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24.01.2006
MISHIMA
La Plume & le Sabre
Dans Le Japon moderne et l'éthique samouraï (coll. Arcades, Gallimard), Mishima se réfère à un vademecum d'un chevalier japonais du XVIIIe siècle (Yomamoto) qui s'est efforcé de garder droiture en une période de corruption : le Hakagure. Sans Honneur ni Fidélité, il est impossible de frayer un destin digne de ce nom. Petit éclairage en forme d'hommage pour les 35 ans de sa disparition.
"Le Hagakuré est le seul et unique livre. (...) J'ai commencé à le lire durant la guerre et je l'avais toujours près de moi ou sur ma table de travail, et s'il y a un ouvrage auquel je me suis constamment référé, vingt années durant, en relisant un passage ça et là, sans manquer de me sentir ému, c'est le Hagakuré. Quel ouvrage vivifiant et ô combien humain !" Yukio Mishima
Mishima a en fait lu l'Hakagure (traité samouraï du XVIIIe siècle) avant et pendant la guerre du Pacifique, ce qui était tout à fait commun à l'époque, puisque cet ouvrage exaltait le courage et la discipline des Japonais, mais surtout après la guerre et jusqu'à sa mort. Cet ouvrage, nous dit-il dans sa présentation aux commentaires sur ce livre (1967), fut son guide spirituel de tous les instants et la matrice qui a donné naissance à son oeuvre littéraire. Or s'intéresser à ce livre après la défaite de 1945 n'était plus du tout une pratique normale car cet ouvrage, associé aux valeurs militaristes qui avaient conduit le Japon au désastre, devenait dès lors subversif, ou en tout cas anachronique. Mishima, en clamant son admiration pour cet ouvrage, se veut donc en rupture avec son époque. Par ailleurs on peut dégager une certaine analogie entre l'époque (Genroku) où fut écrit l'Hakagure et celle où vit Mishima. Dans les 2 cas l'héroïsme n'est plus à l'ordre du jour et les "guerriers" transformés en fonctionnaires, vivent au jour le jour une existence sécurisante où le confort matériel l'emporte amplement sur la recherche de la "gloire" au sens cornélien du terme. Yamamoto Jocho & Mishimla se trouvent donc tous 2, à près de 3 siècles d'intervalle, en porte-à-faux avec leur époque et tentent vainement de réveiller chez leurs contemporains assoupis le sens des valeurs "éternelles" du Japon. La 1ère phrase de l'Hagakure ne cessera de hanter Mishima : «Je découvris que la Voie du Samouraï, c'est la Mort».
Il faut toutefois préciser la portée de ce début en le replaçant dans l'ensemble du livre et de la société japonaise de l'époque. Cette mort est la réponse exigée du samouraï en des cas précis : son honneur ou celui du clan auquel il appartient a été atteint, ou encore le chef du clan est mort et il apparaît malséant de lui survivre. Lorsque le samouraï place dès son enfance la mort à l'horizon de son destin, il n'obéit nullement à une pulsion morbide mais sait qu'un jour ou l'autre le seppuku (le terme harakiri est impropre car vulgaire) peut s'imposer et il lui faudra, ce jour-là, réagir vite et bien.
Il apparaît assez nettement à la lecture des Commentaires de Mishima sur l'Hagakure que celui-ci propose une interprétation assez personnelle du texte de Yamamoto. Même si les citations ou les résumés sont rigoureusement exacts, la glose de Mishima en dévie la portée en transférant les conseils du moine dans la société des années 60. A son insu peut-être, il donne à la mort volontaire des traits résolument modernes : ce rite, selon lui, répond à la «pulsion de mort» qui existe en tout être, mêlée à l'instinct de vie. Yamamoto Jocho ne serait-il pas contaminé par Georges Bataille dont on connaît l'influence sur Mishima depuis 1960 ? Cette pulsion fondamentale, continue Mishima, a pu s'exprimer librement pendant la guerre du Pacifique, mais depuis, elle est totalement occultée et ampute ainsi dangereusement l'épanouissement de la jeunesse contemporaine. Il faudrait donc rééquilibrer les poids respectifs de la Vie et de la Mort, et restituer à cette dernière sa force cosmique et galvanisante, totalement aseptisée ces dernières années. Or le peuple japonais, dit Mishima, est prédisposé au tête-à-tête harmonieux avec la mort : «la conception japonaise de la mort est directe et claire ; elle diffère en cela de la mort effrayante et hideuse que se représentent les Occidentaux... La mort pour Jocho a l'éclat étrange, vif et frais du ciel bleu entre les nuages...»
Le point crucial demeure toutefois la frontière indécise dans le texte de Mishima, qui sépare la mort volontaire «choisie», de la mort volontaire imposée par les circonstances (même si bien sûr le guerrier est toujours "libre" de se dérober au code de l'honneur). Faut-il répondre à l'événement historique ou, éventuellement, provoquer cet événement s'il tarde à se manifester ? De toute façon, conclut Mishima d'une manière assez énigmatique, «la mort ne peut jamais être futile», quelle que soit la cause qui l'ait motivée.
Le seppuku de Mishima se place donc indéniablement dans la tradition de la mort volontaire japonaise dont il véhicule l'éthique et l'esthétique : il est avant tout acte qui réconcilie l'être et le paraître et qui porte, en un instant fulgurant, le sentiment d'existence à son paroxysme; les entrailles mises à nu et le sang qui ruisselle sont la version humaine du sort que Mishima réservait à la belle pomme rouge dans Le Soleil et l'Acier. Comment savoir si le coeur de la pomme est aussi beau que sa peau sinon en fendant le fruit en 2 ? Alors son «existence» se révèle au regard dans sa plénitude, mais elle est détruite du même coup. Toutefois le seppuku de Mishima n'en est pas moins anachronique en 1970 (aucun seppuku n'a été pratiqué au Japon depuis l'immédiat après-guerre) et il répond à un faisceau de motivations que ne peut expliquer la seule Voie du samuraï.
Si l'on veut doser - entreprise hasardeuse - les poids respectifs du fantasme individuel et du fantasme collectif de la tradition dans la mort de Mishima, on peut peut-être trouver une clé dans Chevaux échappés, que Mishima publia en 1969. Somme toute, on revient à l'interprétation proposée par le ministre Nakasone Yasuhiro dès l'après-midi du 25 novembre 1970.
Isao, le jeune héros de Chevaux échappés, est profondément marqué par la lecture de La société du Vent Divin de Meiji et se conforme totalement à ce modèle pour constituer une «société du vent divin» de Showa. Reniant délibérément l'évolution historique et le présent de 1932, au nom de l'archétype de «pureté» que représente à ses yeux la rébellion nationaliste de 1877, il impose à lui-même et à ses jeunes camarades une scrupuleuse reconstitution, dans ses modalités et dans ses buts, du soulèvement qui échoua jadis. On saisit, dans cette volonté tenace de recréer un événement passé, la force du stéréotype collectif, d'autant plus puissant sans doute que celui-ci appartient à un passé révolu et prend des allures de mythe. Mais le personnage d'Isao ne peut se réduire à celui d'un jeune nationaliste obsédé par les valeurs du passé japonais. Sa relation avec la mort semble venir de très loin et ses compagnons sont ébahis lorsqu'il évoque, devant le lieutenant Hori, et dans un état de semi-inconscience, le dénouement qui le fascine :
« Mais permettez-moi de vous demander : que souhaitez-vous par dessus toute chose ?
Cette fois, Isao demeura silencieux (...) son regard allait de la paroi humide à la fenêtre de verre dépoli, hermétiquement close. Il ne pouvait rien apercevoir au-delà. Il savait que passé le treillage serré de la fenêtre, il y avait un épais rideau de pluie. Même si la fenêtre avait été ouverte, il n'y aurait rien eu à voir que la pluie. Et pourtant, Isao paraissait sur le point de parler de quelque chose qui ne se trouvait pas â portée de la main, mais bien loin.
Quand il parla, bien que sa voix hésitât légèrement, les paroles étaient remplies d'audace :
« Avant le soleil... à son lever en haut d'une falaise, en rendant hommage au soleil..., en regardant en bas, la mer étincelante, sous un grand et noble pin... me tuer - Hum» fit le lieutenant.
Izutsu et Sagara, estomaqués, regardaient Isao » (Chevaux échappés).
La stupéfaction de l'auditoire s'explique aisément : il n'est plus vraiment question, dans cette représentation de la mort, d'acte strictement nationaliste, destiné à servir à titre posthume l'Empereur, image sacrée des dieux, même si l'heure choisie est celle du Soleil Levant. La Mort avant tout est objet de désir, et Isao semble brûler d'impatience de réaliser coûte que coûte ce désir. L'acte même du seppuku est nommé en dernier, accomplissement suprême, mais, pour éclater dans toute sa splendeur, il lui faut surgir dans une mise en scène somptueuse qui réunit tous les éléments chers à l'esthétique de Mishima : la lumière du soleil levant, et son reflet dans la mer - fusion cosmique - l'élan vers le ciel de la haute falaise et du noble pin. Enfin cette mort est solitaire. Elle ne ressemble ni à celle du soldat sur l'anonyme champ de bataille, ni à celle du samuraï parmi les pairs de son clan. C'est la mort solitaire d'un civil qui a osé, lui, simple citoyen, prendre l'initiative d'un acte en faveur de l'Empereur, au mépris des lois écrites et non écrites, car tel était le destin qui l'appelait, comme jadis Saint Sébastien, atttaché à un arbre splendide et fixant le ciel avec extase.
Avec le recul des 35 ans, et une meilleure connaissance des oeuvres de Mishima, le seppuku de l'écrivain frappe par sa cohérence et par la combinaison harmonieuse de ses significations multiples. Il semble que la fusion en un acte unique du fantasme singulier et de la tradition héroïque des Samouraï se soit accomplie petit à petit grâce au travail de l'imaginaire. La beauté tragique du corps de l'autre est devenue lentement, grâce à l'entraînement sportif et au mythe du seppuku, l'apanage du propre corps de Mishima et a transformé ce corps en lieu privilégié où se conjuguaient le destin tragique et l'héroïsme librement choisi. Cet imaginaire travailla avec d'autant plus d'intensité que rien, dans la réalité des années 60, ne pouvait le conforter : la guerre était finie, et les valeurs nationalistes bannies du discours officiel. Le seul recours, pour un homme de 45 ans menacé d'une inéluctable déchéance physique, consistait alors dans un acte spectaculaire qui réconciliait pour quelques heures, grâce à la magie du Théâtre, l'Imaginaire et la Réalité.
Mishima reste pour nous exemplaire par son rejet des compromis politiques de l'époque (et notamment du fait du traité liant le Japon aux Etats-Unis) et du cynisme des politicards satisfaits d'un Japon veule au ventre plein. Mishima croyait à l'Empereur (son dernier cri sera : Longue vie à l'Empereur !). Bien sûr il ne s'agit pas de l'individu lui-même, jugé médiocre comme beaucoup de ses prédecesseurs et cantonné dans un rôle de prestige (dans La voix des morts héroïques il dit les kamikazes morts pour rien puisque l'Empereur Hiro-Hito, dans son célèbre discours à la radio, avait renoncé à sa qualité de représentant d'une dynastie solaire). Mishima veut restaurer un monarque effectif et mystique, protecteur des humbles et des opprimés (d'où sa mise sur pied d'une organisation paramilitaire d'une centaine d'hommes, la Société du Bouclier, dissoute après sa mort). Certes sur un plan pratique l'erreur de Mishima fut de croire qu'un geste violent empêcherait un Etat moderne d'être celui de l'innocence perdue. Mishima s'était préparé méthodiquement à ce seppuku protestatoire par la relecture de l'Hakagure : «Mourez en pensée chaque matin, et vous ne craindrez plus de mourir». Sur un plan métapolitique, le geste du mort survit dans la mémoire des vivants, geste inaugural invitant à une résistance pour l'Imperium. Par-delà la particularité nippone alliant beauté et force, eros et thanatos, elle témoigne en quoi nous devons abandonner notre culotte de vieil homme occcidental pour nous orienter vers un destin assumé.
Quel type d'homme peut-il incarner cette éthique de résistance ? Pour Mishima, s'instruire n'est pas le but ultime. L'endurcissemenent physique («L'exercice des muscles élucidait les mythes que les mots avaient créés», Le Soleil et l'Acier, essai, 1967) devient la voie d'accès vers une connaissance spirituelle perçue de façon intermittente ; le corps «pourrait être intellectuallisé à un plus haut degré et obtenir une intimité avec les idées plus étroite que celle de l'esprit». Toute décision de l'esprit doit également entraîner l'action du corps. «Toute pensée n'est valable que si elle passe aux actes» s'écrie Isao dans Chevaux échappés. Ce n'est qu'en réalisant corps et âme notre combat pour une renaissance européenne que celle-ci réunira historial et destinal.
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- "fil" (de discussion) (Agora du GRECE)
- Mishima, Qui suis-je ?, B. Marillier (Pardès).
- In Memoriam (AMI)
- Un des "Nôtres" (C. Bouchet)
- Mishima, la renaissance du samouraï (blog Th. Belli) (ou figaro)
- Vidéo "Le katana ou l'art de mourir" (blog Club Acacia)
- Nouveau billet sur Mishima (ASKESIS)
> Variation cinéphile
Les cinéphiles pourront compléter leur lecture par le film MISHIMA de Paul Schrader (1985) à la superbe photographie. Il existe aussi un court-métrage avec Mishima, tiré de sa nouvelle Togoku - Patriotisme où Mishima a traduit avec une vigueur étonnante, sur le plan artistique, le sens de son suicide (le lieutenant Takayama est un des officiers de la Droite écrasés en 1936 ; comme il est jeune marié, on n'envisage pas de l'exécuter. Lui-même décide de se supprimer avec sa jeune femme : c'est elle qui, jouant le rôle de second, l'aidera à enfoncer la dague dans le cou).
En quoi l'Hakagure nous aide-t-il à relever notre "ère du vide" ?
Le film atypique de l'auteur-réalisateur Jim Jarmush, Ghost Dog (la voie du samouraï), polar caustique et imaginatif au perso donquichottesque et improbable, propose une marche de nuit pour la question jusqu'aux conséquences extrêmes. L'interpénétration entre "l'ancien & le nouveau" (pour reprendre un titre de l'essai de Marthe Robert sur Cervantès et Kafka chez Payot) montre in fine que l'homme seul est donneur de sens. L'apprenti-anarque y trouvera matière à réfléchir... > Lire au sujet du film :
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16:05 Publié dans LITTERATURE | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature





Commentaires
Trés bon texte!
Ecrit par : Tzariste | 27.02.2006
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