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31.01.2006

Prêtres et guerriers

C’est une méditation très personnelle sur l’œuvre d’Ernst Jünger qui a inspiré Grégoire Dubreuil, qui la rapproche ici de celle de Bernanos. Elle est parue dans la revue Eléments n°57-58 (printemps 1986).

 

"En vérité le combat où nous sommes engagés se joue toujours plus clairement entre les puissances de la vie et celles de la mort. Les preux s’y tiennent épaule contre épaule, comme les chevaliers des temps jadis." Ernst Jünger

Car il est temps de surgir de la boue pour s’engager vers de nouvelles aurores. J’ai donc choisi de reconnaître la symbolique si vivante au cœur de laquelle prêtres et guerriers s’appellent et se répondent dans une conspiration sacerdotale. Mais comme la génération est jeune ! Les îles du symbolisme, d’abord qu’on ne les effleurera qu’au large du siècle, ne se livreront an regard que sur les cartes marines des belles maturités. La jeunesse littéraire du siècle semble ne jamais naviguer que dans les eaux territoriales des influences légères et éphémères. Chris-craft, hord-bord s’y brûlent la politesse négligemment.

Choisir avant tout, selon la moralité des nécessités impérieuses, l’austérité d’une voilure pleine de vent, les solitudes exigeantes de la haute mer. Pourquoi le plus vif, comme le plus doux de l’existence ne s’écriraient-ils pas selon ce seul regard, au détachement suffisamment joyeux pour demeurer toujours tragique !

Cher Alain de Benoist, c’est en songeant à notre belle conversation sur les dangers de nos solitudes, au sein de la lumière enténébrée de tout engagement comme au cœur des ténèbres illuminées de tout isolement, que je réponds à votre désir d’évoquer ici Ernst Jünger. Aux hommes qui ont choisi de ne point ironiser sous l’influence lugubre d’un nihilisme désormais planétaire, nulle alternative : nous devons aux civilisations que nous portons en nos mémoires et en nos quêtes l’élan le plus ardent hors des tranchées, dans la solitude la plus lumineuse.

Mille poètes-guerriers, depuis les origines, plumes, pinceaux, burins pour seules armes d’attaque, tentent de s’acharner sur ces rivages insensés de la Beauté pour prendre l’île d’assaut. Mais pour quel au-delà d’interrogations ? Pour que survivent l’écriture, et toute conduite artistique inspirée, il faut que se lèvent les drapeaux noirs des grandes méditations. Ces passions qui forgent nos rêves, dans la nostalgie d’hier et le salut de demain, devraient ainsi suivre les voies alchimiques de la transmutation du FEU en LUMIERE.

Guerriers et prêtres, telles sont les dernières figures qui s’imposent. Le long de la Colline du Retour, là où brûlent, sous les torches des preux, toute conduite et toute écriture mondaines, l’humanité bernanosienne ne cesse de répondre - selon ce rythme immense et inachevé des chants de grande profondeur - à l’honneur jüngerien.

Quatre-vingt dix ans, marcheur solitaire dans les bois enneigés de Wilflingen, guerrier adolescent et prêtre argenté au milieu des ruines, c’est ainsi que j’ai saisi, l’hiver dernier, la lumière aurorale dans quoi se lève le beau visage d’Ernst Jünger - et de son écriture.

A partir d’une méditation sur Jünger, en écho s’impose Bernanos. D’une rive à l’autre, il nous appartient de faire passer au travers des mentalités mondaines les cinquantes pages du manuscrit de l’hôtel Majestic comme les pauvres cahiers d’écolier de la papeterie de Pirapora : Les enfants humiliés, prière des pauvres, inaccessible aux nantis. Rien, à jamais, ne sera donc séparé. Aux fronts insurrectionnels qu’ouvre Jünger, dans la mémoire guerrière de son œuvre, répondent les autels qu’élève Bernanos, l’exilé. Mais aussi, les royaumes de l’un appartiennent à l’autre. À n’importe quel prix, l’écriture doit demeurer. Jünger, Bernanos, dans nos veilles les plus ardentes, nous apprennent à ne rien craindre.

La création a le visage des brûlures joyeuses

Si Jünger, selon une compréhension ultime de l’écriture, écrit La Paix par l’expérience de La guerre, notre mère, procédant ainsi à la transmutation du feu en lumière, il semble qu’en Bernanos se soient retrouvées toutes les humilités insolentes d’une prêtrise authentique, soulignant ainsi l’élan insurrectionnel de la prière. Car rien, à jamais, ne sera séparé. En ces temps de la fin, l’homme d’écriture n’a qu’un repaire : en ce lieu d’écartèlement entre les puissances insurrectionnelles du guerrier et les pouvoirs spirituels du prêtre, dans une CONSPIRATION SACERDOTALE face au nihilisme de la chute.

Oui, en vérité, tout se crée à flanc de coteaux, dans les forêts sombres de l’épreuve, là où Nietzsche-Zarathoustra conseille, non pas le travail, mais la lutte, non pas la paix, mais la victoire ; là où la sérénité de la création a le visage des brûlures joyeuses.

Cependant, en tout instant et en tout lieu, la mort, par excès de mondanité. Ce que je sais, c’est qu’aux ambitions du visible s’opposera toujours l’accomplissement de l’invisible. Nul régime ne tordra le cou à cette loi universelle, à cette certitude christologique. Pour faciliter avant tout l’émergence des moralités intérieures dans les mondes artificiels du visible, la démocratie porte en elle sa propre mort par impuissance existentielle.

Les moralités intérieures : l’Être porte en lui sa propre désespérance, et le reste, sa chute, ses élévations. Feu et lumière, en ce siècle de nuit, voilà l’essentiel de ce qui nous torture et indéfiniment nous embrase. Que le feu de nos fascinations appartiennent à l’Âme, aux passions émotionnelles qu’elle avive en toute blessure intime, et que la pauvre lumière de nos méditations procède de l’Esprit, des pouvoirs rigoureux d’élévation dont il est l’éternel dépositaire, telle est la seule dynamique existentielle qui doit nous faire traverser les obscurantismes des temps devenus, en tout domaine, TOTALITAIRES.

D’une main à l’autre, au cœur des forêts occultes, les rebelles aux traits émaciés se passent les torches : petit-fils spirituel de Morand et prince comploteur de l’Europe Galante, Michel Bulteau, dans sa livraison de printemps de ses Maximes indéfendables, fonde à son tour son écriture sur une méditation jüngérienne : "Le feu, écrit-il, sépare les chemins de terre et d’eau. Avec ses mains bleues et vertes il repousse les livres qui tombent comme des larmes."

Car telle est la perversité du feu, quand une écriture de haute méditation devrait régner comme source vivante de toute lumière, inlassablement et dramatiquement rejetée au profit des effervescences tumultueuses de la matière et du sang. 1914, dernière guerre de sang ; 1939, guerre de matière, et ce doit être enfin la montée européenne d’une subversion pro-gaullienne qui régénérera le mythe du combat en lutte spirituelle.

Soit. Mais nul aveuglement : l’honneur demeure dans la boue, dans le sang et dans le feu des tranchées. Qu’on ne cherche pas, pour reprendre Bernanos, la perversité du feu en ces fronts de l’Avant même si à tout moment la tragédie les couvre de son manteau de soie noire. Moins que les ténèbres du feu, qui peuvent encore porter en elles leur propre illumination intérieure de courage et d’honneur - en un mot : d’élévation -, ce sont ces ferveurs souterraines de l’Âme, ces impulsions sourdes des peuples, qui nous guident, fiévreusement, à toute extrémité totalitaire QUELLE QU’ELLE SOIT ET DANS N’IMPORTE QUEL BUT.

La transmutation du feu en lumière

Le fascisme mussolinien, l’Allemagne hitlérienne, le néo-surréalisme éclaté de Mai, jusqu’en ses prolongements d’aujourd’hui si habilement récupérés, ne furent ainsi jamais touchés par la grâce de la lumière. Car une telle écriture des destins est si solitaire ! Il semble que les flammes bleues et vertes des conflits armés brûlèrent jusqu’à Yalta - et leurs braises, quoi qu’on en dise, n’en finissent pas de couver en nos demeures intérieures dévastées, en nos âmes torturées par toutes les passions dignes des jeunes hommes bien élevés.

De ces rivages, si vite la proie de tous les désastres intimes, et politiques, sont toujours chassées l’ordonnance rigoureuse de l’Esprit, la lumière par quelques preux extirpée du feu à pleines mains, par les mains pleines de l’écriture - comme le furent, du monde, les fulgurances du Christ.

En ces nuits de Walpurgis, en ces temps et en ces lieux de ténèbres, plus que jamais la moralité des nécessités impérieuses exigerait qu’on se retire dans les forêts jüngeriennes de la Paix, aux confins des profonds silences et des solitudes immenses, pour y deviner enfin la symbolique de la transmutation du feu en lumière.

La stricte ordonnance du règne de la douleur

Il y va des seules finalités rédemptionnelles qui nous importent. De la même façon qu’en 1940, Georges Bernanos écrivait : "Nous n’avons certainement pas raté la guerre, on ne rate jamais la guerre, il n’y a que le premier pas qui coûte, le premier et le dernier, mais nous avons totalement raté la rédemption de la guerre."

Ecrire, et lire, cette transmutation rédemptionnelle, bien sûr, ne procèdent que d’une faiblesse : "Pour accomplir le nécessaire, écrit Jünger, il nous faut l’expérience."

Or nous, nous sommes une génération littéraire dépourvue de passé ! Seuls nos aînés les plus proches, parmi les plus bouleversants, qui vivent en nous d’une terrible intensité, ont serré contre leur poitrine ensanglantée le plus cruel de l’existence dont l’expérience, en ces arrière-saisons de paix morte, de paix pacifiste, tant nous fait défaut.

Errant dans leurs propres ténèbres, les jeunes écrivains d’une Europe apocryphe croiront longtemps qu’ils ne seront jamais que des héritiers. Car, encore une fois, à l’orée de toute vie intérieure : la mort, dans une vaste massification de toutes les médiocrités armées. Il faut toujours se souvenir que les premiers loups que le poète pose en travers de son regard sont ceux de la dérision : vingt ans dans ces villégiatures du désespoir, quand s’élève l’incantation voluptueuse d’un dandysme existentiel vers les sortilèges des salons ruinés, et la décadence, toute séduction impudiquement offerte sur la couche du cynisme, déjà.

L’immaturité philosophique de n’importe quel jeune auteur de droite consiste à barboter en ces adolescences de feu. Après tout, ce n’est jamais qu’un moindre mal. Car il faut toujours se souvenir que l’homme d’écriture, celui qui s’éventre sur les pieux de l’authenticité, arrache un à un les masques qui ornent le beau visage de la douleur.

Or, "le règne de la douleur, écrit Jünger, est d’une stricte ordonnance, et l’homme descend pas à pas ses rangs, ses limbes et ses degrés. C’est alors qu’il retourne aux frontières de la vie ; et comme les sources débouchent dans les lacs et puis dans les mers, les souffrances se rassemblent dans des vases profonds dont les lignes s’épurent. De même qu’il existe une conscience pour les pensées, les souffrances prennent des formes qui, se fondant dans une entité supérieure, leur donnent un sens profond".

Le rôle princier du passeur clandestin

Sans doute est-ce ainsi, selon l’ordonnance de la douleur, au creux des vases profonds où toute lumière se recueille - comme jadis, au creux du théâtre grec, se fermentait la tragédie antique - que nous-mêmes demeurons fidèles à la tragédie de ces aînés que nous affectionnons - et en ce sens fidèles à la dialectique de l’écriture qui veut que l’on forge la beauté de demain avec la boue et le sang d’hier.

L’essentiel des destins d’aujourd’hui, c’est que nous franchissions les torrents de guerre : surgir du feu, franchir la ligne, accéder aux nouvelles rives, à ces lieux d’ultimité et de plus haute maturité où se féconde toute méditation un tant soit peu sérieuse sur le devenir de l’Etre. Jünger, entre autres, a le rôle princier du passeur clandestin.

Soit. Mais l’homme d’écriture, prêtre et guerrier tout ensemble, brûle le temps de son existence et de son écriture à l’endroit de crucifixion de cette déchirure, entre les deux pôles écartelés de la prière et de l’insurrection. Car, en vérité, si l’écriture doit devenir prière et si nous-mêmes devons accéder aux plus hautes méditations de la prêtrise, en vérité on ne saurait définir la prière de l’écriture autrement qu’insurrectionnelle - au sens où Bernanos, en ses cloîtres, l’élevait - ni appréhender l’insurrection au dehors de son foyer spirituel. Le feu de toute rébellion ne nourrit-il point la lumière de quelque pauvre méditation, de la même façon, note Jünger, que "le salut naît de la souffrance".

Saisir la symbolique présente du guerrier pour qu’elle devienne le ferment de tout recueillement spirituel, et métapolitique, ce n’est pas approuver la guerre ; ce n’est pas non plus en attiser la braise encore brûlante, c’est, beaucoup plus humainement, selon le mot de Witold Gombrowicz - "par-dessus tout, l’humain rencontrera un jour l’humain" - croire à la transsubstantiation des valeurs.

Ernst Jünger, en 1943, écrit encore : "Ce n’est donc point un hasard si ce monde est de feu : nous vivons dans le creuset de la forge et dans les affres de l’enfantement".

L’Europe dans le creuset de la forge occidentale

Une seule fécondation : l’Europe, dans le creuset de la forge occidentale désignée comme Empire de la Troisième Voie, de la Troisième Voie d’accomplissement spirituel entre le pouvoir glacé de l’Esprit de l’Est et les puissances émotionnelles de l’Ame de l’Ouest. Le reste, l’homme d’écriture - l’homme de la plus haute mémoire - S’EN FOUT. Versailles, Galerie des Glaces, 1919, et les utopies genevoises. On ne saurait rire, rétrospectivement, de l’étroitesse du petit politique, autrement qu’étranglé de sarcasmes. Sanglots et sacrifices, ratifiés sur des traités de théorie, construction de papier, égorgés en plein vol d’élévation. Quand il eût fallu conclure des alliances entre mystique et politique, sacrifices et sanglots achevèrent leur chute dans les corbeilles à papier des fonctionnaires de la S.D.N.

La Paix, à son tour, manifeste subversif d’un dénouement spirituel du second conflit, circulera sous le manteau, tandis que les Enfants humiliés, traîné par Bruckberger jusqu’au front de Sarre, disparaîtra au cours de la retraite. Ainsi, la construction de l’Europe, à chaud, par quelque voie spirituelle que ce soit, nie-t-elle toujours la création de l’Europe.

Versailles ne servit jamais qu’à souligner plus cruellement les discordes nationalistes tandis que Genève, lieu de finition extrême des évolutions rationalistes, s’attachait minutieusement à une besogne d’assureur-conseil. Un quart de siècle plus tard, dans les salons de l’hôtel Majestic, tout était écrit, en un manuscrit de cinquante feuillets, expédié à Rommel par Speidel, à couvert de la plus grande discrétion, pour ce qui concernait enfin une Europe salvatrice, une Europe spirituelle capable des hautes transsubstantiations nécessaires, avec pour fruit de guerre une Pax Europa.

Rommel le lut, et dit : "Sur de telles bases, nous pourrions travailler dans l’avenir." Et Jünger, aujourd’hui, d’ajouter : "J’esquissais l’image d’une Europe qui ne pouvait se réaliser que par l’accord des peuples libres, et qui devait définir un nouvel ordre, c’est-à-dire des formes d’existence pour le Travailleur (1), héros du monde moderne. Je dois dire que de cette Europe, on s’éloigne tous les jours davantage. Qu’est-ce que cette nébuleuse de Bruxelles et de Strasbourg, où l’on ne parle que de lait, de vin, et de pommes de terre ? Une dérision !"

Mitrailler à vue les ambassades des Ténèbres

Cette Pax Europa, de nos songes immémoriaux, demeure cependant un cercueil d’explosifs au travers de la passe : USA, URSS s’emploient à les déminer, anges noirs, diables rouges officient activement au culte du matérialiste nihiliste, au culte du nihilisme matérialiste. Quand le tombereau d’ordures, d’obscurantisme et d’ignorance, que nous autres, au cœur de la plus grande mémoire universelle, y déversons allègrement couvre à chaque instant cette œuvre de sape.

Qu’on ne s’étonne pas, ainsi, que l’homme d’écriture, surgissant des tranchées, reprenne pour son compte la symbolique du guerrier, et mitraille à vue les ambassades des Ténèbres.

"Chaque homme est une lumière, écrivait Jünger, et chaque lumière qui s’allume est une défaite des ténèbres. Il suffit d’une bougie pour disperser tant d’ombre".

Certes, en nos ferveurs insurrectionnelles, il nous plaît de bander l’arc de notre écriture pour flécher toute imposture et tout artifice. La souveraineté de l’aventure est aussi inscrite en nos jeunesses, toutes insolences au vent. L’aurore nous appelle à des tâches de feu. Mais quand s’apaise la flamme, que s’élèvent les silences crépusculaires, c’est au bord des falaises que nous songeons à nos pauvres mots qui ne sont jamais que bougies égarées.

  1. 1. Pour ce qui concerne la figure du "Travailleur", dans La Paix : "La paix sera gagnée lorsque les forces consacrées à la mobilisation totale seront libérées pour des fins créatrices. Alors s’achèvera l’ère héroïque du Travailleur, qui fut aussi son âge révolutionnaire. Le torrent impétueux s’est creusé !e lit où il deviendra paisible. En même temps le Travailleur, abandonnant son esprit titanesque, se révélera sous de nouveaux aspects, et l’on apercevra son rapport à !a tradition, à la création, au bonheur, à la religion".

 LIENS :

With Rythm

Le docteur Paul Chauchard (1913-2003), éminent neurophysiologiste et par ailleurs homme de foi, auteur de plus de 80 livres, montre souvent une inspiration proche d’Alexis Carrel. Ce que ses textes manifestent, c'est non tant un point de vue normatif que le signalement de cette zone aveugle des comportements modernes concernant la santé et que la médecine aide à mieux cerner. [Photo : Paul Chauchard (à g.) et Taishen Deshimaru (à dr.)]

Médecine et beauté, physiologie esthétique,

Paul Chauchard (éd. Épi, Paris, 1973, p. 21-27)

La dimension temporelle du beau : le rythme

Dans un univers absurde et incohérent tel que l'imaginent quelques idéologues pessimistes, il ne saurait y avoir de beauté qu'accidentelle. En fait, un tel univers ne pourrait exister, car l'ordre et l'harmonie sont des conditions nécessaires de la survie du monde, et les désordres ne sont que des accidents locaux aux conséquences partielles. Ambiguïté du mot matière qui est opposé à esprit, alors que la matière n'est pas un produit brut à organiser, mais n'existe qu'organisée ou, pour reprendre le mot heureux de la philosophie réaliste, informée. A tous les niveaux, que l'observation soit commune ou scientifique, qu'il s'agisse d'infiniment petit, d'infiniment grand ou de ce troisième infini cher à Teilhard et le plus important, l'infiniment complexe, qu'il s'agisse de détail ou d'ensemble, la beauté est propriété fondamentale de la matière, de la matière inanimée dont l'apparente inertie cache un dynamisme énergétique prodigieux comme de cette matière dite vivante qui n'existe que sous forme d'organismes. C'est parce que nous sommes des êtres matériels organisés dont le bon fonctionnement est à base d'harmonie et de beauté que nous pouvons donner à la beauté sa dimension suprême, la conscience que nous en avons et la possibilité de créer artificiellement du beau. La beauté du monde devient conscience grâce à la beauté enregistrée dans notre cerveau, organisation matérielle la plus complexe où culmine l'harmonie et la beauté de la matière.

Le temps, autre dimension du réel

La beauté est organisation de l'espace. Mais dans un préjugé statique qui nous interdit de comprendre pleinement le monde et nous-mêmes, nous mettons l'idéal du beau dans ce qui est et reste beau, dans ce qu'on peut posséder, garder, avoir. Nous faisons de l'être un avoir permanent et nous nous désolons des modifications et des destructions qu'introduit le temps, cet ennemi qui nous conduit à la mort. Avec la science, il faut faire du temps le constituant essentiel de notre être. Il est une autre dimension du réel, et tout est envisagé aujourd'hui sous un aspect spatio-temporel. La beauté de la vie humaine, ce n'est pas l'adulte soi-disant équilibré et installé, c'est la succession dans l'individu et la collaboration sociale de ces états d'être tout aussi humains que sont les temps de la jeunesse et les âges de la vieillesse. Un homme n'est achevé et complet qu'au moment de disparaître naturellement en ayant profité de tous les moments de son cycle vital, cycle d'humanisation, de socialisation et de spiritualisation.

Sous des apparences statiques, tout bouge et se transforme dans la matière. Les préjugés de notre esprit résistent à intégrer ce dynamisme. Nous parlons de notre corps comme s'il était, sauf pathologie, une réalité matérielle inchangée. Or, à part certaines cellules complexes comme les neurones qui meurent sans se renouveler, sans arrêt des cellules meurent et sont remplacées par d'autres semblables. Et dans ces cellules le propre de la vie n'est pas la beauté de structures immuables, mais un dynamisme perpétuel de structurations fluctuantes. Des molécules sont éliminées, mais sous le contrôle des acides nucléiques remplacées par d'autres semblables. Ce qui dure, c'est l'organisation, la forme, une harmonie dynamique spatiotemporelle. Un grossier matérialisme scientifique avait voulu faire de la pensée une sécrétion matérielle des cellules cérébrales. On sait aujourd'hui que la pensée est inséparable du fonctionnement du cerveau, une mosaïque fluctuante d'états d'excitation et d'inhibition qu'on qualifie de schèmes spatio-temporels. L'arrêt de ce dynamisme supprime toute pensée et toute conscience même si, le cerveau n'étant que stoppé, subsiste une possibilité de reprise.

Ce dynamisme que nous trouvons en nous, il est la condition même de l'existence et de l'harmonie de la matière. Tout se transforme, tout évolue. Le cosmos a une histoire, une origine et un destin. L'harmonie que nous constatons est le résultat d'une harmonisation, d'un progrès d'harmonie. Sans évoquer l'évolution des éléments des atomes simples aux complexes ou l'évolution cosmique à partir de l'explosion d'un atome primitif, on sait comment sur notre terre l'homme est le résultat de l'histoire de la vie née par complexification naturelle de la matière et qui est passée des êtres simples aux êtres complexes, une évolution qui à travers les hasards, les catastrophes, les incohérences, les ratés et les horreurs de la lutte pour la vie, n'en, est pas moins incontestablement un progrès d'organisation, donc d'harmonie et de beauté, dans la mesure où l'homme ne s'y oppose pas.

Un monde rythmique

Dans le cadre de ce cosmos que nous connaissons et dont il est difficile de dire si son début et sa fin correspondent à des absolus ou ne sont que le début et la fin d'une phase évolutive précédée et suivie d'autres phases, tout se renouvelle cycliquement : les individus, les espèces comme aussi les étoiles naissent et meurent. Un aspect important de la chronologie du monde comme de nous-mêmes, un des constituants essentiels de la beauté contemplée comme de l'art se trouve précisément ici dans ce qu'on nomme le rythme, une notion plus difficile à préciser que ne le pense le sens commun puisque P. Valéry en imaginait vingt définitions. Avec Platon, on peut dire que le rythme est "l'ordre dans le mouvement". Ainsi, comme l'énonce P. Mounier-Kuhn dans l'introduction du colloque de Lyon de 1967 (1) qui regroupait artistes et scientifiques autour de la notion de rythme, " se caractérise et se précise ce double élément du rythme : l'écoulement dans le temps et la structure, c'est-à-dire périodicité et structure, un élément temporel et un élément spatial ". Pour J.-C. Lafon, il existe une différence essentielle entre la simple cadence et le rythme : " la cadence déroule ses temps régulièrement, le rythme est de plus une image des temps écoulés qui suppose la prise de conscience d'un complexe ou d'un ensemble temporel, s'effectuant à un instant donné, impliquant donc une abstraction. Il ne s'agit plus de percevoir des durées égales ou inégales, mais de les ordonner les unes par rapport aux autres en une figure qui prend forme de signe. Le rythme suppose une organisation... Le rythme répète l'organisation du temps. Alors qu'en termes d'information la répétition est une redondance qui lui fait perdre sa valeur informative, dans le rythme elle est le signe nouveau d'une organisation complexe constituant un ensemble signifiant ".

Le monde où nous vivons est un monde rythmique, celui de la succession des jours et des nuits, celui des saisons, etc., et ce caractère rythmique des processus matériels se retrouve dans notre organisme. Evidence du rythme du cœur ou de la respiration, du rythme de la marche, mais plus secrètement l'analyse scientifique découvre que tout est rythme : pulsations des ondes électriques du cerveau, messages sensoriels et ordres moteurs assurés par des pulsations rythmées d'ondes d'influx nerveux.

C'est une grave cause de déséquilibre nerveux que la méconnaissance et l'irrespect des rythmes naturels dans la vie moderne grâce aux techniques qui permettent de vivre activement de nuit ou aux climatisations qui nous font perdre contact avec les saisons dans un univers de béton où disparaîtrait toute végétation. Un tel univers mené par l'intelligence technique oublieuse de la chair et visant à asservir la nature sans la respecter est de conception essentiellement masculine. Il est facile à l'homme d'oublier le rythme. C'est au contraire impossible à la femme profondément marquée, de la puberté à la ménopause, par son cycle génital avec ses deux phases folliculinique et progestative et les deux crises générales du milieu du cycle (ovulation) et du moment des règles. Dénaturée par l'intellectualisme masculin, la femme soucieuse d'une fausse égalité-identité, y voit souvent une infériorité de nature, dont certains gynécologues voudraient la délivrer en bloquant son cycle plus totalement que par la pilule actuelle qu'on arrête mensuellement pour provoquer une hémorragie de privation qui fait croire à la femme à de vraies règles, nécessaires à son équilibre psychologique. Bien au contraire, cette conscience d'être cyclique est une supériorité féminine, et la femme est là pour rappeler à l'homme que s'il ne l'est pas dans son activité génitale, il n'en est pas moins un organisme charnel qui ne peut s'équilibrer dans le mépris du rythme.

Une horloge biologique

Fort heureusement, la préoccupation du rythme cesse d'être l'apanage des artistes pour devenir un objet de recherche important de la psychophysiologie actuelle. Il a fallu en effet expliquer la fatigue nerveuse qui résulte du travail de nuit surtout s'il n'est effectué qu'à certaines périodes limitées, qui provient également du décalage horaire rapide des déplacements en avion, avec la perspective de rechercher les meilleures conditions d'équilibre dans les séjours cosmiques où n'existera pas l'alternance terrestre des jours et des nuits.

Nous avons besoin de dormir pour reposer notre cerveau, et aussi, on le sait maintenant, pour avoir une quantité suffisante de rêves, mais l'alternance veille-sommeil sur 24 heures en rapport avec la succession jour-nuit est-elle une nécessité vitale ou une simple habitude issue de la vie primitive où, l'obscurité de la nuit obligeant à l'inactivité, il était logique de la consacrer au sommeil ? Le sommeil ne concerne pas que notre cerveau et notre psychisme, il marque déjà l'ensemble de notre corps par la perte du tonus musculaire qui nous oblige à nous allonger, mais si les fonctions viscérales, y compris l'automatisme respiratoire, subsistent, elles n'en sont pas moins modifiées dans le sens d'un ralentissement qui dépend de façon générale d'une prépondérance dans le sommeil du parasympathique sur l'orthosympathique : constriction de la pupille, ralentissement du cœur... Ce rythme qu'on disait nycthéméral paraissait dépendre du sommeil lui-même. En fait c'est un rythme organique indépendant du sommeil, et celui qui au repos ne dort pas la nuit possède le même ralentissement viscéral. Ce ralentissement est favorable au sommeil et défavorable à l'activité, d'où l'inconvénient du travail nocturne. Cependant, au bout de quelques semaines d'activité nocturne et de repos diurne, le rythme finit par s'inverser. De ce point de vue, il vaudrait donc mieux un travail permanent de nuit qu'une alternance, si ceci n'entraînait pas des conséquences sociales encore plus déséquilibrantes. Ceci montre donc que l'activité de notre organisme est rythmique, mais que ce rythme propre peut être modulé par les circonstances et en particulier l'est naturellement par la succession des jours et des nuits. Une horloge interne nous guide pour le sommeil, l'éveil, les repas, et c'est le décalage entre cette horloge interne réglée sur l'horaire de départ et les nouvelles conditions horaires de vie qui fatigue celui qui s'est rapidement déplacé en avion d'est en ouest ou inversement. Problème biologique général, car des abeilles transportées en avion mettent du temps à s'adapter au nouvel horaire et sont tentées de sortir butiner suivant l'ancien horaire, donc par ex. de nuit.

La nouvelle psychophysiologie des rythmes doit beaucoup à l'américain Halberg. C'est lui qui, en 1959, a proposé de remplacer l'expression nycthéméral qui mettait l'accent sur le seul rythme extérieur par la dénomination circadien, rythme interne d'à peu près 24 heures (entre 20 et 28 heures). Des rythmes ultradiens ont une période inférieure et des rythmes infradiens ont une période supérieure (circaseptidienne pour environ la semaine, circatrigintidienne pour le mois et circannienne pour l'année). Les études de Michel Siffre sur la rythmicité dans la vie dans les gouffres en dehors de la succession jour-nuit et de l'utilisation d'horloges ou de calendriers ont été précieuses pour préciser qu' "en dehors du temps" (2) l'homme continue à apprécier le temps de par la succession circadienne de son sommeil, mais son appréciation n'étant plus synchronisée extérieurement il se produit un décalage qui fait que le moment venu prévu pour la sortie, le sujet est décalé sur le temps réel et croit avoir encore d'autres jours à passer sous terre. Cette rythmicité organique synchronisée par les rythmes externes se retrouve dans tous les domaines, par ex. celui de la sensibilité aux médicaments ; on s'explique ainsi l'horaire de certaines crises pathologique (3). Le caractère biologique de notre rythmicité explique que notre sens du rythme varie avec la rapidité de nos processus biologiques : en élevant la température du corps, on fait que des abeilles conditionnées à venir chercher leur nourriture à une certaine heure sont en avance au rendez-vous ; de même, qui a la fièvre a tendance à accélérer quand on lui dit de battre un certain rythme. C'est aussi pour cela, à cause de cette subjectivité du temps, que les jeunes et les vieux ne sont pas dans le même temps, car la vitesse biologique, notamment la cicatrisation des plaies (Lecomte du Noüy) est plus grande chez les jeunes pour qui le temps passe plus lentement car il a un contenu plus grand. De même les fatigués en dépression ont l'impression que le temps s'arrête ou passe plus lentement.

On connaît encore mal le siège de notre horloge biologique, mais la centralisation de notre rythmicité dépend certainement de l'hypothalamus régulateur du cycle vital en commandant par l'hypophyse la croissance et la puberté. D'où la gravité de s'attaquer de façon technocratique irréfléchie à l'hypothalamus comme le fait la pilule féminine contraceptive. Vivant dans un monde rythmique et étant un être de rythme qui se synchronise sur le monde extérieur, l'homme a besoin de rythme. Le rythme fait partie de son harmonie, donc de son équilibre et de sa santé. Il doit en prendre conscience. Et c'est ici encore que l'art prend son vrai sens humain et humaniste. Il ne surajoute pas une activité rythmique de luxe et de jeu, mais il nous aide à reprendre conscience de nos rythmes, à les respecter, à rerythmer les intellectuels techniciens désincarnés que nous devenons. Contemplation des rythmes naturels, de ces changements qui sont l'essentiel de la beauté de la nature, utilisation des rythmes artificiels de l'art qui est essentiellement rythme, qu'il s'agisse de poésie, de danse, de musique, qui l'est plus encore quand il s'agit de pratique active de ces arts qui nous fait vivre et sentir le rythme comme Mme Aucher l'a montré à propos des psaumes à vivre (4) avec toute son expression corporelle et qui, de la pratique esthétique du chant, a passé à l'équilibre par le chant, la psychophonie. La musique n'est plus simple plaisir, mais ce plaisir nous rythme et nous harmonise, source de musicothérapie ou de pédagogie d'expression et de contrôle de son équilibre. Même les plus apparemment statiques des arts font intervenir le rythme, car un tableau n'est pas statique une fois fait, mais est fait pour être exploré du regard, ce qui donne un rythme à l'harmonie apparemment statique des formes et des couleurs.

1. Les rythmes, SIMEP, Lyon, 1968. 2. Michel Siffre, Expériences hors du temps, Fayard, 1972. 3. Reinberg et Ghata, Les rythmes biologiques, PUF, 1964. 4. Marie-Louise Aucher, Les plans d'expression, Mame, 1968.

> Sur ce thème, voir aussi :

Ecologie politique

Ecologie, politique, science & opinion entretien avec Jean-François GAUTIER

Voici un entretien inédit de Laurent Ozon (de la revue Le recours aux forêts et dont nous conseillons vivement la lecture de son blog d’où ce texte est issu) avec Jean-François Gautier (né en 1950) : docteur en philosophie, physicien et historien des sciences, rebouteux campagnard aussi, cet auteur cultive l'indépendance d'esprit hors des institutions. Ses écrits et ses conférences sont, de son propre aveu, autant d'occasions de semer le doute dans les idées les mieux reçues et les mieux partagées. Il. a notamment publié de courts traités de physiologie clinique et thérapeutique : Logique et pensée médicale, 1991 ; Le syndrome CNV, 1993 ; Le système circulatoire, 1994-1996. Il a dirigé l'édition française de l'encyclopédie Astronomie (Atlas), et publié notamment L'Aventure des Sciences (Du May). 3 essais chez Actes Sud : 2 consacrés à l’écriture musicale (Palestrina ou l’esthétique de l’âme du monde et Claude DEBUSSY, la musique et le mouvant) l’autre à la cosmophysique (L’Univers existe-t-il ?) . En fin lettré aussi, un essai littéraire sur la poétique du paysage (La sente s’efface, éd. Le Temps qu’il fait, Cognac, 1996).

L.R.A.F. - Votre livre L’Univers existe-t-il ? développe un thème central : l’Univers n’existe pas en tant qu’objet d’une science. Peut-on l’amplifier ainsi : la Nature n’existe pas en tant qu’objet d’une science ?

JFG : La Nature, la phusis en tant que généralité, n’existe effectivement à l’horizon d’aucune science. C’est une denrée métaphysique, une abstraction du même genre que la Matière ou la Vie. Une science établit des rapports, des relations, le plus souvent métriques, entre plusieurs objets d’expérience ; dès lors, du fait des méthodes employées, des techniques de mesure, des concepts fondateurs tel que celui de déterminisme, une science ne peut évidemment se donner pour objet d’enquête un singulier universel qui serait "la Nature". Le singulier interdit toute relation, et donc toute science. La Nature, c’est comme la Licorne, personne ne l’a jamais vue, même si chacun en a beaucoup entendu parler.

- Faut-il en conclure que l’écologie n’existe pas ou qu’elle n’a pas d’objet propre ?

Surtout pas. Dire que l’Univers n’est pas un objet, ce n’est pas vider d’un coup la scène cosmique de ses objets propres, qui sont toujours là : les planètes, les étoiles doubles, les amas galactiques. Il en va de même pour "la Nature". Dire que ce n’est pas un objet de science, ce n’est pas faire disparaître les corps naturels. L’écologie scientifique a pour dessein l’observation des milieux vivants et, dans ses milieux, l’étude des relations entre des singularités végétales, animales, minérales, etc. L’écologie brosse le tableau du travail de la durée, du temps passé qui a conduit à des équilibres dynamiques entre différentes formes vivantes, les matériaux dont elles se nourrissent, les régions où elles prospèrent. Il s’agit, en chaque cas, de milieux particuliers, avec des équilibres particuliers. Le milieu des grands fonds sous-marins n’est pas celui de la montagne pyrénéenne ni de la rivière solognote. Chaque observation requiert une attention particulière à tel détail, à la pression, à la température, à la lumière, aux qualités de l’eau, de l’air, aux différentes espèces présentes dans l’écosystème, à leurs saisons migratoires. Qu’est-ce que "la Nature" dans cette diversité ? Répondre "rien" n’est offensant pour personne. Cela relève du simple constat : en retirant cette idée générale, vous ne changez pas un iota aux études de milieux que vous pouvez mener ici et là, vous les débarrassez simplement d’une métaphysique encombrante.

- Quelle peut-être, dans cette perspective, la tâche de l’écologie entendue comme mouvement politique ?

- Ce problème est difficile à examiner parce que les données sont très souvent biaisées. Partons d’un exemple simple. Une rivière traverse votre jardin depuis... disons 3 siècles. Jusqu’au début des années 70, 12 à 15 générations ont bu l’eau de cette rivière, et depuis 20 ans elle est imbuvable à cause des nitres dilués. L’écologie va étudier les causes pratiques de cette pollution et tenter de formuler des solutions. Son travail s’arrêtera là. Pour des raisons de coûts, et d’autorité à exercer sur les pollueurs, c’est au politique de prendre le relais pour que des solutions résolutives soient appliquées. On voit clairement ici que l’écologie n’est pas politique. Elle est technique. Ce qui est politique, c’est l’autorité à exercer pour que cesse une pollution considérée par l’opinion comme dommageable. Vous avez là 2 composantes originaires du politique : l’opinion, et l’autorité. Il y en a une 3ème qui se cache : la hiérarchie des valeurs. Considérer qu’une eau non polluée est préférable à une eau polluée, c’est hiérarchiser des valeurs qui, initialement privées, deviennent publiques. De là, vous êtes renvoyé au politique en général : avec ou sans écologie, il y aura toujours des instances de pouvoir à conquérir, à organiser, pour se donner les moyens de protéger des valeurs partagées, exprimées par une opinion. Et ce politique-là a bien d’autres tâches à son horizon que la pollution et la non-pollution, notamment l’ordre interne et la sécurité externe, qui sont essentiels, c’est-à-dire relatifs à l’essence du politique pour reprendre les catégories de Carl Schmitt et de Julien Freund.

- Vous voulez dire que l’écologie n’est pas politique ?

Ce qui est politique dans l’écologie, c’est l’opinion publique, mais pas l’écologie en tant que telle.

- Il y a tout de même des pollutions désastreuses, Tchernobyl par ex., qui demandent des décisions politiques.

Certes, mais un pareil désastre ne devient politique que par opinion interposée, et parce qu’il s’agit de conséquences publiques d’une réalité industrielle privée, ce que ne sont pas, par ex., une crue du Gange ou une éruption de l’Etna. En ce sens, les thèmes écologiques peuvent devenir politiques : c’est une demande d’autorité pratique, de réglementation, adressée par l’opinion au pouvoir en place. Mais la politisation des thèmes de l’écologie ne veut pas dire que l’écologie soit essentiellement politique. Elle est essentiellement scientifique et technique. C’est pourquoi les mouvements écologistes ont tort d’entrer dans le débat politique en tant qu’écologiste. Faire de la politique, c’est se donner pour but la conquête du pouvoir. Une fois au pouvoir, la tâche est d’en assumer les contraintes selon les fins propres du politique. La dépollution, ici, est un moyen du politique, mais pas sa fin, laquelle, pour le dire en grec, est la survie harmonieuse de la Cité. Dans les états critiques du type Tchernobyl, la dépollution, ou la prévention de la pollution, est un des moyens d’une telle survie. Vous constaterez que dans l’ex-URSS, si rien n’est fait pour redresser les déséquilibres des milieux, alors que les moyens techniques existent, c’est bien parce que la Cité est déjà politiquement implosée.

- Quels sont, à votre avis, les défauts de l’écologie politique ?

Le principal défaut, qui est aussi le principal danger, réside dans ce qu’elle véhicule : une mythologie de la Nature initiale, une, bonne et indivisible ; c’est un Total mi-poétique, mi-religieux, qui requiert l’aide des bonnes volontés contre les assauts des incroyants. Et nous revoilà dans la lutte des anges contre les démons. Il n’est pas indifférent de constater que cette manière de comprendre le devenir de la Cité réapparaît dans des moules idéologiques connus, avec des universaux co-adjucateurs de "la Nature" : le Bien, le Beau, le Vrai. C’est l’essence même des politiques totalitaires. Chez les marxistes début de siècle, le mot d’ordre était sequere historiam, suivre les lois de la vérité de l’Histoire. Remplacer cela par un sequere naturam fonctionnant de la même manière, c’est, sous un autre thème, avec une autre imagerie, la même utopie du Total qui se profile.

- Il existe tout de même une écologie plus réservée...

Vous me parliez de l’écologie politique, je vous ai répondu là-dessus. Mais il y a effectivement d’autres écologies, notamment celle du groupe de pression "écolo" qui rassemble une diversité d’opinions extraordinaire, qui va des antinucléaires manipulés ou non par EDF et Westinghouse, aux simples aménageurs de jardins en passant par les urbanistes et les paysagistes. Avec, au milieu, une organisation planétaire comme Greenpeace, qui va sa carrière médiatique en racontant n’importe quoi, notamment sur le devenir des plates-formes pétrolières, ce qui n’empêche pas les moutons de suivre par millions. Et ce qui "fait suivre" les moutons n’a aucun rapport avec l’information scientifique. Il s’agit d’autre chose.

- De quoi, précisément ?

En même temps que Guy Debord publiait sa Société du Spectacle en 1967, Etienne Gilson développait des thèses équivalentes dans la société de masse et sa culture. Personne n’a relevé cette collusion, d’autant plus surprenante que Debord passait pour le pape de la contestation soixante-huitarde, tandis que Gilson, considéré comme une vieille baderne catholique et académique, représentait le modèle du néo-aristotélicien égaré dans le siècle. Gilson était pourtant le plus clair, et finalement plus moderne que Mac Luhan : la communication de masse lamine tout contenu de message au profit de sa seule forme, laquelle ne peut s’appuyer que sur des mots d’ordre simplistes, sur des idéologies frustres, qui sont les conditions nécessaires à l’universalisation du message. L’écologie planétaire à la mode de Greenpeace tombe dans les mêmes travers, et nécessairement. L’affirmation d’une urgence, d’un désastre, vaut pour elle-même, quel que soit son contenu. Quand vient la rétractation, si elle vient (ce fut tout de même le cas pour les plates-formes pétrolières, dont l’immersion favorisait le milieu au lieu de le détruire), nul le l’entend. Dans les faits, ce sur quoi prospère une telle organisation, c’est un mixte d’humanitarisme et de naturalisme utopiques. L’écologie initiale est largement oubliée, laissée pour compte au profit d’une cantilène désolée transformant le monde en spectacle, et la simple opinion potentielle en simulacre d’action réelle. Ce qu’on veut vous arracher, c’est votre soutien, et non vous inciter à vivre et à agir par vous-même. La vie selon Greenpeace, c’est la tranquillité du troupeau : bêlez, on s’occupera du reste. Au mieux de vos intérêts, bien sûr, c’est-à-dire des leurs : pieds et poings liés, et l’intelligence asservie. Comme le notait Debord, on ne se révolte plus contre le système, mais en faveur de l’extension de son autorité et de ses interventions.

- Ce n’est pas le procès de l’écologie, mais celui de la modernité en général.

Pas de la modernité, mais de la technique planétaire. Rappelez-vous le mot trop célèbre de Heidegger : l’essence de la technique n’est rien de technique. C’est applicable aussi à la Nature : l’essence de cette Nature n’est rien de naturel, au sens de la source claire ou de la fleur de printemps. Ce qu’on appelle nature, c’est le monde sur fond de quoi chaque homme s’apparaît en tant qu’homme. La nature change avec chaque individu, elle change aussi d’un groupe à l’autre, d’une culture à l’autre. Imaginer une Nature épurée, conceptualisée, identique pour chaque homme, c’est postuler un homme-en-soi, un archétype universel dont chaque être particulier tendrait à devenir le décalque, au plus près du modèle. Le problème, c’est que cette Nature est un leurre. Elle n’existe pas. Traversez la France de Nantes à Grenoble, le paysage infiniment varié que vous verrez défiler est toujours aménagé. La main de l’homme a posé le pied partout, dans les montagnes et les vallées, les forêts, les rivières, les plaines, les fleuves. Où est "la Nature" ? Nulle part. La Suisse a d’autres paysages, et la Belgique, et l’Espagne ou l’Italie. Des réalités géographiques différentes, bien sûr, mais surtout des manières de les habiter différentes. En d’autres termes, il n’existe pas de milieu inconditionné. Ce qui ne veut pas dire qu’ils sont tous détruits au sens de l’écologie.

- Qu’en concluez-vous ?

Qu’il est inutile de faire de l’écologie politique, c’est une duperie, même si, à l’inverse, il faut faire pression pour que le politique ait souci des écosystèmes, puisque l’état du milieu conditionne le devenir de la Cité et de ses habitants. L’écologie politique restera toujours une variante du spectacle, au sens de Gilson et Debord, tandis que la politique écologique peut, quant à elle, être très efficace. Mais si des écologistes se sentent une fibre politicienne, il faut que leur entrée en politique soit initiée par des motifs politiques, et non par des opinions écologiques. Que dirait-on de biologistes, de physiciens ou d’électroniciens qui feraient de la politique au nom de leur science ? Ils paraîtraient - au mieux - un peu benêts...

- Pour vous résumer : l’écologie est pleine de mythes.

Une magnifique collection d’utopies, dont la plus évidente est dans l’intitulé même de l’organisation Greenpeace :  La guerre est inscrite dans l’histoire des hommes depuis la nuit des temps, elle fait partie de leur nature. Sequere naturam, dans ce cas, ce n’est pas la paix, mais le retour de la guerre. Qui se prend pour un végétal abolit du même coup le recours potentiel au droit et à la force, qui sont les 2 garants de la paix. La seule promesse de Greenpeace, c’est greenwar.

- Comment, à votre avis, peut-on distinguer le "naturel" à sauvegarder, du non-naturel à rectifier ?

C’est effectivement l’un des problèmes centraux de l’écologie, qu’elle a du mal à résoudre - et même à comprendre - à cause de la Nature mythique et originaire dont elle est encombrée, et comme alourdie : la Nature, considérée comme concept initial et fondateur, empêche de penser. Tentons d’éclairer le débat. Les milieux "originaires", disons : non transformés par l’homme, n’existent plus sur notre planète. Nous avons, en vivant, tout modifié. Pour autant, notre habitat planétaire n’est pas contraire à la nature, ou du moins pas contraire à notre nature d’inventeurs. Le paradoxe, c’est que nous modifions notre milieu de manière telle que nous mettons parfois en jeu notre survie. Des situations comme celle de Tchernobyl sont à cet égard exemplaires : la technique se retourne contre le technicien. Cela est vrai de toutes les techniques issues de la physique, de la chimie, de la biologie. Mais cela est vrai aussi des techniques issues de l’écologie considérée comme science, dont on ne voit pas pourquoi et comment elles échapperaient à la règle générale de l’imprévisibilité des conséquences. Qui vous garantit que vous avez tout compris d’un milieu, d’un écosystème ? Et qu’un retour à l’état antérieur est souhaitable ?

- Vous ne répondez pas à ma question...

J’y viens. Pas plus que la physique ne vous dit de vérité sur l’ordre du monde, l’écologie ne vous dit de vérité sur l’ordre des milieux. En d’autres termes, il n’y a pas de naturel à sauvegarder, ni d’antinaturel à rectifier. Vous ne pouvez agir qu’au coup par coup, rectifier ce qui est à l’évidence négatif, une eau imbuvable par ex., ou anticiper ce qui va le devenir, par ex. réglementer les industries polluant l’eau ou l’air.

- Vous avez répondu à la question en disant que ce n’était pas une question. Alors, essayons de la traduire en termes concrets : comment agir à propos de Tchernobyl, ou de la pollution de la rivière que vous citiez tout à l’heure ?

Des problèmes généraux de "naturalité", qui n’ont pas de solution empirique du fait de leur abstraction, on revient donc à des problèmes pratiques. Et par votre question : "que faire ?", vous regagnez le terrain du politique : qui arbitre, dans une situation que l’opinion désigne comme un dol, comme une agression ? Vous êtes amené à retrouver les catégories classiques : il y a l’ordre interne, celui dont fait partie votre rivière, et la sécurité à l’égard de l’extérieur, que la pollution de Tchernobyl peut effectivement menacer. Dans ces cas, les décisions appartiennent au politique en tant que tel, qui doit agir avec les moyens du politique, c’est-à-dire le droit et la police à l’intérieur, l’armée à l’extérieur. La nouveauté historique des catastrophes techniques comme celle de Tchernobyl ou celles à venir, des sous-marins russes en train de se disloquer avec leur cargaison de matières fissibles, c’est qu’on peut imaginer avoir à intervenir à l’extérieur de nos frontières, non pour envahir un pays, mais pour éviter que les pollutions de ce pays nous envahissent. Ce problème doit être pensé politiquement après avoir été analysé écologiquement. Il y a, bien évidemment, toute une gamme de réactions proportionnées, parmi lesquelles la diplomatie joue un rôle. On l’a vu récemment, lorsque les Pays-Bas ont demandé à leurs voisins d’amont une régulation du cours du Rhin. Mais si vous n’avez pas de poids diplomatique, vous criez dans le désert, quelle que soit la pertinence de vos raisons techniques.


- Pensez-vous qu’on puisse formuler une philosophie de l’écologie ?

Si l’écologie est une science, la philosophie qui réfléchira sur l’exercice ou la portée de cette science sera, tout comme celle qui réfléchit sur la physique ou sur la biologie, une variante de la logique. On sait cela depuis le Commentaire sur la physique d’Aristote de Guillaume d’Occam : une science construit des relations entre des objets d’expérience, et la philosophie de cette science traite des relations elles-mêmes, examine leur cohérence, éventuellement les impasses auxquelles elles conduisent. J’ai fait cela dans un livre à propos de l’Univers et, en votre compagnie, à propos de la Nature. Autre chose est de réfléchir sur le "souci de la nature" qui anime les hommes. Pour aborder ce souci, il faut partir de questions empiriques. Par ex. : quelle différence y a-t-il entre la station Châtelet du R.E.R. et une clairière de la forêt de Rambouillet ?

- Allez-y...

De tous les éléments que vous regardez à Rambouillet, fort peu sont là en raison d’une finalité particulière. Le sentier entretenu par les forestiers résout un problème technique, mais l’arbre, à vos yeux, n’a pas de finalité qui vous concerne. Il est là, il n’est pas fait pour vous, ni vous pour lui. Cette réalité-là, c’est ce que j’appelais tout à l’heure le monde, sur fond de quoi émerge la conscience de faire partie d’une même nature non finalisée. De longtemps, les hommes y ont perçu du sacré, d’habitat, plus tard d’agriculture ou d’industrie, les hommes ont perçu certains milieux dits naturels comme les lieux d’une fidélité : une confrontation, ne serait-ce que par le regard, avec ce qui n’a pas de destin propre. Ici, il faut inverser la manière traditionnelle de rendre compte d’une foi : je ne suis pas fidèle par un effet de ma volonté, je suis réceptif à ce qui m’est fidèle, et la nature m’est fidèle dans le rappel qu’elle m’adresse, celui de ma non-finalité. Au sommet du Mont-Blanc ou en pleine mer, vous savez que votre existence n’est asservie à aucune fin particulière. Il est bien certain que le RER n’est pas perçu de la même manière, puisque tout y est finalisé, orienté par une utilité, jusqu’au décor, ce qui distingue celui-ci de l’art véritable. L’impression reçue s’étend même à ceci : c’est moi, utilisateur, qui suis la fin particulière d’une technique générale, technique qui asservit en imposant la rationalité de son utilisation : rationalité instrumentale, direction de circulation, horaires, etc. Le tout est englobé dans une finalité plus large, celle du rendement du système économique, puisque les transports en commun ont d’abord cette fonction-là.

- Vous retrouvez l’un des thèmes de l’écologie.

Pas de l’écologie comme science, laquelle aurait intérêt à éclairer un peu mieux ce qui est son dessein véritable : l’étude des milieux où nous vivons. Quant au "souci de la nature", il est différent de l’écologie, même s’il motive souvent le travail des écologistes. S’intéresser aux milieux, c’est d’abord éprouver que ces milieux nous requièrent. La science ne vient qu’en un second temps, en vue de dominer ces milieux par raison instrumentale ; pour paraphraser Heidegger, l’essence de l’écologie n’est rien d’écologique : c’est la domination. Mais que veut dire : les milieux nous requièrent ? Cela veut dire : nous avons un destin commun avec les animaux, les végétaux et les minéraux, qui est de n’avoir pas de finalité préalablement écrite, pas de sens prédéterminé. Voilà pourquoi la nature (sans N majuscule ; ce n’est pas un concept, mais une expérience quotidienne) nous est indispensable, voilà pourquoi, à mesure que nous éliminons par la technique les traces de ce qui nous permet d’éprouver notre non-finalité, nous nous mutilons. Plus les objets de la nature seront parqués, muséifiés, asservis au spectacle, plus le sens que nous pouvons donner au fait brut, d’exister ici et maintenant, sera asservi à un système de signes de substitution qui, lui, est finalisé, orienté par la rentabilité économique, c-à-d. par un système de pouvoir.

- Qu’appelez-vous des signes de substitution ?

Un exemple dans le champs de l’écologie : celui de Michel Serres. Quand il proclame un "droit de la Nature", il énonce évidemment une absurdité, mais il opère surtout une substitution. Là où le sujet de droit est actif, il lui substitue un sujet passif, puisque la Nature n’intervient pas comme acteur dans le champs des valeurs propres au judiciaire. Le problème, c’est que la Nature devenue soudain sujet (passif) du droit (actif) se voit revêtue d’une signification préalable ; sa "juridification", si l’on peut utiliser le néologisme, est un signe substitué à une réalité première, qui est celle de notre expérience : la nature n’a pas de signification préalable, et nous non plus. C’est d’ailleurs cette neutralité signifiante qui nous fascine dans la nature, c’est elle qui, enfant, nous fait peur dans la nuit. Une philosophie de la Nature à la manière de Serres, c’est le contraire : un asservissement, un refus du non-sens des objets de ce monde. Derrière une telle opération de substitution, il y a un système de pouvoir qui se profile, celui de l’intellectuel qui administre du sens comme les prêtres d’autrefois administraient des sacrements. Ce système de pouvoir est lui-même asservi aux impératifs des canaux de répartition et de distribution du sens des choses : l’information, le médiatique en général.

- Quelles sont les solutions pratiques pour échapper à de tels travers ?

Il n’existe pas de solutions qui seraient contenues dans une philosophie de la nature, ou révélées par elle. Seuls les intellectuels doctrinaires rêvent de donner par avance des raisons à l’histoire à faire. Mais leur terrorisme de la vérité se trompe toujours ; il aboutit à l’asservissement quand, par malheur, il réussit à s’imposer. C’est l’identité des fausses philosophies, d’être l’instrument de vérités préalables. Quant à la nature, sa seule vérité est ce qu’enseigne notre co-présence avec les objets naturels : que nous ne sommes pas instrumentés en vue de quelque chose de précis, autrement dit : que nous n’avons pas de finalité préétablie. C’est ce qu’on appelle la liberté humaine, celle de la construction d’un sens jamais déjà-là. Il n’y a pas de doctrine à en tirer, seulement des manières de vivre. Si ceux qui y sont sensibles commençaient par se débarrasser du 1er instrument de l’asservissement par les signes de substitution, à savoir la télévision, une grande partie des questions pratiques qu’ils se posent n’aurait plus à être formulée. L’information planétaire porte bien son nom : en véhiculant le signe et non l’objet, en confondant l’opinion et l’action, elle rend informe. Le drame, c’est que cet informe est désirable, parce qu’il fournit son sens avant même que vous ayez commis l’effort d’essayer de penser ou d’agir par vous-même.

- Alors, de nouveau : que faire ?

Le titre de votre publication, Le recours aux forêts, évoque Ernst Jünger. La figure centrale de ses dernières œuvres est celle de l’Anarque d’Eumeswill, celui dont toute la stratégie consiste à vivre sa propre vie dans un monde de signes de substitution, et malgré lui. C’est une 1ère réponse à votre " que faire ? ". Les autres réponses sont politiques. Mais le problème, avec le politique, c’est qu’il y a un temps du politique, qui est celui de l’opinion. Celle d’aujourd’hui, en Europe tout du moins, est empâtée dans les signes de substitution, dans le confort qui les accompagne, la sécurité qui les berce. Je ne crois pas qu’un volontarisme militant suffise à la retourner, ni un réformisme visant la protection de l’environnement. Alors, il reste la vérité politique, celle qui apparaît dans ce que Freund, à la suite de Carl Schmitt, appelait les circonstances exceptionnelles. Il est possible que ces circonstances naissent d’une catastrophe écologique voire de tout autre chose encore. Ce sera à la fois, le temps des barbares (le retour d’Antée disait Jünger) et celui des anarques. Qui triomphera ? Comme toujours, ceux qui répondront à la question que faire ? d’une manière adaptée aux circonstances. Cette réponse-là, ils ne la trouveront pas dans les manuels scientifiques, fussent-ils d’écologie, mais dans l’action elle-même. C’est une loi éternelle de l’histoire : aucune science, aucune technique n’asservissent l’avenir au point de le tourner en bienfait de manière assurée. Cela, le développement de l’industrie l’a assez montré. Les sciences et les techniques sont des moyens, pas des fins. Elles sont donc soumises aux circonstances du moment. L’écologie aussi : elle n’est pas une solution universelle aux retombées négatives de l’industrie qui instrumente le monde, dès lors qu’elle instrumente elle-même le monde. Et ses moyens se retourneront contre ses intentions, selon un paradoxe des conséquences que Max Weber a bien analysé.

- Attendre et voir les "circonstances exceptionnelles", n’est-ce pas une forme de millénarisme, d’espérance dans l’advenue d’un Paraclet, dans le retour d’une vérité de l’Histoire ?

L’histoire n’a pas de vérité préalable. Je sais qu’il est plus tentant, plus joyeux et plus motivant de servir une œuvre collective que de s’en exclure. Mais dès lors que le système d’exploitation spectaculaire est devenu planétaire, comment vivre autrement qu’en retrait de lui ? On ne peut, aujourd’hui, faire de la médecine vraie qu’en dehors des institutions sociales, de la philosophie qu’à la condition de ne pas l’enseigner à l’Université, de la littérature que sous réserve d’échapper au maelström des éditeurs asservis au commerce, de l’information que confidentielle, en dehors des journaux, de la musique de création que loin de Beaubourg, etc. Même la générosité est piégée, détournée par les organisations humanitaires. Le retrait n’est donc pas volontaire, mais dicté par le système lui-même dès lors que vous rejetez tout compromis sur la servitude qu’il vous impose. Cela veut dire : les institutions qui légitiment le système sont à ce point contraintes et conditionnées, qu’on ne peut qu’y répéter ce qui s’y dit ou s’y fait déjà. Avec des nuances, bien sûr, comme fait par exemple Greenpeace, mais toujours dans le sens du système : vers plus d’interventions, vers plus de pouvoirs pratiques. En d’autres termes, toute contestation intégrale ou intégrée à vocation non pas millénariste mais rédemptionniste : elle participe au salut du système par son extension ultra-planétaire, par sa totalisation. Présenter "la Nature" comme totale, c’est abonder dans ce sens-là, du coté d’un pouvoir mondial. Contrairement à ce que craignent les écologistes médiatisés, leur discours a vocation à être repris. Ils vont devenir des conseillers fort écoutés, puisqu’aussi bien - au temps d’adaptation près, bien sûr - leur ambition planétaire ne peut que servir les intérêts de l’industrie et de la finance. Comme les soixante-huitards investissant la pub’ et les ministères, ils réaliseront l’inverse de ce qu’ils prétendaient, condition essentielle pour satisfaire, même partiellement, ce qui les a motivé et qui relève du mythe : exercer un pouvoir total sur une Nature totale.

 

* Liens sur ce thème :

30.01.2006

ADINOLFI

Pour nourrir la réflexion sur cette question, voici ci-dessous un texte de Gabriele Adinolfi, tiré de son livre Nos belles années de plomb. L'auteur ne se paie pas de mots, puisque, ancien meneur du groupe Terza Positione dans les années 70-80, il a passé près de 20 ans en exil, et qu'il est depuis son retour en Italie à l'origine de plusieurs initiatives intéressantes et originales.

Depuis mon époque, le monde a changé, la société surtout. Auparavant on vivait pratiquement dans les rues, nous avions seulement 2 chaînes de télé noir et blanc, tout le monde regardait les mêmes choses et se sentait impliqué. Nous vivions, tous, dans l'attente que quelque chose change, qu'on participe davantage aux destinées de nos nations ; tout le monde, d'une manière ou d'une autre n'acceptait pas l'injustice. Et, paradoxalement, cela ne changeait pas.

Aujourd'hui la donne est différente, elle s'est inversée. Le panorama mondial a été bouleversé, tant en bien qu'en mal : chute du mur de Berlin, faillite du communisme, émergence progressive d'un pôle de puissance européen. Mais la société n'est plus : nous assistons à l'émiettement et au délitement du tissu social. On vit de plus en plus dans une dimension virtuelle, prisonniers de la logique du spectacle et du marché.

Une manifestation de rue, une mobilisation sur le terrain, à l'époque, avait un sens, une dynamique et faisait partie d'un projet. C'était aussi le résultat d'une action prolongée et concrète. Aujourd'hui comment ne pas partager l'avis d'Oreste Scalzone quand il dit craindre que les altermondialistes ne puissent jouer qu'un rôle de saltimbanques dans le cirque de la mondialisation ? Militer, c'est aussi fuir le ridicule et la caricature de soi-même. La tragédie ne doit pas se transformer en farce.

Je n'accepte donc pas de choisir entre 2 fausses options : la caricature de l'engage-ment politique ou la fuite dans la sphère privée. Il existe une autre voie - nous pourrions dire ironiquement qu'il existe toujours une 3ème voie - qui est plus difficile, mais qui vise au concret, au réel. Par concret, j'entends quelque chose qui contribue à changer les mentalités, à réaliser des structures différenciées et à former des élites qui ne perdent pas leur vocation sociale et populaire. Car nous entrons dans l'époque des élites et ne sommes plus à l'âge des masses. Je parle, bien sûr, d'une élite révolutionnaire dans le sens que nous avons toujours attribué à ce terme : un choix radical de valeurs et d'existence, un engagement pour la justice.

Comment donc former cette élite révolutionnaire ? En travaillant, en fait, avant tout sur elle. Cela, non dans un but d'autosatisfaction, mais en visant une mutation anthropologique qui lui permette de quitter l'arrière-garde, la périphérie du village global du spectacle, pour passer à l'avant-garde d'un processus révolu-tionnaire, tels que la puissance Europe ou la puissance Eurasie. Une telle puissance ne pourra être conçue, ni moins encore réalisée, sans la participation d'hommes et d'élites de diverses provenances, comme c'est le cas dans toute révolution. Car le clivage droite/gauche est faux. Il ne vit que dans l'immobilité, la stagnation.

Il ne s'agit pas, toutefois, de tracer quelques idées-forces, d'élaborer des mythes mobilisateurs ou, pis encore, des utopies : il s'agit d'acquérir la maîtrise d'instruments tels que la communication qui, surtout à notre époque, est la clef de voûte de toute action politique. Il faut, donc, se remettre en cause et, surtout, devenir pragmatique. Mais dans le vrai sens du terme qui signifie capacité à s'adapter aux instruments, mais surtout faculté de les adapter à nous, certainement pas dans le sens commun qui, aujourd'hui, est synonyme de perte d'identité.

C'est pour cela que plus on acquiert de capacités réelles (au sens métapolitique, économique, technique, à l'échelle des micro-pouvoirs), plus il est nécessaire de se confronter à ses propres racines, son histoire et à ses liens de sang pour vérifier si l'on en est digne. Une élite aristocratique qui soit avant-garde, fidèle à elle-même, qui puisse monter en puissance, qui effectue cette nécessaire mutation anthropologique, tout en étant reliée à ses mythes fondateurs : voilà ce qu'il faut créer. Cela implique donc une sélection naturelle, totale, car pour être parties prenantes de ce processus 3 qualités sont déterminantes et indispensables : le travail, l'intelligence et la rigueur.

Les extrêmes aujourd'hui se remplissent la bouche et se bourrent le crâne de mots forts qui ne correspondent pas du tout à leur façon de vivre, ni à leur action politique, si tant est qu'on puisse parler d'action politique. Cela est dû en premier lieu à l'absence d'une identité vraie et vécue, ce qui mène à une recherche hâtive se traduisant exclusivement par les mots et des propos mirobolants, mais conduisant également à la marginalisation sociale et souvent culturelle.

Elles se prétendent anti-système mais cette opposition est avant tout abstraite. Je doute qu'il y en ait beaucoup en mesure de définir avec exactitude ce qu'elles combattent et, moins encore, comment, vu qu'elles vivent conditionnées quotidiennement par les modes et les valeurs contre lesquelles elles prétendent lutter. C'est ainsi que, comparses et spectateurs à la foi, les extrémistes se replient dans l'attente hollywoodienne d'un salut miraculeux, qu'il s'agisse du fantasme de la guerre de classe, de la libération mondiale ou de la guerre raciale.

Sans se perdre dans une exégèse et une analyse de ces différentes théories, il faut souligner qu'elles révèlent bien souvent l'absence d'un engagement, d'une action réelle. Comme l'affirmait Plotin, "il n'y a pas de dieux pour se battre à la place de ceux qui, plutôt que de prendre les armes, prient". Il faut donc prendre les armes, mais des armes adaptées. Celles qui forment et qui forgent, car nous n'avons personne en face si ce n’est le miroir réfléchissant de notre propre égoïté, le petit homme qui sommeille en nous. L'ennemi principal réside en nous-mêmes. C'est l’égoïsme, l'arrivisme, le carriérisme ; c'est la prétention, la fourberie, l'absence de sacrifice ; cela peut être même la conviction d'une supériorité de "droit divin", due à l'idéologie, la classe sociale ou l'appartenance ethnique. Toute véritable supériorité se réalise d'abord, puis se manifeste. Elle n'est jamais acquise d'avance et ne doit jamais s'afficher avec morgue et arrogance, car, dans ce cas, elle ne serait que la démonstration d'une trop évidente infériorité.

Apprenons donc d'abord à nous vaincre nous-mêmes et devenons une élite capable de se prendre en main. Produisons de la richesse et sachons la répartir selon une logique de socialisation, propre à la République de Salô. Fuyons donc la stupidité, l'inaptitude et tout simulacre ; soyons d'abord authentiques car c'est le principal et, je dirais même, le seul vrai clivage du combat de demain.

Une fois nos comptes réglés avec nous-mêmes, en notre for intérieur, identifions le 2ème ennemi, l’ennemi de tous, l'internationale des malfaiteurs, la mafia multinationale qui a emporté la victoire durant la IIe Guerre mondiale et règne sur la planète par la rationalisation du trafic de drogues, le pillage systématique des matières premières, tout en exportant la famine, les génocides, le désespoir, les migrations et l'injustice à tous les échelons. Elle est forte de trois éléments indissociables : la superpuissance militaire américaine, le matraquage hypnotique opéré par le réseau planétaire des médias et la lâcheté des classes politiques et intellectuelles, celles qui n'ont jamais effectué de révolution intérieure, et ne sont donc ni fières ni libres.

Face à un tel ennemi, on ne peut se poser en antagoniste, si ce n'est pour se faire plaisir à l'instar d'un enfant qui joue au guerrier sans que les adultes ne le regardent. Il est évident que dans l'actuel rapport de force, le macro-pouvoir globalisé n'est pas vulnérable. Il est toutefois possible de lui opposer une résistance culturelle et une contre-offensive sociale fondée sur les autonomies productives, tout en essayant