Stuttgart, 1950, 287 p. Autres ouvrages du Dr. Mohler : Die französische Rechte. Vom Kampf um Frankreich Ideologien-panzer, Isar Verlag, éd. München, 1958 ; Die fünfte Republik. Was steht hinter de Gaulle ? R. Piper & Co. Verlag, éd. München, 1963 ; Was die Deutschen fürchten, 1965 ; Vergangenheitsbewältlgung, 1968 ; Sex und Politik, Verlag Rombach, éd. Freiburg, 1972. Le Dr. Armin Mohler (1920-2003), né à Bâle, docteur en philosophie, membre du Comité de patronage de Nouvelle Ecole, fut chargé de cours à l'Université d'Innsbruck (chaire de science politique) et gérant de la Fondation Carl Friedrich von Siemens, à Munich. Il a reçu le prix Adenauer en 1967.
- Voir tableau réparti sur les pages 96, 98 et 100 de la revue.
- Il y avait des auteurs juifs (Walter Rathenau, Max Scheler) parmi les hommes de la Konservative Revolution. Il est d'ailleurs intéressant de constater l'effet produit par le "réveil national allemand" sur la communauté juive allemande et, à plus lointaine échéance, sur le mouvement sioniste. L'influence exercée par la Bündische Jugend et le Mouvement de jeunesse (Jugendbewegung) issu du Wandervögel fut particulièrement importante. La notion de Volk, l'idée, sinon l'idéologie völkisch, furent souvent reçues avec bonheur au sein de la communauté juive, alors en plein renouvellement. Les jeunes Juifs, comme les jeunes Allemands, parlaient d' "homme nouveau", de "retour à la nature", de "leçons du passé". Les uns et les autres, décidés à rompre avec la société bourgeoise, entendaient se "re-personnaliser" en élucidant les traits caractéristiques de leur âme éternelle. Dans le passé historico-mythique de leur Volk, ils s'employaient à discerner les formes d'une future Heimatland. Tous opposaient, avec Ferdinand Tönnies, la Gesellschaft (société, notion artificielle) et la Gemeinschaft (communauté, notion naturelle), en attendant de parvenir au Bund (communauté plus leadership). "Tout Juif doit devenir un petit Fichte", disait Robert Weltsch, dont le rôle au sein du sionisme allait être prédominant. Et dans Der Schild, organe des anciens combattants juifs, Fabius Schach affirmait que, si les mouvements historiques et les révolutions sont accomplis par le Volk, seul le chef, qui est "l'âme du Volk", peut en déterminer les buts ; que le chef doit donc connaître la nature du Volk, s'identifier à lui et le diriger souverainement (beherrschen) (F. Schach, Volk und Führer, in Der Schild, 19 avril 1929). La résurgence du sionisme et les 1ères aliyah en Palestine s'ensuivirent directement. Cet état d'esprit était spécialement répandu au sein du Cercle Bar Kochba, à Prague, que fréquentait Franz Kafka. Le philosophe Martin Buber, proche de ce Cercle, essaya même de revitaliser le judaïsme en tenant compte de l'idée völkisch ; il redécouvrit le hassidisme au moment où, de leur côté, de jeunes Allemands redécouvraient les œuvres de grands mystiques tels que Jacob Böhme et Maître Eckart. Le Mouvement Blau-Weiss (Bleu-Blanc), dirigé par Moses Calvary, était également issu de la Jugendbewegung. D'une scission survenue en 1932 au sein du Bund israélite des Kameraden, fondé après la Ière Guerre mondiale, naquit le groupe des Werkleute, qui adopta un programme marxiste, mais aussi le Schwarze Fähnlein (1 000 adhérents environ), qui prônait l'avènement de "l'homme bündisch", et dont les filiales de Hambourg étaient liées à la Deutsche Jugendschaft de "Tusk" (Eberhard Köbel). On peut encore citer le Reichsbund Jüdischer Frontsoldaten (30 000 adhérents), qui prêchait la "vie naturelle" et "l'éthique du front". En octobre 1933, ce groupe approuvait la politique du Lebensraum (espace vital) allemand. À la même époque, Max Naumann, leader des Deutschnationale Juden, groupe conservateur à caractère assimilationniste, faisait l'éloge de l'esprit national allemand (National Deutscher Jude, mai 1933). À ce sujet : George L. Mosse, Germans and Jews. The Right, the Left and the Search of a Third Force in Pre-Nazi Germany (Grosset & Dunlap, éd. New York, 1970 ; cf. not. chap. 4 : The Influence of the Volkisch Idea on German Jewry, p. 77-115).
- "Dieu est mort !".
- Le mot völkisch dérive de Volk, dont la traduction la plus simple est "peuple". Mais cette traduction manque de profondeur. Dans la tradition nationale allemande, le Volk devient une sorte d'entité métaphysique éternelle et renvoie à tout un système de valeurs absolues. Cet usage remonte à Johann Gottfried Herder (1744-1803), qui voit dans "l'âme du Volk" une réalité demeurée inchangée au travers de l'histoire. Reprenant les thèses du publiciste Justus Möser (Histoire allemande, 1773), Herder estime que le peuple allemand doit redevenir conscient de son caractère national d'origine. Les arts (la musique en particulier), la littérature, la poésie sont les auxiliaires de cette prise de conscience, la langue (commune) étant l'outil privilégié de l'unité nationale. Was Deutsch spricht soll Deutsch werden ("Quiconque parle allemand doit devenir allemand"), proclame l'Assemblée de Francfort en 1848. Le mot völkisch apparaît en 1482 dans le Vocabularius Theutonicus de Nuremberg (sous la forme volekisch, traduite par popularis). Fichte écrit dans son Discours : Deutsch heisst schon der Wortbedeutung nach völkisch als ein ursprungliches und selbständiges ("Allemand signifie en son sens littéral völkisch, comme un quelque chose d'originel et d'autonome"). Völkisch ne saurait donc vouloir dire "populaire" qu'au sens de "conforme-à-(l'éternel)-sentiment-national".
- A. Mohler distingue plusieurs Cercles jungkonservativen : Cercles de Berlin (Moeller van den Bruck, von Gleichen), de Hambourg (Wilhelm Stapel), de Munich (Edgar J. Jung), de Vienne (Othmar Spann), auxquels s'ajoutent un certain nombre d'isolés. Le point de départ du "néo-conservatisme" est la révolte contre la signature du Traité de Versailles, en juin 1919 : c'est à cette date que le "Club de Juin" (Juni-Klub) est fondé, à Berlin, par Moeller van den Bruck et von Gleichen. L'organe du Club est l'hebdomadaire Gewissen (Conscience), auquel succèderont Der Ring et la Konservative Wochenschrift. Les éditions Ring-Verlag, situées dans un immeuble de la Motzstrasse, à Berlin, serviront de local au Juni-Klub, puis au Jungkonservative Klub, en sorte que la Ring-Bewegung (Mouvement de l'Anneau) deviendra très vite synonyme de Mouvement néo-conservateur. Il y aura par la suite des développements d'une très grande complexité. En décembre 1924, Heinrich von Gleichen fondera le Herren-Klub (Club des Messieurs). Moeller van den Bruck, auteur du livre Das Dritte Reich (1923), se suicidera le 30 mai 1925.
- On a dit des "nationaux-révolutionnaires" qu'ils étaient les "gens de gauche de la droite" (Linke Leute von rechts). Au sein de ce courant de la KR, l'un des groupes les plus curieux est le groupe national-bolchevik. Le mot "national-bolchevisme" avait été forgé par Karl Radek pour désigner une déviation survenue fin 1918 au sein du Parti communiste (KPD) de Hambourg. Les "nationaux-bolcheviks" étaient ceux qui voulaient réaliser l'alliance des officiers de l'Armée et des ouvriers spartakistes pour déclencher la guerre révolutionnaire. Lénine devait s'en prendre à eux dans La maladie infantile du communisme (1920). Le groupe le plus représentatif du national-bolchevisme est d'abord animé autour de la revue Widerstand (Résistance) par le socialiste Ernst Niekisch, président du Soviet de Bavière en 1919. "La position d'un Niekisch, c'est de combattre les communistes allemands et de faire alliance avec l'Armée rouge, en fondant cette alliance sur une réconciliation mythique entre la Prusse des Junkers et les commissaires bolcheviques, alliance qui va de Potsdam à Toukhatchewski ou, finalement, à Staline " (J-P. Faye, entretien avec Politique aujourd'hui, mars 1973). Une vague plus tardive (et tout à fait différente) est représenté par le Front Noir d'Otto Strasser, dont le mot d'ordre de "Révolution totale" rejoint les consignes de l'Aufbruch Arbeitskreis (Cercle de travail de la revue Aufbruch), groupe "national-communiste" dont le principal animateur, le lieutenant Richard Scheringer, condamné en 1930 pour propagande clandestine dans la Reichswehr au profit du NSDAP, se rallia au P.C. durant sa détention. Strasser, ancien membre du parti nazi, choisit l'exil dès 1933 (en Autriche, puis en Tchécoslovaquie). Il vit actuellement à Munich. Son frère Gregor fut éliminé en juin 1934, lors de la "nuit des longs couteaux". Niekisch, déporté à Buchenwald, puis professeur de sociologie à l'Université Humboldt de Berlin-Est (1948-54), est mort en mai 1967 à Berlin.
- "Ce mot Bund n'est pas équivalent de ce que le mot "ligue" signifie traditionnellement en France. Le Bund au sens allemand est connoté, aux alentours des années 1880, par l'idéologie esthétique de Stefan George, par toute une conception de la fermeture du groupe. Le groupe bündisch se donne comme "fermé" et comme orienté en même temps par une sorte d'étoile extérieure, "l'Étoile du Bund" : c'est d'ailleurs le titre d'un recueil de Stefan George (Der Stern des Bundes)", (J-P Faye, art. cit.). À partir de 1933, le mot bündisch deviendra souvent péjoratif et suspect.
- Landvolk a quelquefois été traduit par "peuple campagnard" ou "population paysanne". Nous préférons employer le terme de "paysannerie". Le 28 janvier 1928, 140 000 paysans de la côte occidentale du Schlesvig-Holstein se rassemblent pour manifester contre la situation économique dont ils se jugent les victimes et la lourdeur de l'impôt qui les frappe. Un Landvolk-Bund est créé à cette occasion, qui va déboucher sur la Landvolkbewegung. Les chefs du mouvement sont 2 "généraux paysans", Claus Heim et Wilhelm Hamkens. Le 1er mars 1929, paraît Das Landvolk ; le 1er avril, Blut und Boden, dont l'animateur, Gustav Georg Kenstler, a fondé en 1924 le Bund der Artamanen, ligue issue du Mouvement de jeunesse. En 1930, les frères Bruno et Ernst von Salomon lancent le journal Das Landvolk. La lutte des paysans du Schlesvig constitue la toile de fond de La ville (Die Stadt, 1932), le célèbre roman d'Ernst von Salomon.
bibliographie jointe à l'article [et datée]
En comparaison de la bibliographie quasi-exhaustive publiée par le Dr. Mohler (p. 171-505 de son ouvrage), la liste des livres publiés en France sur la Konservative Revolution est fort mince. Le principal, sinon le seul ouvrage de références est celui d'Edmond Vermeil, Doctrinaires de la Révolution allemande, 1918-1938 (Nlles Ed. Latines, 1938), qui présente notamment les oeuvres de Rathenau, Keyserling, Thomas Mann, Spengler, Moeller van den Bruck, Hans F.K. Günther, ainsi que le groupe de la Tat. L'analyse reste toutefois fragmentaire, et se ressent du manque de distance historique.
On peut signaler aussi :
- J. Dresch, De la Révolution française à la Révolution hitlérienne (PUF, 1945)
- M. Droz, Le nationalisme allemand, de 1871 à 1939 (CDU, 1967) et Les forces politiques de la République de Weimar, 1919-1933 (CDU, 1968).
- Dans un gros livre récent, Langages totalitaires. Critique de la raison / l'économie narrative (Hermann, 1972), précédé en librairie d'une introduction (Théorie du récit. Introduction aux "Langages totalitaires", Hermann, 1972), M. J-P. Faye, co-fondateur du Collectif Change, étudie la Konservative Revolution du point de vue de la "sociologie des langages", dans l'espoir d'en dégager une "sémantique de l'histoire". Il distingue, au sein de la KR, un "axe horizontal", organisationnel (droite-gauche à l'intérieur de la droite), qui a pour pôles les "néo-conservateurs" et les "nationaux-révolutionnaires", et un "axe vertical", "mythologique", qui oppose l'esprit völkisch et l'esprit bündisch. Cette distinction n'est pas inintéressante, et l'ouvrage est bien documenté. L'ensemble est malheureusement obscurci par une analyse de type néo-marxiste et pseudo-structuraliste, dont les conclusions sont extrêmement fantaisistes. La bibliographie, dont l'auteur considère la notion comme "inadéquate", ne brille que par son absence.
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> Quelques liens :
- Armin Mohler, un regard (A. de Benoist)
- Apport de Mohler (entretien avec R. Steuckers)
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LE MYTHE D'EUROPE
Le mythe d’Europe
L’Europe, notre grande patrie éternelle, tire son nom de la mythologie grecque et signifie « au beau regard ». La version traditionnelle fait d'Europe une princesse de la cité phénicienne de Tyr dont Zeus, le dieu suprême du ciel, s’était épris et qui s'unit à elle sous la forme d’un puissant taureau blanc. Mais ne retenir que cette version serait commettre une erreur et céder encore au lux ex oriente, à ce mythe qui veut que l'Europe ne doive son existence et sa civilisation qu'à l'Orient, alors qu'en vérité l'Europe ne doit rien qu'à elle-même.
Le mythe des amours de Zeus apparaît bien souvent comme celui d’un dieu avec des mortelles. Or ces mortelles cachaient bien souvent des déesses immortelles. Sémélé n'était autre que la déesse phrygienne de la terre, identique à la Mat' Zemlija slave ou à la Zemyna balte. Léda était une archaïque déesse grecque de l’amour, identique à la Lada slave et à la Rati indienne. Léto quant à elle était une déesse de la nuit, comme sa cousine indienne Ratri. Et pourquoi n'en serait-il pas pareil pour Europe ? Or les épiclèses divines, c'est-à-dire les surnoms accolés aux divinités, peuvent nous aider.
En effet, la Grèce connaissait une Déméter Europa, déesse honorée par les Béotiens de la cité de Laodibée selon le grec Pausanias. Déméter est la déesse grecque de la terre, la Terre-mère par excellence. Elle était la véritable épouse de Zeus, avant que son double Héra, dont le nom semble aussi signifier « terre », ne lui succède. Pour les Grecs, l’Europe était la terre par excellence, terre à laquelle ils s’identifiaient. L’idée de l’Europe comme communauté de civilisation existait déjà chez eux. Les Grecs opposaient les peuples du Nord, Celtes, Romains… et eux-mêmes, à l’orient perse ou sémitique. Plus de mille ans après, le dernier empereur polythéiste de Rome, Julien, tint des propos de même nature. Déméter était également la déesse de l'agriculture et la protectrice des céréales et du pain. Son rôle était considérable.
L'Europe était le continent où l'art de la déesse semblait s’exercer avec le plus de talent, à l'opposé d’un orient aride. Elle se serait révélée aux hommes sur le site d'Eleusis, près d'Athènes, et aurait confié à ses habitants le secret de l'art de cultiver la terre. En remerciement, elle reçut un culte grandiose pour la remercier. Les Romains la vénéraient surtout pour son rôle de déesse des céréales, d'où son nom de Cérès.
Déméter était la mère de nombreux dieux et déesses qu'elle eut de son époux Zeus. Parmi tous, le plus important était Arès, dieu de l’orage et de la guerre, un dieu qui sous diverses formes apparaissait dans le panthéon de tous les peuples européens. Arès était considéré comme le père des Européens par les Grecs et portait en son nom la racine du nom que Perses et Indiens se donnèrent, Arya, « les Nobles ». Arès, « le noble, le brave », était l'ancêtre originel avec son épouse, déesse de l'aurore et de l'amour, du doux nom d'Eôs, l' « aurore », plus connue sous celui d’Aphrodite, « celle qui est née de l'écume des mers », des peuples européens. Sa variante titanesque était Japet, qui devint le Japhet de la bible et ce fut sous le nom de Japhétides que se voyaient les Européens du Moyen-Âge. C’est sous la bannière du dieu de la guerre que les Romains, « fils de Mars », se lancèrent à la conquête de leur empire.
Europe ne mourut pas avec la christianisation. Face aux conquérants musulmans, l'Espagne catholique appela à l’aide tous les Européens. C’est encore Europe qui en 1789 apparaît sous les traits de la nouvelle Cérès que se donne la République, Marianne. Et c'est le mythe de Zeus le taureau et d'Europe que choisirent les Grecs d’aujourd'hui pour leurs pièces de 2 euros. Au-delà des siècles, l'Europe renoua avec son passé ; la boucle est bouclée. L'Europe appelle à l'unité de nos peuples afin que cette terre bénie des dieux et de Dieu demeure resplendissante. L'Europe est la lux mundi, « la lumière du monde », et si elle s'éteint, le monde se recouvrira de ténèbres.
Mais tel le phénix qui, au seuil de la mort, se jette dans un feu régénérateur, pour surgir quelques instants après plus étincelant encore, l’Europe, la terre par excellence, renaîtra. Soyons les annonciateurs de la renaissance de l’Europe éternelle, pour que l’Europe de demain soit plus belle encore que celle de jadis.
Thomas F.
L'auteur de ce texte dirige le FORUM SOCIALISTE DE LA NATION EUROPEENNE
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